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Le Dieu qui me voit : Agar matriarche

Une femme reçoit la même promesse qu’Abraham. 
Une femme esclave est élevée au rang de matriarche. 
Une femme étrangère ose donner un nom à Dieu. 

En Genèse 16, nous lisons l’histoire étonnante d’une femme qui est tellement touchée d’avoir été « vue » par Dieu, qu’elle le nomme « le Dieu qui me voit ». 

Le Dieu qui sait attendre

Resituons cette histoire dans son contexte. Dans le chapitre précédent, le chapitre 15, Dieu vient juste de renouveler la promesse faite à Abram de lui donner une descendance nombreuse. Dieu le rassure en lui précisant qu’il aura bien un fils. Ce renouvellement de la promesse est très solennel. Le chapitre 15 contient les mots célèbres que l’on retrouve dans le Nouveau Testament : « Abram eut confiance dans le Seigneur. C’est pourquoi le Seigneur le considéra comme juste. » (Gn 15 : 6) Tout à l’air bien, en ordre. Plus rien ne pourra ébranler Abram. 

Sans transition, Saraï entre en scène. On a l’impression que cette absence de transition est vraiment voulue par le narrateur. Saraï prend les choses en main. Elle veut sans aucun doute bien faire : enfin avoir un fils et en finir avec cette longue attente, avec ce qu’elle vivait comme une humiliation, avec cette souffrance réelle de ne pas avoir d’enfant. 

Elle propose donc à son mari de prendre pour deuxième femme sa servante Agar pour qu’elle puisse éventuellement avoir un fils par elle. Oui, c’est bien un fils qu’elle espère, mais il y avait quand même une chance sur deux que l’enfant serait une fille ! Quelle folie, quel pari irréfléchi ! Je n’ose même pas imaginer le (non-)statut qu’une éventuelle fille aurait eu. 

Donner sa servante à son mari pour avoir un enfant par elle était une coutume connue à l’époque. Dans le contexte d’Abram et de Saraï, ce n’était donc pas une proposition inhabituelle. Mais en tant que lecteur et lectrice du 21e siècle, nous restons perplexes. Si Dieu avait envisagé cette solution, il aurait pu le signaler clairement à Abram au lieu de le laisser attendre 10 ans depuis sa première promesse.

Cette coutume nous choque et c’est tant mieux. Aujourd’hui on appellerait cela un enlèvement et un viol. Il est important de le relever[1]. Il serait même impensable de passer à côté aujourd’hui, après le mouvement #metoo qui a libéré la parole ces trois dernières années, même si nous ne pouvons pas simplement juxtaposer nos manières de penser à celles de l’époque. 

Il reste vrai qu’Agar n’a pas le choix. Elle n’a certainement pas une folle envie de coucher avec un homme âgé de 86 ans !! Et l’enfant qu’elle porterait peut-être ne sera qu’à moitié le sien ; normalement l’enfant sera intégré à la lignée de sa maîtresse. Saraï dit bien : « Je pourrai peut-être avoir un fils grâce à ma servante. » (Gn 16 : 2) Plus loin dans le livre de la Genèse, nous voyons que Rachel aura recours à la même coutume et c’est même elle qui nommera l’enfant que sa servante Bila a porté (Gn 30 : 8). 

Agar sera un petit peu comme une mère porteuse, de manière certes différente des mères porteuses modernes : elle fait d’une certaine manière partie de la famille et elle s’occupe, peut-être avec la mère adoptive, d’élever son enfant
Oui, au début Agar n’est pas que malheureuse. En portant l’enfant du mari de sa maîtresse, elle accède à un autre statut qui d’ailleurs semble lui monter un peu à la tête : elle estime avoir la permission de mépriser Saraï. Maintenant, toute servante qu’elle est, elle « a » quelque chose que sa maîtresse n’a pas. Elle se considère comme plus « riche ». 

