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Que les hommes se taisent aussi…

Dans le silence de la nuit 
Approchons de l’hôtellerie. 
L’enfant dort auprès de Marie, 
Entrons sans bruit… 
Cantique de Noël « Dans le silence de la nuit » G. Tournier, Texte de Ruben Saillens

Nos cantiques traditionnels de Noël et l’iconographie si familière des scènes de la Nativité passent sous silence l’expérience réelle de l’accouchement.

Notre approche du récit biblique à cette période de l’année peut donner l’impression que les femmes « mettent au monde » un enfant aussi facilement qu’on ouvre une porte ! Même avec les quelques petits détails qui accrochent ce récit à une expérience authentique avec l’énumération des mois de la grossesse, le bébé qui donne de coups de pied (Élisabeth), les soins de la mère envers l’enfant (Marie).

Bethléem, blotti sous ses couvertures, ne savait rien du Fils de Dieu incarné dans un corps masculin destiné à une souffrance expiatoire, et mis au monde dans les douleurs d’un corps féminin. Après un silence prophétique long de 400 ans, pourquoi s’attendre à autre chose qu’une bonne nuit de sommeil ?

Le normatif masculin tend à imposer le silence aux femmes avec pour conséquence de reléguer leur expérience au domaine du « mystérieux ». En réalité, la Bible elle-même ne cantonne pas les femmes au silence. Il suffit d’être attentif au texte pour réaliser qu’on avait bien souvent été parasité par des lectures patriarcales …

La tristesse de Zacharie et Élisabeth

Dans les premiers chapitres de l’Évangile de Luc nous faisons la connaissance de juifs pieux, un couple âgé, Zacharie le prêtre et sa femme Élisabeth que le texte présente comme une descendante d’Aaron.

Tous deux étaient justes devant Dieu et suivaient d’une manière irréprochable tous les commandements et les ordonnances du Seigneur (Lc 1 : 6, NBS).

Un couple exemplaire en somme. Ils étaient associés au temple et devaient avoir une grande connaissance des Écritures et des promesses concernant la venue du Messie. Mais il y avait une ombre au tableau. Malgré leur droiture devant Dieu, ce couple n’avait jamais connu la bénédiction de devenir parents. 

Mais ils n’avaient pas d’enfant, parce qu’Élisabeth était stérile, et ils étaient l’un et l’autre avancés en âge (Lc 1 : 7, NBS).

Ce « mais » poignant dans la vie de Zacharie et Élisabeth est chargé de toute la douleur accumulée dans l’Ancien Testament. Élisabeth a dû pleurer devant le Seigneur comme Anne a pleuré, Zacharie a intercédé pour elle comme Isaac avait intercédé pour Rébecca.

Mais le récit de l’Ancien Testament qui fait le plus écho au drame personnel de Zacharie et Élisabeth est celui d’Abraham et Sara : Saraï était stérile : elle n’avait pas d’enfant (Gn 11 : 30) Abraham et Sara étaient vieux, avancés en âge (Gn 18 : 11).

C’est sans doute l’intention rédactionnelle de Luc que de rappeler le récit de ce premier couple et, ce faisant, d’évoquer un contexte de bénédiction à venir. Zacharie devait bien connaître ces histoires. Elles ont dû être une source d’encouragement pour lui et sa femme dans les moments difficiles … 

Abraham et Sara entre foi et doute

Dieu avait promis une descendance à Abraham. Il « suffisait » d’attendre avec confiance. Mais mois après mois, lui et Sara vivaient une cruelle déception jusqu’au jour où le cumul des mois et le cumul de déceptions, et finalement le cumul des années, éteignent l’espoir. Pour Sara, dans le contexte patriarcal de l’antiquité, c’était une honte, une humiliation ajoutée à sa peine.

Au fur et à mesure que Dieu renouvelait, précisait, formalisait ses promesses à Abraham, le sentiment d’échec de Sara ne pouvait qu’augmenter (Gn 12 : 2, 3 ; Gn 13 : 16 ; Gn 15 : 4, 5). N’empêchait-elle pas la promesse de Dieu de s’accomplir ?

