Progresser en Église

Faites de la place à la parole des femmes

Quel est le lien entre pouvoir et parole ? Cette semaine, Salomé Haldemann nous guide dans une réflexion sur la prise de parole des femmes dans l’Église. Ne manquez pas cette vidéo en partenariat avec Campus Protestant qui vous donnera envie d’observer la réalité de votre communauté et les postures des un.e.s et des autres d’un peu plus près.

Pouvoir et parole en réunion d’Église

Plusieurs choses influencent la façon dont on fonctionne en Église. Certaines influences sont choisies, comme par exemple notre théologie, ce que nous considérons important. Mais d’autres influences sont moins conscientes et pas toujours reconnues dans l’Église, comme les dynamiques de pouvoir de la culture dans laquelle nous baignons. Et parfois, notre culture d’origine travaille à contre-pied de notre théologie. C’est le cas par exemple pour la question de la place des femmes dans le ministère. Je m’adresse ici aux Églises qui pensent que les femmes ont toute leur place dans le ministère et en responsabilité d’Église, mais qui constatent peut-être que lors des réunions, elles ne disent pas grand-chose… 

Il y a quelques années, je suivais des cours de théologie les week-ends dans une petite école biblique. Il y avait plus ou moins la parité dans la classe, mais il me semblait qu’on entendait peu les femmes et j’ai décidé d’en avoir le cœur net. J’ai téléchargé une application pour mesurer le temps de parole, et le week-end suivant j’étais prête. Sur trois sessions de cours, et malgré la parité parmi les étudiants, les hommes occupaient approximativement 75% de l’espace de parole. Au repas de midi, je partage ma petite expérience, et un de mes camarades me rassure qu’il n’y a ici nul sexisme, mais qu’il se trouve simplement que les hommes de la classe ont plus de choses à dire.

Les femmes, plus bavardes ? 

Le mythe des femmes bavardes a la peau dure. On le retrouve dans les proverbes, les blagues, les mèmes sur internet…

Pourtant, les études universitaires ont montré qu’en réalité, les hommes parlent en général plus que les femmes, et ce surtout dans les environnements mixtes et dans les contextes formels, où les contributions augmentent le statut social[1]

Environnement mixte et contexte formel, comme par exemple les salles de classe, ou encore les réunions d’Église.

Parler pour établir son pouvoir

Vous avez peut-être déjà fait l’expérience d’une réunion d’Église où une personne prenait régulièrement la parole pour dire et redire la même chose, et le groupe finit par décider de faire ce qu’elle proposait, même si personne d’autre ne trouvait vraiment cela nécessaire. Et c’est la définition même du pouvoir, qui est la capacité de faire faire aux autres quelque chose qu’ils n’auraient pas fait d’eux-mêmes. De fait, une méta-analyse de 2002 a montré que les personnes dominantes sont celles qui parlent le plus.[2] Ceux qui parlent le plus choisissent les sujets de conversation, transmettent leurs idées et influencent ceux qui les écoutent. Pour les hommes, donc, prendre plus la parole peut être une façon d’établir leur pouvoir. 

Le silence comme résistance

A l’autre bout de l’échelle du pouvoir,

les minorités non-dominantes ont recours à d’autres techniques pour s’affirmer. Le plus souvent, elles trouvent une expression de pouvoir dans le silence. Elles se désengagent[3].

C’est comme si elles pensaient « J’ai bien compris que ma voix ne sera pas entendue, alors je refuse de participer. » Le silence et le désengagement peuvent servir à établir un certain pouvoir, et sont souvent utilisés comme outil par ceux qui ont accès à moins de pouvoir social, ou à un pouvoir moins évident. Pensez par exemple à l’enfant qui fait le corps mou quand il ne veut pas aller quelque part, ou aux manifestants qui font la même chose quand la police les emmène. Le refus de l’engagement est un dernier recours pour s’affirmer. Mais en réunion ça ne marche pas forcément, parce qu’il est facile pour les autres participants de passer outre.

Donc si vous animez une réunion et que vous remarquez qu’une ou plusieurs personnes ont arrêté de participer, n’en tirez pas trop vite la conclusion que ces personnes ne s’intéressent pas à la discussion. Peut-être qu’il s’est passé quelque chose qui a fait qu’elles ne se sont pas senties à leur place et que leur silence est une forme – discrète – de protestation.

