Progresser en Église

Le célibat, un manque ou un don ?

Le célibat, un problème ?

Il y a de plus en plus de célibataires en France. En comptant celles et ceux qui n’ont jamais été en couple, ou qui vivent seuls suite à un divorce ou un veuvage, on estime qu’actuellement, 10 millions de personnes vivent seules. Cette courbe se retrouve dans la société, mais aussi dans l’Église.

Pourtant, beaucoup vivent mal leur célibat dans l’Église locale. Les Églises protestantes évangéliques en particulier ont traditionnellement mis l’accent sur le mariage et la famille, pour se démarquer à la fois des modèles d’Église antérieurs, et de la libération des mœurs de la société contemporaine. Et si le mariage et la famille sont considérés comme des normes à l’Église, alors beaucoup de célibataires n’ont pas l’impression d’y avoir leur place.

Quand on parle de célibat dans l’Église on en parle souvent comme d’une situation de transition. C’est le hall de gare où on attend le train du mariage. Les célibataires ressentent souvent une pression un peu diffuse pour qu’ils se mettent en couple. Certains décrivent leur situation comme une «peine de prison que tout le monde veut réduire». Et que dire de la peur d’avoir «le don du célibat», le seul don de Dieu que les gens redoutent de recevoir ! Pour beaucoup, on est célibataire en attendant de ne plus l’être. Beaucoup de livres sur le célibat, ou de rencontres de célibataires, expliquent comment sortir du célibat. On veut en «sortir», parce que le célibat est vu comme une situation indésirable, marquée par la solitude.

Ce mythe du célibat comme un manque, une situation indésirable, c’est le pendant du mythe de l’âme sœur, qui raconte que Dieu a préparé une personne pour chacun d’entre nous et que cette personne nous connaîtra complètement et nous aimera sans réserve. Comme une relecture d’Adam et Eve, où Dieu déclare qu’il n’est pas bon que l’homme soit seul et qu’il lui construit un vis-à-vis qui sera son secours. Et donc, les célibataires font un peu tache, puisque le Créateur lui-même a dit qu’il n’était pas bon que l’homme soit seul. Et parfois, l’Église ne sait pas trop quoi faire avec ces gens qui ne vivent pas en couple.

Trajectoire biblique

Pourtant, le Nouveau Testament et l’Église primitive valorisaient énormément le célibat, comme un signe du Royaume de Dieu. Cette revalorisation du célibat était révolutionnaire à l’époque, et nous allons nous y pencher un instant.

Sous l’ancienne alliance, les membres du peuple de Dieu sont tenus de fonder des cellules familiales. Dès la création, la bénédiction de Dieu est attachée à la procréation. Dieu bénit Adam et Eve en leur disant de se multiplier, la bénédiction de Dieu sur Abraham se manifestera par sa descendance, la descendance d’Abraham sera une bénédiction de Dieu pour les nations… De ce fait, l’appartenance au peuple de Dieu était principalement fondée sur les liens du sang. Pour assurer leur part de l’alliance avec Dieu, les Israélites devaient absolument se marier et avoir des enfants. La bénédiction de Dieu se reconnaissait dans la fécondité des ventres et du bétail. Et donc être marié et procréer était une preuve de fidélité à l’alliance. A l’inverse, la stérilité, ne pas porter d’enfants, était vécu comme un jugement de la part de Dieu.

Cela commence à changer avec l’alliance qu’on appelle davidique, celle de Dieu avec David. Dieu promet à David qu’il ne retirera jamais sa faveur, quoi qu’il arrive. Avec cette alliance, le peuple d’Israël n’est plus tenu de prouver sa fidélité en se mariant et en enfantant. Ce basculement se retrouve dans le livre d’Esaïe. Esaïe 54 et 56 annonce qu’avec l’œuvre du serviteur souffrant, la femme stérile et l’eunuque seront tous les deux bénis. La femme stérile et l’eunuque sont deux figures de honte en Israël, puisqu’ils ne peuvent pas donner de descendance. Mais Esaïe dit qu’ils porteront la vie et qu’ils seront présentés comme des modèles de service.

Et cette promesse s’accomplit avec le Christ. Sous la nouvelle alliance, les vrais descendants d’Abraham ne sont plus définis par leur naissance naturelle mais par leur nouvelle naissance. Dieu désormais construit son Royaume plus par la procréation, mais par un renouvellement spirituel. Dans le Nouveau Testament, Jésus ne répète pas à ses disciples le mandat de procréer et de se multiplier, mais bien de partager la bonne nouvelle et de faire des disciples. Enfin, Paul confirme en 1 Corinthiens que sous la nouvelle alliance, nous sommes pleinement bénis par notre appartenance à Christ, indépendamment de notre statut marital.[1]

Mariage et célibat dans l’Église

On voit dans la Bible une trajectoire qui se conclut dans l’enseignement de Jésus, qui dit (1) que le mariage n’est plus aussi fondamental sous la nouvelle alliance qu’il ne l’était sous l’ancienne ; et (2) que le célibat annonce l’âge à venir où le mariage lui-même sera obsolète. J’aimerais prendre un moment pour explorer ce que ça veut dire pour l’Église, et pour ça je vais revenir un instant sur la question du don du célibat.