Sara n’a pas résisté. Genèse 16 raconte comment elle a décidé de donner un coup de pouce au Dieu de son mari à travers sa servante Agar. 

Un drame familial.  

Sara n’a pas supporté sa propre solution. Humiliée, elle a fini par chasser Agar et son fils. Mais la promesse de Dieu tenait toujours ! Des visiteurs, des anges, sont venus la réaffirmer (Gn 18). Dans cette visite mystérieuse, c’est « le Seigneur » lui-même qui rend visite à ce couple aux prises avec sa faiblesse humaine, poussé aux limites de la foi.

Abraham n’invite pas Sara à rencontrer ses prestigieux visiteurs. Pourtant, Dieu avait précisé à Abraham dans le chapitre précédent (Gn 17) que le fils de la promesse serait celui de Sara. Il avait donné à Abraham un nouveau nom, mais à Sara aussi. Malgré cette implication de Sara, il ne lui vient pas à l’esprit que le Seigneur ait une parole à adresser à une simple femme. Abraham s’affaire à honorer son visiteur avec la meilleure des hospitalités (cela ne lui pose pas de problème d’impliquer Sara dans la préparation du repas !). Il s’affaire à son service. Telle Marthe de Béthanie. Sans doute anticipait-il, dans la suite du repas, un renouvellement des merveilleuses promesses divines à son égard.

Mais quelque chose de surprenant va se passer…

Ils lui demandèrent : « Où est ta femme Sara ? » (Gn 18 : 9)

Ils sont venus pour Sara ! Jusqu’à présent, Dieu s’était révélé à Abraham. Elle n’avait pas bénéficié de ce contact direct. Mais même avec cette question explicite, Abraham n’appelle pas sa femme. Il se contente de dire qu’elle est dans la tente. Qu’avait-il en tête ? Peut-être :

Depuis Eve, les femmes sont reléguées au second plan ; elles ne sont pas dignes de confiance.

Tels les disciples le jour de la résurrection.

De son côté, Sara n’ose pas sortir. Se sentait-elle coupable à cause de l’affaire « Agar » ? Se sentait-elle honteuse et indigne ? Était-elle simplement liée par les conventions sociales de l’époque ?

L’un des visiteurs déclara : « Je reviendrai chez toi l’an prochain à la même époque, et ta femme Sara aura un fils. » (Gn 18 : 10)

Sara entend tout. Elle est venue « à l’entrée de la tente » telle Marie de Béthanie buvant les paroles du Maître.

Dieu voulait certainement qu’elle entende pour elle-même la promesse divine, puisqu’elle était concernée. 

On a souvent pensé que Sara était cachée à l’intérieur de la tente, mais c’est aussi depuis « l’entrée de la tente » qu’Abraham avait vu arriver les visiteurs. Cependant, Sara reste derrière celui qui parle. Elle occupe une zone floue, incertaine… Quelles questions non-formulées pouvaient agiter son esprit ?

Qui est cet homme ? Un prophète ou le Seigneur lui-même ? 

Telle la Samaritaine au puits.

Ai-je le droit de lui parler ? 

Telle la femme à la perte de sang.

Comme son mari dans le chapitre précédent, elle rit – tellement l’idée d’un enfantement à son âge semble ridicule (Gn 18 : 11, 12). Tout comme Abraham, elle tient un discours intérieur empreint de doutes. Le Seigneur les révèle, et leur oppose sa promesse.

Le Seigneur demanda alors à Abraham : « Pourquoi Sara a-t-elle ri ? Pourquoi se dit-elle : “C’est impossible, je suis trop vieille pour avoir un enfant ? » 

Le Seigneur n’est-il pas capable de réaliser un prodige ? Quand je reviendrai chez toi l’an prochain à la même époque, Sara aura un fils. » (Gn 18 : 13-14)

En réalité, Abraham ne fait pas partie de la conversation ; indirectement, c’est à Sara que Dieu parle, car seule Sara peut rendre compte de ses propres pensées. Sur quoi, craintive, Sara se lance enfin dans cette conversation – même si elle reste une interlocutrice peu loquace : 

Effrayée, Sara nia : « Je n’ai pas ri », dit-elle. « Si, tu as ri ! » répliqua le Seigneur (Gn 18 : 15).

