Textes bibliques

Pourquoi l’apôtre Paul ne permet-il pas à la femme d’enseigner (1 Tim 2.12)?

Publié par Joëlle Razanajohary, le 20/04/18

Le verset de 1 Timothée 2 :12 ‘Je ne permets pas à la femme de prendre autorité sur l’homme en enseignant’, fait parti des versets phares brandis par les opposants à une ouverture de l’accès des places d’autorité et de responsabilité aux femmes dans l’Église. Il est régulièrement cité de manière lapidaire dans les discussions entre tenants et opposants, la plupart du temps dans le but de faire retentir une vérité ultime destinée à faire taire quelque récalcitrant, qu’il soit homme ou femme.

Pourquoi Paul a-t-il dit cela ? Qu’est-ce que cela signifiait pour les femmes d’hier ? Et qu’est-ce que cela signifie pour les femmes d’aujourd’hui ?

Quelques jalons historiques

Il semble que les femmes de l’Église primitive n’aient pas interprété ce texte comme relevant d’une interdiction absolue. En effet, des preuves suffisantes dans les textes chrétiens (Phoebé est ministre de l’église de Cenchrée Rom16,1 ; Priscille enseigne, Rom 16,3-4 ; Junia est estimée parmi les apôtres, Rom16 :7) et jusque dans l’art graphique, existent pour démontrer que les femmes ont agi dans les communautés primitives avec une belle liberté.

Ce n’est qu’au IVème siècle que les restrictions sérieuses commencent : le canon 11 du concile de Laodicée en 363, interdit de donner des responsabilités aux femmes dans l’Église et le canon 49 leur interdit l’accès à l ’autel. Il est bien entendu que l’on ne peut interdire que ce qui existe….

Au cours des siècles suivants, ce texte de l’apôtre Paul devient l’un des fondements de l’état de subordination de la femme, dans le couple mais également dans la société, à cause de :

  • L’ordre créationnel, Adam a été créé le premier
  • L’ordre dans la chute, Eve a chuté la première

Quelques jalons interprétatifs

Depuis l’apparition du féminisme, de nombreuses tentatives d’interprétations ‘nouvelles’ ont vu le jour. En voici quelques-unes, résumées bien évidemment !

  • Paul limiterait la place des femmes de façon circonstancielle, locale et non de façon permanente à cause de l’emprise des cultes à mystère et notamment du culte de Diane d’Éphèse sans pour autant le faire partout et pour tous.
  • L’emploi du verbe authentein très inhabituel et unique dans le NT, en lieu et place de ‘exousia’ pour désigner l’usage de l’autorité légitime, fait pencher l’interprétation vers la notion d’un pouvoir abusif, que certains vont jusqu’à comprendre comme de la domination. Cf. « Daughters of the church »
  • Paul naviguerait entre deux systèmes de pensées : l’un, promoteur de la libération des femmes, aurait pour origine la trajectoire rédemptive concrétisée par le Christ. L’autre étant le fruit de la trajectoire développée par le péché et la domination masculine. Son argumentaire oscillerait entre deux corpus d’enseignement contradictoires au sujet des femmes, d’où les ‘apparentes contradictions, ou dissonances’ Cf. ‘Lire Paul à la lumière de Jésus
    D’autres auteurs développe les raisonnements ‘anti-féministes’ jusqu’à leur point de rupture pour montrer leur insuffisance à tenir compte de l’ensemble des données. Ainsi Bilézikian : Paul ne base-t-il pas son enseignement sur le fait qu’Adam a été formé le premier ? […] Dans cette logique, les animaux ne devraient-ils pas avoir autorité sur les humains ? […] Et Adam n’a-t-il pas été autant trompé qu’Eve ? […] D’autres textes mettent la responsabilité, non sur Eve mais sur Adam (Rm 5.12, 17-19).

« Une compréhension rabbinique fait sens ici : Adam est fautif de ne pas avoir informé Eve sur les dangers du fruit défendu alors qu’il avait été créé le premier et avait reçu des instructions de Dieu. Eve dépendant d’Adam pour avoir cette information était donc plus vulnérable.

