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« En tenue d’Eve : Féminin, pudeur et judaïsme » de Delphine Horvilleur #lupourvous

Femme rabbin française appartenant à Judaïsme en Mouvement, Delphine Horvilleur est une personnalité en vue, régulièrement présente dans les médias. Elle apporte une autre voix dans les débats de par sa personne, son parcours, mais aussi de par sa position particulière dans le judaïsme, où il reste difficile pour une femme d’accéder au rabbinat.

En tenue d’Eve consiste en une analyse originale de la notion de pudeur et du féminin dans le judaïsme. La pensée complexe d’Horvilleur offre une réflexion englobant à la fois l’actualité, des textes bibliques, l’étymologie de mots hébreux, le Talmud et les lectures rabbiniques, la philosophie (et en particulier la gender theory), la liturgie juive ou encore la littérature.

 Son point de départ est l’actualité et la manière croissante dont les grandes traditions religieuses tendent à exclure les femmes, ou plus précisément à les mettre à l’écart. Alors que nous vivons dans une société où tout est visible, où le privé semble avoir disparu au profit de Facebook et de la téléréalité, de plus en plus d’évènements témoignent d’un appel à la pudeur, où les femmes sont invitées à se voiler, à se couvrir. Les hommes, eux, semblent amputés symboliquement de leurs paupières, incapables de les fermer devant le corps de la femme. Qu’est-ce donc que cette pudeur ? Qu’est-ce que cela implique tant pour l’homme que pour la femme ?

Si elle part de sa propre tradition et examine les textes de celle-ci, Horvilleur invite chaque grande religion à lire, relire et se débattre avec ses propres textes fondateurs pour explorer en profondeur la place donnée aux femmes et éviter ainsi de s’appuyer sur des réflexions toutes faites, dont on a oublié l’origine. Elle veut ainsi donner vie à ces textes, leur faire honneur, les faire évoluer et entrer dans un questionnement véritable sur ces notions de pudeur, pureté, nudité, féminin. Le livre s’adresse à un public averti, mais pas spécifiquement juif. Horvilleur prend ainsi le temps d’expliciter son exégèse, ses traditions, rendant le livre accessible à quelqu’un d’une autre tradition religieuse. Si certains liens entre les arguments me semblent ténus par moments, Horvilleur a le mérite d’ouvrir le débat, d’aborder de nombreux aspects pour laisser respirer les textes et la tradition, mais aussi pour ouvrir une brèche d’où une réflexion toujours plus large sur le féminin pourra émerger.

Ci-dessous, quelques-unes des grandes idées discutées dans son ouvrage.

Une interprétation étymologique pour une lecture plurielle : qu’est-ce que la « modestie » ?

La spécificité de l’hébreu où la racine d’un mot peut vouloir signifier différentes choses (les ‘voyelles’ ayant été ajoutées ultérieurement aux consonnes formant la racine) amène à une lecture plurielle du texte. Les lectures littéralistes bâillonnent l’interprétation alors que la lecture proposée par Horvilleur a pour objet d’ouvrir à la multiplicité et complexité des sens, le tout avec pudeur, comme un voile posé sur le texte. La notion de pudeur entre même en ligne de compte dans l’exégèse des textes. Mais de quelle pudeur est-il question ? Quelle est la nudité qu’il faut couvrir ? Le concept religieux de « modestie », « tsniout » en hébreu, permet d’éviter une situation de promiscuité, mais semble maintenant concerner uniquement la femme. L’interprétation rabbinique qu’elle développe montre à quel point la femme est contenue à l’intérieur, dans son foyer, mais aussi derrière des vêtements qui doivent la cacher. La modestie dont elle doit faire preuve concerne sa chevelure, sa peau, ses vêtements et même sa voixElle est ainsi tenue hors des lieux de pouvoir ou de connaissance.

