A la une

Quelle place pour les droits des femmes (le 8 mars) dans nos églises ?

Les années se suivent et malheureusement se ressemblent : l’année 2024 s’est achevée sur l’horreur de l’affaire des viols de Mazan, 2025 démarre avec l’affaire Joël Lescouarnec, médecin pédophile qui a abusé sexuellement de près de 300 jeunes victimes en toute impunité.

Or, depuis plus de 100 ans maintenant, une journée existe (une première Journée nationale de la femme, « National Woman’s Day », a eu lieu le 28 février 1909 à l’appel du parti socialiste américain) pour mettre en avant les droits des femmes ainsi que leurs aspirations à l’égalité. Cette journée a ensuite été mise en place dans un grand nombre de pays et a reçu un statut officiel en France en 1982 où elle est célébrée le 8 mars.

Dans nos milieux évangéliques également, fin 2024 a été riche en rebondissements. Deux ‘affaires’ ont en effet secoué notre microsociété. En décembre 2024, le tribunal de Créteil a sonné la fin de l’affaire Guillaume Bourin et nous apprenions le démarrage de l’affaire Koumarianos, autrement plus ténébreuse.

Ainsi donc, dans nos milieux soi-disant plus ‘protégés’ puisque chrétiens, là où justement l’amour et le respect du plus petit sont annoncés toutes les semaines, les violences assorties de dénis de justice existent bel et bien… Il faut dire que la journée du 8 mars avec son cortège de revendications féministes a eu bien peu d’impact dans nos milieux évangéliques.

Alors, comment agir aujourd’hui et demain, pour que ce genre d’affaires ne se produisent plus au milieu de nous ?

Voici quelques réflexions, menées à la suite d’un Thread de la journaliste de christianisme aujourd’hui, Tiavinia Kleber. A la lecture de l’article que j’ai publié sur l’affaire Mazan « Le sexe, le plaisir, les femmes et Dieu », elle a recensé sur X – et je la remercie de cette initiative – des pistes multiples que notre blog Servir Ensemble soutient depuis les débuts de son existence. Et il faut dire que j’ai été surprise de constater l’ampleur et la profondeur, tout comme le nombre de propositions que nous avions déjà faites, merci Tiavina !

Je pars donc de ce regard extérieur pour en structurer le propos et l’amener plus loin.

Il apparait qu’une réelle modification des comportements dans nos églises n’est possible qu’à partir d’une prise de conscience large et globale, holistique, dirait-on aujourd’hui. Il ne suffit pas de ‘saupoudrer’ nos assemblées d’un léger effet de manches oratoire à chaque affaire dévoilée. Parce que nous sommes le miroir que Dieu tend aux incroyants pour qu’ils aperçoivent et comprennent son Amour pour eux, nous nous devons de nous examiner nous -mêmes afin de vérifier si nos structures, nos vies communautaires, nos relations, nos comportements (que nous soyons membre d’église ou responsable) reflètent réellement le royaume de Dieu et sa justice, sous peine de n’avoir du christianisme que le nom ou un vernis défectueux. Car il est de notoriété évangélique que ce sont les fruits seuls qui disent ce qu’est l’arbre. (Matthieu 7 : 16)

Aussi, je vous propose ici un itinéraire de réflexion en trois temps, autour de 3 réalités qui, si elles ne sont pas examinées sérieusement et en cas de besoin réalignées sur les valeurs du royaume de Dieu et sa justice, peuvent amener nos églises à devenir toxiques pour les femmes, alors même qu’elles sont en plus grand nombre que les hommes. Et ce n’est pas un effet du féminisme ! Voyez les études menées par le sociologue Rodney Stark[1] qui estime que peut-être deux tiers de la communauté chrétienne au cours de la période de l’église primitive, étaient constitués de femmes qui avaient quitté volontairement les religions à mystère parce que le christianisme antique avait fourni un environnement profondément accueillant et sain pour les femmes[2].

Si nous souhaitons que nos églises soient également un environnement sain et accueillant pour les femmes (et les enfants), nous nous devons de réfléchir

à notre manière d’enseigner l’église,

à nos ministères et leurs formations

et enfin à nos structures et ce qu’elles renvoient inconsciemment.

Comment enseignons-nous l’église ?

Les sujets d’enseignements qui touchent aux femmes, à leurs rôles, leurs places dans l’église sont légions : sexualité, devoirs conjugaux, valorisation de la fragilité féminine, invitation à la soumission des femmes par rapport aux maris, pudeur vestimentaire et bien d’autres choses encore sont des sujets régulièrement abordés dans les préparations aux mariages, mais également dans les groupes de femmes. Qu’en est-il des hommes ?  Je constate régulièrement combien peu nombreux sont les lieux et moments où ils sont invités à questionner sérieusement leurs propres positionnements vis-à-vis des femmes, dans le couple ou dans la famille. De plus, lorsque des temps de ce genre existent dans nos communautés, quels sont leurs objectifs ? Est-ce qu’ils entendent des enseignements décrivant la nécessaire mutualité dans la sexualité selon 1 Corinthiens 7 ? Est-ce qu’ils étudient les conséquences de l’invitation que l’apôtre Paul leur adresse d’aimer leurs épouses « comme Christ a aimé l’église » selon Ephésiens 5 : 25 à 33 ? Ou est-ce qu’ils utilisent ces temps d’entre-soi pour se conforter les uns les autres à une ‘saine et virile autorité biblique’ indiquant par là-même combien ils tronquent les instructions bibliques en ne retenant que ce qui les arrange ?

Dans le domaine des relations hommes-femmes, un enseignement partiel aboutit toujours à la mise sous tutelle du plus faible au profit du plus fort.