Quelle étrange idée de mépriser une autre femme parce qu’elle n’a pas d’enfants !! Dans la société d’aujourd’hui, et souvent encore davantage dans certains milieux chrétiens, on a tendance à porter un regard différent sur une femme ayant des enfants que sur une femme n’en ayant pas. Cela n’est pas voulu par Dieu et n’a donc pas lieu d’être. Cette histoire nous invite entre autre à œuvrer pour un changement dans ce domaine, dans nos contextes respectifs. 

Mais du côté de Saraï ce n’est pas plus glorieux. L’envie et la rancune la dévorent. Elle va le faire payer très cher à sa servante qu’elle a pourtant mise elle-même dans cette situation. Quelle étrange idée de maltraiter la femme qui porte son enfant !! Et Saraï a dû pousser le bouchon assez loin dans les sévices qu’elle infligeait à Agar pour que celle-ci, tout enceinte qu’elle est, préfère s’enfuir dans le désert (!) que rester et endurer.

Abram non plus ne peut pas se vanter. Au lieu de se repentir, d’assumer sa part de responsabilité, de rassurer Saraï de son amour, de parler à Agar (et oui, selon la coutume c’était maintenant Abram qui était responsable d’Agar), de travailler pour la paix dans son foyer, il choisit la passivité. Il dit à Saraï d’agir selon les lois en vigueur qui permettaient à la maîtresse de rétrograder sa servante dans son ancien statut si celle-ci revendiquait l’égalité avec sa maîtresse parce qu’elle a eu des enfants[2]

Étrange retournement. Saraï est prête à tout pour enfin avoir un enfant, mais en fin de compte elle n’arrivera pas à l’accepter, à l’aimer comme si c’était son fils. Aucune relation entre elle et Ismaël ne nous est décrite. Saraï semblera même se méfier de cet enfant qu’elle était censée adopter. Ce n’est pas non plus elle qui nommera l’enfant, comme cela se fait habituellement, mais Abram, d’après le nom qu’Agar lui a dû indiquer.

Plus tard, Saraï montrera clairement qu’elle ne le considère pas comme son fils : « Chasse cette esclave et son fils. Celui-ci ne doit pas hériter avec mon fils Isaac.» (Gn 21 : 10) 

Que de chaos, que de souffrance. De souffrance réelle, dans la vie de personnes réelles qui n’ont rien demandé mais aussi dans celles qui ont été à l’origine de ce chaos. Soyons clairs : Dieu n’approuve pas cette pratique à laquelle Abram et Saraï ont eu recours. Il ne l’a pas empêchée non plus. Il nous laisse parfois bricoler nos propres solutions. Il n’est pas non plus responsable que tout le monde souffre à la fin. Mais il n’est pour autant pas indifférent aux dégâts collatéraux, à la souffrance réelle. Il prend soin d’Agar. Ce n’est pas à Abram et Saraï qu’il apparaît, mais à Agar.

Le Dieu qui sait y faire

Plus de Saraï, plus d’Abram[3]. Seulement du sable à perte de vue. Agar face à elle-même. Agar en route vers l’Égypte, son pays d’origine. Agar, perdue dans le chaos qu’est devenu sa vie, est trouvée par un messager de Dieu.  

Agar, femme, étrangère, est la première personne dans l’Ancien Testament à laquelle un ange apparaît dans le désert. Le désert est un lieu d’isolement, de solitude, un lieu où on a fui pour échapper à un danger : le peuple d’Israël s’enfuit devant l’armée égyptienne, David devant Saül, Elie devant Jézabel. Pas vraiment un endroit que beaucoup de personnes choisissent de leur plein gré. Mais c’est un lieu où Dieu parle à notre cœur : « Je l’emmènerai au désert, et je lui parlerai cœur à cœur. » (Os 2 : 16) On est là avec sa peur, ses limites, ses enfermements. Ce genre d’enfermement, les femmes dans le ministère peuvent parfois le ressentir. Et dans chacune de ces situations, Dieu a des choses à nous dire, à nous apprendre.

« D’où viens-tu et où vas-tu ? » L’ange du Seigneur, personnage mystérieux parfois assimilé à Dieu, à Christ lui-même, sait très bien d’où vient cette femme. Mais il lui donne l’occasion de réfléchir à ce qui lui arrive. 