D’Adam à Noé : une réflexion sur la nudité et la pudeur biblique

Partant du principe d’interprétation juive où la première occurrence d’un terme dans la Bible est la plus critique, Horvilleur examine comment la nudité est abordée dans le récit de la création avec Adam. Elle montre comment les interprètes juifs ont essayé de réconcilier les deux versions de Genèse 1 et 2. Après avoir évoqué la figure égalitaire de Lilith (qui aurait été la première femme créée, mais ensuite remplacée par Eve, qui « cette fois-ci » est chair de la chair d’Adam), Horvilleur propose une lecture androgyne, où le masculin et le féminin, « mâle et femelle », formaient l’humanité, séparée en Genèse 2 en l’homme et la femme. Cette lecture est également développée dans le livre d’André Wénin, D’Adam à Abraham ou les errances de l’humain (2007). Dans ce chapitre riche en interprétation et exemples, Horvilleur réfléchit aussi avec les commentateurs au vêtement de peau que Dieu confectionne pour Adam et Eve. Peau du serpent ? Ou peut-être l’idée surprenante que « la tunique cousue par Dieu ne serait autre que la propre peau de l’homme » (p. 70) ? D’un état fusionnel, « d’un corps androgyne, non séparé, l’homme et la femme, découpés l’un de l’autre, feront dorénavant deux. Et les corps de ces deux êtres seront séparés par une membrane » (p. 72). 

La pudeur consisterait donc à accepter cette séparation, à aller au-devant de l’autre dans un esprit de rencontre et non d’effacement ou de fusion.

 Vient ensuite une analyse du récit de Noé, dont le fils H’am ‘découvre la nudité’ (cf. Gn 9 : 22). Au travers de ce texte, elle examine l’espace privé et la violation de celui-ci ainsi que les conséquences transgénérationnelles d’un traumatisme. Dans ce contexte, elle interprète la pudeur comme ce qui protège une relation d’une approche trop brutale. Faisant le lien avec le Tallit, le châle de prière « qui refuse le regard direct mais invite au regard médiatisé » (p. 96), elle montre l’importance d’« accepter de ne pas tout voir de l’autre, ni de tout savoir » (p. 98).

Pourquoi cacher la femme ? Projection divine du féminin

Dans le chapitre suivant, Horvilleur réfléchit au concept de la vision et le met en parallèle avec l’écoute. Dans le judaïsme, le regard pose problème. La gestuelle même de la prière invite à se cacher les yeux pour mieux écouter.  

Elle s’interroge sur la perception des femmes qu’ont certains hommes ultra-orthodoxes. Pourquoi la vision de la femme est perçue comme dangereuse alors qu’à l’inverse certains textes et rituels montrent une projection divine du féminin ? Quel en est le sens ? Le fait que les écrits sacrés ont été lus, édités et commentés par des hommes a-t-il provoqué « un excès de textostérone »[1] ? Si certains argumentent que la femme doit se couvrir parce qu’elle est intrinsèquement plus proche du divin (comme Moïse a dû se couvrir devant le peuple d’Israël en descendant du mont Sinaï), Horvilleur souligne que ce type d’argumentation est souvent un prélude à l’effacement, voire à la marginalisation de la femme.

L’être orificel : un peu d’étymologie…

Partant des textes lus pour Yom Kippour, Horvilleur examine le mot « erva » (zone de sécrétion) et le glissement de sens qui a été opéré pour désigner uniquement la nudité de la femme, qui devient figurativement un être sans peau (avec une petite référence au conte de Perrault, Peau d’Ane). L’étude de la notion d’« impureté » montre qu’un corps est impur dans la pensée rabbinique quand il n’y a plus « de séparation claire entre son intérieur et son extérieur, entre son caché et son visible » (p. 128), ce qui renvoie au corps de la femme et de son processus menstruel. Le mot pour féminin ou femelle « nekeva » (littéralement « la trouée ») accentue cette idée et amène Horvilleur à suggérer que la ‘peur’ du féminin est peut-être liée à cela : à « une peur de l’abolition des membranes » (p. 129). Est-ce que la pudeur serait alors la nécessité de rétablir la frontière entre intérieur et extérieur ? Ce qui pose également la question de savoir qui est à l’intérieur d’un groupe particulier et qui en est à l’extérieur.