Même dans les Églises qui ont choisi d’affirmer la place des femmes dans le ministère, nous pouvons assister à des réunions où les hommes établissent leur domination en occupant l’espace de parole. Ils parlent plus, choisissent les sujets de discussion et influencent les décisions du groupe, alors que les femmes se taisent pour protester. Dans ces cas-là, et malgré les convictions de l’Église, les voix des femmes ne sont pas entendues et les décisions prises en réunion sont celles des hommes.

Mitiger les dynamiques de pouvoir

La bonne nouvelle, c’est qu’il est possible de rééquilibrer cette dynamique de pouvoir en faisant de la place à la parole de chacune et chacun. Entrent en scène quelques outils tout simples : j’ai nommé le tour de parole et les temps de parole. 

Le tour de parole, c’est la décision d’offrir à toutes celles et ceux qui participent à la réunion une possibilité de parler sans être interrompu-e-s avant que la première personne ne reprenne la parole. Ça fonctionne particulièrement bien quand les participants sont assis en cercle, autour d’une table par exemple. La personne qui anime la réunion lance le sujet, et chacun et chacune à son tour peut donner son avis ou choisir de passer. Certains groupes décident même d’utiliser un bâton de parole, un objet qui signifie que la parole est à celle ou celui qui le tient. La personne qui tient le bâton de parole est invitée à parler, et tous les autres sont invités à l’écouter. 

Le deuxième outil pour rééquilibrer la distribution de la parole est de mesurer et limiter les temps de parole. Il s’agit là de préparer la réunion en avance en allouant une limite de temps aux différents points et aux différentes personnes, puis lors de la réunion de marquer la limite de temps : avec une clochette par exemple, ou un geste de la main. Certes, il faut du temps pour qu’un groupe s’y habitue, et avoir constamment l’œil sur la montre nous vient rarement naturellement. La personne qui anime la réunion pourra rappeler aux participants que restreindre le temps de parole de tout le monde fait de la place pour la parole de chacune et chacun. Ces deux outils, tour et temps de parole, fonctionnent très bien ensemble. 

Se préparer à écouter Dieu

Il est bon de se rappeler que dans l’Eglise, même les réunions les plus prosaïques sont des espaces sacrés de culte. Nous ne sommes pas simplement réunis pour faire un budget ou pour choisir la nouvelle moquette. Nous sommes réunis pour discerner ensemble la volonté de Dieu pour notre assemblée et notre rôle dans la mission de Dieu. Comme dans l’histoire, nous ne taillons pas simplement des pierres, mais nous bâtissons des cathédrales.

Faire de la place à la parole de chacun et chacune, c’est aussi se préparer à entendre et accueillir la voix de Dieu.  

Coproduction : Campus protestant / Servir Ensemble – servirensemble.com
Intervenante : Salomé Haldemann


Références

[1] Noémie Renard, « Les attributs du pouvoir et leur confiscation aux femmes. Le genre et la parole », Antisexisme.net. ISSN 2430-5812, (08 juillet 2012), en ligne : https://antisexisme.net/2012/07/08/genre-et-parole/, consulté le 5/01/2021.

[2] Marianne Schmid Mast, « Dominance as Expressed and Inferred Through Speaking Time », Human Communication Research. 2002;28(3):420–450.

[3] Beth Roy, « Power, Culture, Conflict » dans Re-centering Culture and Knowledge in Conflict Resolution Practice, Mary Adams Trujillo éd., New York : Syracuse University Press (2008), 179–194.

1 comment on “Faites de la place à la parole des femmes

  1. Marie-Rose

    Bonjour,
    bien sûr qu’il y a un lien direct entre la parole et l’autorité !
    Jésus ne s’est pas tu ,mais sa Parole est une Parole d’Autorité
    (ce qu’il dit il a le POUVOIR de l’accomplir).
    Empêcher une personne de parler, c’est l’empêcher d’agir et donc de s’accomplir.
    On se plaint ensuite des conversations vaines et du bavardage des femmes !
    Il est très à la mode de cultiver le silence dans la spiritualité de nos jours,
    mais l’un n’empêche pas l’autre.
    Merci à ce site d’ oser PRENDRE LA PAROLE, mais pour la DONNER
    aussi à ceux qui en sont privés dans les églises..

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