Agar répond en toute simplicité : « Je me suis enfuie de chez ma maîtresse. » (Gn 16 : 8) Point. Sans se chercher des excuses. Sans dissimuler les faits. Pas de victimisation non plus. Elle répond à la première question posée et laisse la deuxième en suspens. Sans doute parce qu’elle ne sait pas où aller, de quoi l’avenir sera fait. Elle semble s’être enfuie sans trop réfléchir à ses possibilités.

Le début de la réponse de l’ange à cette affirmation honnête peut laisser songeur, ou même révolter un peu : « Retourne auprès de ta maîtresse, reprit l’ange, et obéis à ses ordres. » (Gn 16 : 9) Quoi ?? Agar doit retourner dans sa situation douloureuse et continuer à souffrir ??

Mais le fait que l’ange du Seigneur dit à Agar de retourner chez sa maîtresse et d’obéir à ses ordres ne signifie pas que Dieu approuve sa situation. 

Non, l’oppression quelle qu’elle soit, n’est pas voulue par Dieu, même s’il ne résout pas toutes les situations en un clin d’œil. 

Néanmoins Dieu ne l’abandonne pas dans son chaos. C’est comme s’il disait à Agar : « Dans la situation qui est la tienne, aussi imparfaite, injuste, douloureuse qu’elle soit, j’ai des choses à t’apprendre. Je vais aussi m’occuper de Saraï et d’Abram, mais tout d’abord c’est de toi que je veux prendre soin. » 

Dans sa situation, retourner dans le cadre difficile, c’était sans doute la solution la moins pire pour elle et l’enfant à naître, en tout cas pour le moment. Car même si elle aurait réussi à retourner en Égypte, qui dit qu’elle aurait retrouvé sa famille ? Qui dit que sa famille aurait eu la volonté et les moyens de l’aider ? En retournant auprès de Saraï, Ismaël connaîtra son père au moins pendant un temps. 

Mais la réponse de Dieu va plus loin encore. On pourrait la résumer par : « Tu comptes à mes yeux. Je prendrai soin de toi, je serai avec toi dans ce qui t’arrivera à toi et à ton enfant. »

« Le Seigneur te donnera des descendants en si grand nombre qu’on ne pourra pas les compter. Tu vas avoir un fils. Tu l’appelleras Ismaël, car le Seigneur a entendu ton cri de détresse. Ton fils sera comme un âne sauvage. Sa main sera contre tous et la main de tous sera contre lui. Il habitera en face de tous ses frères. » (Gn 16 : 10-12)

Et surprise ! La promesse de Dieu pour Agar a des ressemblances avec celle qu’Abram reçoit : « des descendants en si grand nombre qu’on ne pourra pas les compter » ; des descendants aussi nombreux que le sable de la mer, que les étoiles dans le ciel pour Abram (Gn 15 : 1-6).

L’inattendu se produit : l’auteur de la Genèse met en parallèle un homme et une femme. Une étrangère, une servante est mise en parallèle avec Abram, figure tellement importante pour les croyants, et élevée au rang de matriarche[4]

Dieu lui dit même comment nommer son fils : « Tu l’appelleras Ismaël » (Gn 16 : 11), ce qui veut dire « Dieu a entendu ». Et Dieu a vu.  

Le Dieu qui me voit

Dieu regarde Agar comme une personne à part entière. Ce n’est pas parce qu’elle est servante qu’elle est traitée ainsi par Dieu. Elle est surprise que Dieu la voie, elle que les autres ont utilisée comme ils voulaient. Nous ne savons même pas ce qu’elle a pensé de ce que Dieu lui a révélé sur son enfant. Mais nous savons qu’elle a fait une rencontre avec Dieu. C’est cela qui fait son émerveillement. Dieu est partout présent. Dieu l’a entendue. Et Dieu la voit. C’est ainsi qu’elle nomme Dieu. Oui oui nous avons bien lu. Agar donne un nom à Dieu. Quelle audace, quelle foi ! C’est la seule personne dans tout l’Ancien Testament dont il est dit explicitement qu’elle a nommé Dieu. Une étrangère, une servante. 