C’est pour cela qu’Adam porte la responsabilité de la chute. Lu comme cela, cela devient probable que Paul faisait appel à la compréhension rabbinique pour ne pas autoriser les femmes de son église à enseigner. Elles sont dans la même position qu’Eve et sont donc vulnérables. »

Une autorisation de s’instruire

A ces interprétations, je voudrais ajouter celle que je développe dans le livre ‘Qui nous roulera la pierre’ aux éditions empreinte du temps présent:

Je suis toujours effarée de constater comment ce texte, réputé difficile, est amputé de sa meilleure partie, lorsque le focus est mis sur l’interdit! Pourquoi tant de personnes, tout comme Adam et Ève au jardin d’Éden à la suite d’un personnage bien peu recommandable, se focalisent-elles sur l’interdit plutôt que d’admirer la grande ouverture offerte par le texte?

En effet, le cœur du texte ne se trouve pas dans l’interdit, mais dans la possibilité de s’instruire, inédite jusque-là. Que la femme – ou l’épouse – s’instruise en silence, affirme Paul, avant de rajouter le long développement qui suit (1Tim 2,13 à 15) et qui reprend la position juive traditionnelle attribuant une responsabilité première à la femme dans le péché.

C’est cette responsabilité qui explique leur éviction de l’obligation d’instruction. Les femmes, ignorantes de la Thora, ne peuvent elles-mêmes enseigner avant d’avoir été instruites et Paul lève ici l’interdit.

Lorsqu’on se focalise sur l’autorisation d’instruction et non plus sur l’interdit, le sens du passage change complètement! En effet,« Le silence, ou plus exactement le calme, la paix, -terme utilisé deux fois et qui encadre l’interdit- était l’attitude attendue des étudiants masculins dans les Yeshivas, les maisons d’études rabbiniques. Paul abolit ainsi l’une des plus grandes divisions entre l’homme et la femme juive. On considérait que la femme juive, par sa nature essentielle, connaissait la Thora de l’intérieur, c’est-à-dire biologiquement, et pour cette raison, elle était non seulement dispensée de l’instruction mais également interdite d’enseignement. La Michna rapporte les dires du rabbin Jude: ‘Comment savons-nous que la mère n’a pas le devoir d’enseigner ses enfants?

Quiconque a l’ordre d’étudier, a l’ordre d’enseigner. Quiconque n’a pas l’ordre d’étudier, n’a pas l’ordre d’enseigner.

Et comment savons-nous qu’elle n’est pas astreinte à enseigner elle-même? Parce qu’il est écrit ‘Vous les enseignerez à vos fils’ (Dt 11,19) et pas ‘à vos filles.’

Autrement dit, «l’autorité des femmes dans l’enseignement pourra se réaliser lorsqu’elles auront rattrapé le retard accumulé au cours des siècles de confinement dans la domesticité.»

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En résumé, l’interdiction exprimée dans le passage de 1Tim 2,12 se comprend à la lumière de la traduction rabbinique, comme une conséquence du péché et de la domination des hommes sur les femmes dans le domaine du savoir.

La tirade ‘car Adam a été créé le premier…’ explicite le pourquoi de la longue éviction de l’instruction dont la femme a fait l’objet. Dans sa partie finale, la même tirade pointe comme advenu le moment du salut à venir pour Eve, celui où elle aura donné naissance au Messie tant attendu qui débloquerait la situation d’enfermement à laquelle elle avait été vouée en tant que femme.

Voilà le véritable sujet de ce passage et non l’interdiction de l’enseignement ! En conformité avec l’enseignement rabbinique -que Paul connaissait fort bien-, nous pouvons donc affirmer que c’est l’ensemble du paradigme instruction-enseignement qui s’ouvre aux femmes lorsque Paul leur intime l’ordre d’adopter la position habituelle des étudiants masculins, même si le versant de l’enseignement est reporté à plus tard. Paul n’interdit pas, à jamais, aux femmes d’exercer le rôle d’enseignante -il accepte d’ailleurs sans problème que Priscille enseigne- mais il s’oppose à l’enseignement d’une femme qui serait sans instruction, et qui de plus s’arrogerait d’elle-même le titre d’enseignante. (D’où l’utilisation du terme authentein, autorité auto-conférée et donc abusive au lieu d’exousia, autorité donnée par Dieu et reconnue par tous).

Que l’on cesse donc d’agiter sans fin ce verset sous le nez de toutes celles qui, instruites, appelées par Dieu et reconnues par leurs pairs, se lèvent pour exercer un service!