Les dons de l’esprit sont des compétences que Dieu donne pour bâtir l’Église. Ceci inclut le don du célibat. C’est un don de Dieu parce que le célibat nous libère du travail que prend le mariage et les enfants. C’est un don de disponibilité pour l’Église. Attention, ça ne veut pas dire que les célibataires doivent devenir les chevilles ouvrières de tous les ministères possibles et imaginables. Je pense en fait plutôt à une disponibilité relationnelle. Le célibat libère pour des amitiés plurielles suivies et profondes qui construisent le royaume. Ces amitiés nous permettent de porter du fruit dans la vie les uns des autres.

C’est bien d’une communauté de vie que parle l’histoire d’Adam et Eve. S’il n’était pas bon qu’Adam soit seul, c’est parce qu’il était complètement seul. Il avait besoin de vis-à-vis. De fait, nous avons tous besoin de présence, d’amitiés, de gens qui nous accompagnent sur notre chemin. Cette présence, ces amitiés, cette vie communautaire, c’est ce que l’église est appelée à être. Les amitiés solides sont fondamentales dans l’église, pour tout le monde que nous soyons mariés ou célibataires. Les mariages solides sont ceux qui peuvent s’appuyer sur des amitiés fortes en dehors du mariage. Et pour bien vivre leur célibat, les célibataires ont aussi besoin de ces amitiés fortes, d’une communauté de soutien qui peut refléter le visage de Dieu.

L’Église vit dans cette tension du Royaume de Dieu, celle du «déjà mais pas encore» : l’âge à venir n’est pas encore là, et le mariage n’est pas encore obsolète.

Ce désir que nous avons tous d’être complètement aimés, connus, ne sera jamais rempli dans cette vie. Il nous attire vers Dieu. Ce lien à Dieu est l’essentiel, et le premier lien que nous sommes appelées à construire et entretenir.

Après ça, le célibat comme le mariage sont des options valables : le mariage permet de creuser une relation particulière avec une seule personne, et le célibat permet des amitiés profondes et durables. Les deux situations participent à construire l’Église parce qu’elles nous apprennent à servir et aimer les autres. Elles ont toutes les deux pleinement leur place dans l’Église. Notre défi est donc de vivre ensemble dans l’entre-deux, mariés et célibataires, et de construire l’Église ensemble par le service mutuel.

Salomé Haldemann, pasteure stagiaire à l’Église évangélique mennonite de Neuf-Brisach (68, France).


Référence

[1] Ce résumé du mariage et du célibat dans la Bible vient de l’excellent livre de Barry Danylak, Le célibat réhabilité; signe du royaume qui vient, Charols, Excelsis, 2012.


Coproduction : Campus protestant / Servir Ensemble – servirensemble.com
Intervenante : Salomé Haldemann


Ne manquez pas la première vidéo de Salomé Haldemann : Faites de la place à la parole des femmes

3 comments on “Le célibat, un manque ou un don ?

  1. M.Rose

    Bonjour,
    merci pour cette réflexion qui nous remet beaucoup en question.

    J’ai toujours entendu prêcher l’ égalité entre le don de célibat et le don du mariage.
    (peut- être que l’auteur en parle) mais il me semble que l’ apôtre Paul parle d’une
    supériorité du célibat sur le mariage.: « celui qui ne marie pas sa fille fait MIEUX que… »
    Et ce n’est pas seulement parce que c’est un signe du royaume à venir, ou du service,
    mais cela nous remet trop en question sur notre vision du mariage, de la place
    de l’homme et de la femme, de la compréhension de la Genèse et du projet
    de Dieu pour notre vie, alors on passe dessus !

    Creuser cette piste de réflexion est très intéressant……ce livre ouvre la voie,
    pour que les célibataires vivent mieux leur situation mais aussi les gens mariés en
    remettant les choses à leur juste place….. mais les préjugés sont tenaces !

  2. WEND Diane

    Wahooo Merci Salomé de ce très beau texte. OUi il y a un réelle souffrance dans l’église y compris cette pression que « tu es si belle, si intelligente, tu mérites de trouver un mari ». Puis dans mon cas étant divorcée la réflexion d’une soeur légaliste à fond contre le divorce et ce malgré son naufrage et dans le déni  » je t’admire car tu obéis au Seigneur en ne te remariant pas! » bref beaucoup de coeurs à toucher pour voir sous un autre angle. Par chance j’ai des amis en couples avec lesquels je suis très à l’aise et c’est réciproque.

  3. Ping : Qu’est-ce que l’espérance chrétienne change dans le rapport hommes-femmes? – Servir Ensemble

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