C’est la peur qui fait parler Sara, presque involontairement. Voilà que cet « homme » connaissait son dialogue intérieur ! Dieu ne lui laisse pas couvrir sa réaction de doute par ce mensonge spontané. Il expose les pensées de son cœur, la réaction de doute qui la traverse, et il l’invite à l’honnêteté devant Lui, tout en lui donnant la merveilleuse assurance de sa future maternité, de sa participation à la promesse.

Cette petite « réplique » du Seigneur lui donne l’assurance que connue, même dans ses doutes et ses craintes intérieures, elle est acceptée.

Car le cœur de Sara compte pour Dieu. Sa foi compte pour Lui. Abraham pensait que cette visite étonnante le concernait, lui, le patriarche, pour le distinguer encore… mais le Seigneur se manifestait pour s’entretenir avec sa femme.

La surprise de Sara, une réaction spontanée semblable à celle qu’avait eu Abraham, semble indiquer que c’était la première fois qu’elle entendait la promesse pour elle-même. Il semblerait qu’Abraham n’ait pas pris la peine de lui en parler. Mais pour Dieu, Sara n’est pas simplement une spectatrice passive de sa propre vie, ou un pion entre Ses mains (c’est ainsi qu’Abraham et d’autres hommes l’avait parfois traitée). Il la rend actrice, participante d’une destinée merveilleuse. Le Nouveau Testament le confirme en incluant Sara dans la liste des héros de la foi dans Hébreux 11.

Zacharie se tait

Oui, Zacharie connaissait bien cette histoire. Il connaissait le miracle accompli par Dieu en faveur d’Abraham et Sara, contre toute attente.

Mais quand un ange du Seigneur se manifeste à lui, avec une annonce qui fait écho à celle de Genèse 17, la naissance d’un fils en réponse à sa prière, il ne fait pas mieux que son illustre ancêtre. Sa connaissance de l’Ancien Testament, la solennité du lieu et de l’occasion (prêtre, il était désigné pour brûler de l’encens dans le sanctuaire), ni même sa propre intercession, ne l’avaient préparé à cette rencontre impressionnante. Le doute le saisit :

Zacharie dit à l’ange : « Comment saurai-je que cela est vrai ? Car je suis vieux et ma femme aussi est âgée. » (Lc 1 : 18)

Il élève les mêmes objections que Sara, Abraham, sans rire, mais craintif.

Son attitude suscite des conséquences remarquables :

Je suis Gabriel qui me tiens devant Dieu. J’ai été envoyé pour te parler et pour t’annoncer cette bonne nouvelle Eh bien, tu vas être réduit au silence et tu ne pourras plus parler jusqu’au jour où cela se réalisera, parce que tu n’as pas cru à mes paroles qui s’accompliront en leur temps (Lc 1 : 20 LS).

La conversation s’arrête brutalement ! Il devient temporairement muet, sans voix, pendant de longs mois jusqu’à la naissance de Jean-Baptiste. Ce phénomène a dû servir de signe pour toute la multitude du peuple qui était en prière dehors à l’heure de l’offrande de l’encens (Lc 1 : 10 ; voir aussi le verset 22). 

Marie, la foi

Contrairement à Zacharie, Marie ne doute pas quand Gabriel vient lui annoncer sa grossesse miraculeuse, elle croit (Lc 1 : 45). Contrairement à Abraham et Sara, elle ne rit pas mais demande simplement comment cela pourrait arriver : avec simplicité, elle converse avec l’ange et accepte ce qu’il dit. L’ange donne une affirmation qui répond directement à la question rhétorique de Genèse 18 : 14 : Car rien n’est impossible à Dieu (Lc 1 : 37), une phrase qui tisse encore les deux récits entre eux.