Note de bas de page:

Mishna Kodashim 1:7. La Mishna compile les différentes traditions orales, leurs polémiques et leurs résolutions, lorsqu’il y en a. Ces textes décrivent un univers religieux centré autour du temple de Jérusalem, détruit un siècle plus tôt. Même si sa datation est postérieure de plusieurs décennies à la rédaction des textes de Paul, la Mishna reflète fidèlement les traditions juives du premier siècle.

 

16 comments on “Pourquoi l’apôtre Paul ne permet-il pas à la femme d’enseigner (1 Tim 2.12)?

  1. Bonjour, merci pour cet enseignement, je suis comblée par votre interprétation et reste toujours attentive à vos articles.

    Aimé par 1 personne

  2. Jeremie

    Ou est-il ecrit que Priscille enseigne ?

    Voici les différentes versions que je trouve :

    «Saluez Prisca et Aquilas, mes compagnons d’œuvre en Jésus-Christ, qui ont exposé leur tête pour sauver ma vie; ce n’est pas moi seul qui leur rends grâces, ce sont encore toutes les Églises des païens. Saluez aussi l’Église qui est dans leur maison. »
    Romains 16:3‭-‬5 LSG

    Saluez Prisca et Aquilas , mes collaborateurs dans le service de Jésus-Christ. Ils ont risqué leur vie pour sauver la mienne. Je ne suis pas seul à leur en devoir gratitude. C’est aussi le cas de toutes les Eglises des pays païens.Saluez aussi l’Eglise qui se réunit dans leur maison .»
    Romains 16:3‭-‬5 BDS

    «Saluez Prisca et Aquilas, mes compagnons d’oeuvre dans le Christ Jésus (qui, pour ma vie, ont exposé leur propre cou; auxquels je ne rends pas grâces moi seul, mais aussi toutes les assemblées des nations), et l’assemblée qui se réunit dans leur maison.»
    Romains 16:3‭-‬5

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    • Bonjour Jérémie, et merci pour votre question qui est pertinente. Je vais essayer d’y répondre courtement et synthétiquement… Pour ne pas faire un nouvel article…
      1. Actes 18:24 affirme que le couple (cité avec les deux noms, ce qui est important et inhabituel dans les écrits grecs) a accueilli Appolos et que les deux l’ont enseigné « plus exactement dans les voies du Seigneur ».
      2. En Romains 16,3, les deux sont nommés « sunergos », compagnons d’œuvres. Le même terme est appliqué à une grande quantité d’autres personnes par Paul et à chaque fois, il signifie une position de leadership dans l’église. La mention du prénom du conjoint féminin est en elle-même révélatrice d’une position de responsabilité tant il existe de cas dans la littérature hors Nt et jusque dans les évangiles de ‘femmes sans noms’, rendues invisibles par la culture de l’époque.
      3. « 6 des 7 églises de maison mentionnées dans le NT sont rattachées à un nom de femme ». Lire l’excellent et très documenté ouvrage de Georges et Dora Winston ‘les femmes dans le ministère chrétien ». Soit elles sont mentionnées seules (Marie à Jérusalem, ac.12,12; Lydie à Philippe, ac.16,40; Nymphas , à Laodicée, Col.4,15) ou en couple ( Prisca et Aquilas à Rome , Rom.16,3-5) puis encore eux à Ephèse (1Cor.16.19), Appia et Archippe à Colosses (Phm 2-3)
      Pour répondre à votre question, il faut donc dépasser ce qu’un seul verset dit ou ne dit pas et ne pas rester attaché à la lettre…
      Cordialement.

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    • Par contre, que pensez-vous du fond de l’article… Vous avez réagi sur un point de détail, me semble-t-il…

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  3. Jérémie kinkobokange

    Dieu n a pas besoin de quel type de sexe pour s en servir mais il a besoin des saints

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  4. Ping : ¿Por qué el apóstol Pablo no permite que la mujer enseñe (1 Tim 2:12)? | Evangelizadoras de los apóstoles

  5. karelnet

    Passionnant, bravo pour cet article construit et fondé. (je suis un homme, chrétien, et attaché à la parole de Dieu). J’ai creusé le sujet sur lequel je n’ai pas un avis tranché, étant partagé entre le sens véritable des mots de ce verset, et l’expérience de mon cheminement avec Dieu au cour duquel j’ai reçu et appliqué des enseignements de femmes qui ont marqué et changé ma vie avec Dieu.