« Tu es El-Roï, le Dieu qui me voit » (Gn 16 : 13). 

Quand nous lisons les récits bibliques, il est souvent plus facile et plus confortable de nous identifier aux personnes dont Dieu prend soin, aux personnes qui souffrent, aux « victimes ». Spontanément il nous est aisé de nous identifier à Agar. Quoi qu’il se passe dans notre vie en ce moment, Dieu nous voit. Partout. Il est avec nous dans le désert. En particulier en ces temps « masqués » où nous pouvons souffrir de ne pouvoir nous voir, nous rencontrer comme bon nous semble ou de ne voir qu’à moitié notre visage (l’autre moitié étant cachée par le masque. En cette période compliquée donc, nous puisons un grand encouragement dans la certitude que Dieu nous voit. Il connaît notre visage, il connaît le visage de notre cœur. Nous sommes vus, nous sommes connus par lui quel que soit notre parcours, quels que soit nos défis du moment.

Mais nous ne pouvons pas nous arrêter à cette identification « confortable ». Le texte nous invite à aller plus loin : parfois il nous arrive aussi de nous comporter comme Abram et Saraï. Dans ces situations-là, ce récit nous invite à une remise en question. Elle nous invite à être lucides. Personne n’est à l’abri d’une erreur, d’une mauvaise décision. Personne n’est à l’abri de vouloir faire les choses plus vite que Dieu. Personne n’est à l’abri de blesser les autres.

Une bonne habitude, avant de prendre une décision, serait de réfléchir aux personnes qui seront concernées par la décision : ces personnes seront-elles « utilisées » par mes actions ou mon manque d’action, ou seront-elles vues comme des personnes à part entière ?

L’histoire de la matriarche Agar nous place devant le défi d’être des personnes qui incarnent ce Dieu qui voit. Le défi de voir à notre tour des femmes et des hommes en souffrance, des personnes qui ont été utilisées par d’autres, des personnes sensibles à la présence de Dieu aussi.

Le défi d’incarner ce Dieu qui a un même projet pour les femmes et les hommes par lesquel.le.s il crée une nouvelle humanité, qui n’est centrée ni sur un privilège masculin ni sur un privilège féminin, mais sur une identité commune : connaître le El-Roï et le suivre. 

Adapté d’après une prédication donnée au Cépage le 23/08/2020.


Références

[1] Cf. Evolving Faith Podcast Ep. 6 : A Willingness to Be Disturbed with Dr. Wil Gafney.

[2] Cf. R. Kent Huges, Genesis, Beginning & Blessing, Preaching the Word Commentary, Crossway, 2004, p. 240. 

[3] Cf. Jean Serge Kinouani, Ismaël. Un patriarche inattendu. Lyon, Olivétan, 2019, Version kindle : empl. 803. 

[4] Cf. Idid., empl. 832.

À propos Lydia Lehmann

Lydia Lehmann est pasteur au Cépage à Bruxelles, une Eglise de l'AEEBLF (L'Association évangéliques d'Eglises baptistes de langue française). Elle exerce ce ministère en binôme avec son mari Léo. Sur "Servir ensemble" elle est responsable de la rubrique "Progresser en Eglise".

1 comment on “Le Dieu qui me voit : Agar matriarche

  1. Raymonde BLONDEAU

    « Précision »:
    A partir de cette expérience de Agar avec « l’ange du Seigneur, qui lui avait parlé, « on nomma ce puits « AU VIVANT qui me voit », comme l’avait raconté Agar. Et ce nom est resté pour nommer ce puits.
    De nombreuses années plus tard, quand le serviteur d’Abraham est allé chercher une femme pour Isaac, dans la famille de son oncle Laban, et qu’il est revenu avec Rebecca, Isaac, en les attendant, est allé vers le puits « AU VIVANT QUI ME VOIT », et c’est de là qu’il a vu arriver les chameaux ramenant Rebecca!!!…
    Raymonde Blondeau

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