Homme, femme, masculin, féminin

Le chapitre suivant explore la manière dont le féminin est envisagé dans la Bible – symbolisant le groupe des croyants –, dans les traditions juives, dans la perception des juifs par les non-juifs et dans le Talmud. Horvilleur montre comment les juifs, souvent féminisés par leurs ennemis, ont développés une rhétorique dévalorisant « la virilité toute masculine » (p. 150) au profit de l’intellect et de la parole.

Pour le Talmud, « le masculin est […] l’individu majeur et libre, et le féminin […] regroupe tout ce qui n’est pas cela » (p. 161). De plus, l’homme est capable de contrôler ses pulsions. Ce qui implique que tout homme n’est pas réduit au masculin, alors que cela semble être bien le cas pour les femmes. L’intérêt de garder la femme à distance et couverte résiderait-elle alors dans le but de protéger l’homme de l’influence de la femme, pour qu’il ne devienne pas comme elle ? Un homme qui cède à ses pulsions entrerait ainsi dans la catégorie du féminin.

« Béni sois-tu, ô mon Dieu, de ne pas m’avoir fait femme »

Reprenant cette prière de la liturgie quotidienne des hommes juifs traditionalistes et se basant sur les réflexions précédentes, l’auteure examine la question de la vision de la femme présentée d’un point de vue philosophique. Elle se penche notamment sur les discussions de et autour des gender theory et des réactions du Grand rabbin de France et du Pape Benoit XVI lors des débats concernant le mariage pour tous. Elle souligne les points forts et les dérives de chaque approche. Pour Horvilleur, il est essentiel de considérer l’individu avec son patrimoine inné, mais aussi avec son histoire et sa culture qui influencent son identité. Elle invite ainsi à un débat, à une réflexion sérieuse sur le genre au sein des traditions religieuses.

Comme elle l’écrit :

« Se mettre en quête du féminin ne signifie pas nier la différence des sexes ou l’altérité fondatrice de conjugalité. Adam n’est pas Eve, mais il lui est donné de se rappeler qu’à l’origine, féminin, il a aussi été créé. Cette prise de conscience de la complexité identitaire est la promesse d’un enrichissement de la pensée religieuse. La version dominante de l’histoire et de la tradition, la version masculine, a aujourd’hui besoin de s’éveiller à des versions oubliées ou voilées » (p. 182).

Subversion : Berouriah

C’est au travers de la figure de Berouriah, héroïne talmudique d’une grande intelligence et sagesse, qu’Horvilleur interroge la notion de tradition monolithique. Chaque tradition ne comprends-t-elle pas des fissures, des récits subversifs (telle cette héroïne nommée au destin exceptionnel) qui permettent d’éviter des discours fondamentalistes pour revisiter sa vision du monde ?

Et c’est bien à cela qu’Horvilleur invite le lecteur in fine : à ne pas se laisser enfermer par certaines interprétations mais au contraire à se laisser interpeller par nos textes sacrés. 

Faire preuve de pudeur, ce n’est pas voiler l’autre, mais plutôt aller à sa rencontre, le reconnaître comme un être à part entière, que l’on ne possède pas, que l’on ne connaît jamais tout à fait. 

Etre pudique, pour Horvilleur, c’est accepter ses limites et celles de l’autre, c’est accepter que les interprétations de textes ne sont pas immuables. Et pour faire ce travail, nous avons besoin des hommes et des femmes qui (re)découvrent le féminin dans les textes sacrés, pour s’ouvrir aux versions alternatives, voilées de nos traditions.

Un livre original et aux multiples facettes, bien écrit et stimulant qui encourage par l’exemple à pousser la réflexion toujours plus loin, à ne pas se satisfaire de réponses toutes faites.

Marie HOLDSWORTH, Décembre 2020

Vous pouvez retrouver Marie Holdsworth sur son blog « Les petites de Marie« .


Références

[1]Expression du rabbin Naama Kalman, p. 112.

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