    Je voudrais attirer votre attention sur un point : que pensez-vous de la formulation « JE ne permets pas… » (que l’on retrouve aussi au verset 1, « JE recommande… ») ? Sans exclure l’inspiration divine de ces paroles, ni leur applicabilité à aujourd’hui, pourrait-elle en limiter la portée à un contexte particulier ?

    Merci pour votre travail.

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    • Bonjour Karelnet! Merci pour vos encouragements à notre égard et un grand bravo à vous: Certains hommes trouvent difficile de reconnaître ce qu’ils doivent aux femmes, mais ce n’est pas votre cas!
      En ce qui concerne le « Je » que l’apôtre Paul utilise, il ne me parait pas déterminant! D’autant plus que Paul l’utilise aussi bien pour des avis qui sont de l’ordre du personnel et du culturel (1 Cor.7:1à7) que de la pensée divine (1 cor 7:10) et il rajoute dans ce cas ‘non pas moi, mais le Seigneur’. Le contexte générale de ses prises de positon me parait bien plus déterminant pour l’interprétation… Mais ce n’est que mon avis, d’autres ne le partagent pas! Bien fraternellement.

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  6. Merci pour le choix de votre Pastora! Pour ce courage car cela impliquait déjà des jugements de la part d’un grand nombre.
    Quand je suis devenu pompier professionel beaucoup de chrétiens m’ont dit que ce n’était pas un métier pour les femmes pourtant j’avais toutes les prédispositions ( physique mentale humaine sportive …)pour m’épanouir dans ce travail.
    J’ai excellé dans toutes mes compétences dans ce domaine par la grâce de Dieu.
    j’ai accepté que si Dieu m’avait fait avec un tel état d’esprit de telles compétences ce n’était pas pour que je lutte contre elles mais pour que je les mettent à son service.
    mais j’ai premièrement beaucoup culpabiliser à cause de ses croyances limitantes de mes amis chrétiens.
    Quand je vois que sous la période des juges Dieu s’est servi des femmes…
    Je me dis que le plus important est d’être en accord entre qui on est et le dieu en qui on croit.
    J’ai souvent envie de dire : »dis-moi qui tu es je te dirai comment est ton Dieu ». Je suis souvent attristé que les chrétiens perdre plus leur temps à débattre sur leurs opinions bibliques que de voir l’accomplissement des œuvre de Dieu dans chacune de leur vie.
    Je suis complètement ouverte au pastorat de femme. J’ai pu avec tristesse constaté que certains Pasteur homme qui était fermement opposé à cette idée avait pour autant la grande faiblesse de laisser toutes les idées de leurs femmes entrer dans leur tête et avec celles-ci y prendre des décisions concernant leur propre église ce qui revenait finalement à laisser la direction à leur femme de façon invisible à la oeil.
    Merci pour cet étude !! Soyez tous bénis
    Caro

    Aimé par 1 personne

    • Merci Caro pour vos encouragements! Soyez vous aussi bénie dans ce que vous êtes et ce que vous faites. Vous avez raison, nous n’avons pas à avoir honte de ce que Dieu a placé en nous.

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  7. Yoann du cep

    Bonjour, merci pour votre texte et vos recherches. Je suis assez ouvert sur le sujet et en recherche. Même si d’un arrière plan « patriarcal ». Je suis étonné de « l’incoherence » (désolé du terme) du coeur de votre propos, me semble t-il. Vous indiquez que Paul prononce l’interdiction aux femmes d’enseigner car elles mêmes ne sont pas enseignées (logique culturelle d’alors). Sauf que dans un même temps…vous recensez et évoquez puis décrivez toutes ces femmes qui semblaient être très instruites et au service du Seigneur. Il semble donc faux de dire qu’ il était interdit aux femmes d’enseigner pour ce motif.

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    • Je cite effectivement 3 femmes (Phoebe, Priscille et Junias) mentionnées expressément dans le texte… Vous parlez de ‘toutes ces femmes’… Il me semble bon de ne pas faire d’elles, ces ‘arbres qui cachent la forêt’.

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