Luc fait ressortir un contraste clair entre le sacrificateur, homme honoré avec une fonction officielle, et la jeune vierge inconnue et à priori insignifiante.

De plus, contrairement à Sara, Marie est seule dans sa rencontre avec le messager du Seigneur. Joseph est tout juste mentionné ; il n’est pas consulté, il « n’a pas son mot à dire » en quelque sorte. C’est un détail qui n’est pas anodin, car dans l’Ancien Testament, un mari pouvait « libérer » sa femme du vœu qu’elle avait fait au Seigneur. Dans le récit de Luc, Marie est actrice, sa foi à elle est engagée. Joseph devient passif par son absence de la scène ; sa réaction et la dynamique entre lui et sa fiancée qu’il trouve enceinte est passée sous silence.

Le silence prophétique brisé

Ainsi, Luc met en évidence un silence masculin temporaire, souligné par l’histoire d’Abraham et Sara en arrière-plan. 

Cette brève pause symbolique imposée aux acteurs masculins invite les femmes sur le devant de la scène, fait éclater leur voix, et met en avant leur spiritualité et leur foi. Car ce n’est pas Zacharie le prêtre qui va briser le silence prophétique de 400 ans qui pesait sur le peuple d’Israël, c’est Marie ! Même si lui-même prophétisera par la suite.

Marie et Élisabeth ne parlent pas seulement de l’aspect physique de leur grossesse, mais de leur portée dans le plan de salut de Dieu. Ce court temps de communion féminine prélude à une nouvelle ère, celle où les femmes pourront devenir disciples du Christ et membres à part entière de son Église.

Converser ensemble

Ces chapitres de Luc servent de prisme au travers duquel nous pouvons poser un regard renouvelé sur les femmes : elles sont appelées à être actrices, collaboratrices, oratrices inspirées…  

Ils invitent les hommes à moduler leur prise de parole en présence des femmes, d’ajuster leurs attentes, d’interroger les femmes sur leurs expériences, de les inclure dans la conversation. 

Non, les femmes ne sont pas « mystérieuses » ou « incompréhensibles » !  Il suffit de se taire, et d’écouter un peu … afin de converser ensemble.

Le seul vrai mystère, celui dans lequel les anges désirent plonger leurs regards, c’est celui du Fils de Dieu incarné, qui s’est introduit silencieusement (ou presque) dans notre monde sans que les grands s’en aperçoivent.


6 comments on “Que les hommes se taisent aussi…

  1. Vogt Isabelle

    Merci pour cette magnifique contribution à un regard renouvelé sur ces 3 femmes-mères de la Bible qui ont beaucoup à nous apprendre, avec leurs faiblesses, leurs doutes, et leur foi en Dieu. Merci aussi de rappeler que porter un enfant pendant des mois et le mettre au monde n’a rien d’une « promenade de santé », même si les évangiles ne disent rien de l’accouchement de Marie. A ce moment-là aussi des femmes ont dû être présentes et les hommes mis à l’écart.

    Très belle conclusion aussi, qui invite les hommes à laisser enfin une vraie place aux femmes.

    Bel Avent, cordialement

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    • Victoria Declaudure

      Merci Isabelle

      Les « tableaux figés » de la Nativité si pédagogiques pour les enfants ne devraient pas nous empêcher d’être attentifs aux textes eux-mêmes!

      Bel Avent également

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  2. Marie-Noëlle Yoder

    Quel texte Victoria, ta méditation de l’Avent est simplement magnifique! Une promenade dans la neige s’impose pour méditer ces paroles. La révélation de Dieu en Jésus est tout simplement « renversante ». Elle ouvre un espace pour le silence; et un autre pour la parole. Soli Deo gloria!

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    • Victoria Declaudure

      Merci Marie-Noëlle

      Oui, dans ce contexte le silence est positif car il conduit à la contemplation et l’adoration !

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