Il en va de même pour les textes réputés difficiles souvent utilisés pour museler les femmes. Je pense ici bien évidemment à 1 Corinthiens 11 : 3-16 et à 1 Timothée 2 : 11 à 15. Ces deux textes ont produit à eux seuls des tonnes de commentaires et d’écrits de toutes sortes. Nous-mêmes les avons abordés plusieurs fois et c’est normal de le faire. Néanmoins, je constate combien il est facile de réduire toute la complexité de ces textes (complexité dans les termes choisis, mais aussi dans la construction de l’argumentaire) à une interprétation fallacieuse parce que monolithique. Et d’affirmer dans le même mouvement que tous ceux qui interprètent autrement ces mêmes textes sont bien entendus dans l’erreur, voire pire…

En tant que pasteur(e)s, sommes-nous capables de présenter un texte réputé difficile à nos communautés en ouvrant leur entendement à des positions divergentes ? Voire opposées ? Ne sommes-nous pas censés les introduire à une connaissance suffisante pour les amener à une réflexion mâture ?

Je prends un exemple concret : le texte de 1 Corinthiens 11 contient de nombreux jeux de mots difficile à traduire. Entre les têtes du mari et de la femme, mais aussi entre le voile et les cheveux naturels de la femme, ces jeux de mots construisent un argumentaire complexe. Mais lorsqu’on leur parle de 1 Corinthiens 11, la plupart des croyants ne se souviennent que du passage qui affirme que l’homme est le chef de la femme et du verset qui parle du voile sur la tête de la femme comme étant une marque de l’autorité dont elle dépend. Dans quelle communauté est enseigné le fait que les termes ‘marque’ et ‘dont elle dépend’ sont des rajouts dus à la volonté du traducteur ? Où est-il enseigné que le cœur de ce texte est l’affirmation de la mutualité d’autorité dans le couple ? Tout comme Ephésiens 5 enseigne la mutualité dans la soumission. Où enseigne-t-on que ‘être un chef’ dans le royaume de Dieu selon Luc 22 : 23-26 n’a rien à voir avec la revendication masculine de l’exercice de l’autorité dans le couple ? Et enfin, où a-t-on l’honnêteté de présenter plusieurs interprétations possibles des versets réputés difficiles ?

Il pourrait m’être reproché ici de vouloir amener la faculté de théologie dans les églises. Ce à quoi je réponds trouver anormal qu’un étudiant qui a fini la semaine d’introduction à la première année de théologie en sait souvent plus qu’une personne qui a été membre d’église pendant 40 ans, alors même que cette personne reconnait la nécéssité de l’expertise dans ses compétences professionnelles.

Nous ne devrions plus permettre que des enseignements simplistes (voire abusifs lorsqu’ils sont unilatéralement focalisés sur les femmes) viennent déformer la volonté de Dieu de se constituer une « Eglise glorieuse, sans tache, ni ride, ni rien de semblable, mais sainte et irrépréhensible » (Eph. 5 : 27)

Comment formons-nous nos ministères ?

La formation initiale des ministères en charge de nos communautés reste un élément incontournable, gage de stabilité dans la vie et la croissance de nos communautés. Nos centres de formation mettent au programme l’apprentissage de l’Hébreu, du Grec, de l’histoire du peuple d’Israël et des peuples environnants, tout comme l’histoire de l’église primitive, l’Homilétique et de nombreuses thématiques liées à la théologie pratique. Et c’est une excellente formation ! Mais parce que la société évolue, le nombre de disciplines liées à la théologie pratique ne cesse de s’allonger. De l’accompagnement du deuil à la pastorale des enfants, en passant par les spécificités des adolescents et les préparations au mariage, le candidat pasteur en voit de toutes les couleurs.

Et je vais en rajouter, parce que les quelques sujets suivants devraient d’après moi rapidement être ajoutés à la liste :

  • Une formation en sexologie (des abus sexuels sont commis au milieu de nous, sont parfois rapportés mais souvent occultés par des responsables ignorants de leurs responsabilités)
  • Une formation à la violence conjugale
  • Une formation à la reconnaissance des signes d’abus
  • Une formation juridique autour des notions d’abus, de consentement mais aussi de secret professionnel, de dénonciation etc.. 

Si ces choses ne font pas partie du bagage du pasteur durant sa formation, comment fera-t-il face à des hommes, des femmes ou des enfants en souffrance dans ces domaines lorsqu’il sera en exercice ?

Parce que sur le terrain, je constate deux choses : alors que ces sujets sont tous abordés dans chacun des accompagnements que je pratique, et ce depuis mon entrée dans le ministère, j’ai dû me former ailleurs qu’à la faculté que j’ai fréquentée durant de longues années ! Quelle tristesse !  

Si les compétences en langues bibliques, en histoire, en homilétique et autres sont essentielles pour le pasteur en chaire, c’est à dire le théologien, elles ne lui servent à rien lorsqu’il est dans son bureau face à une épouse violée tous les soirs par un mari convaincu d’être dans son bon droit ou face à une jeune fille en larmes parce qu’elle a été abusée par son moniteur d’école du dimanche.

Là, c’est le cœur et les compétences du berger qui sont

attendus,

espérés et trop souvent absents…

Comment concevons-nous nos structures ?

En tout dernier lieu, je voudrais pointer des lacunes récurrentes dans nos structures. Si nous sommes tous convaincus que la violence, les abus, les relations toxiques ou de toute-puissance n’ont pas lieu d’être dans nos communautés, nous sommes encore trop peu nombreux à mettre en place des protocoles clairs permettant de lutter contre ces mêmes abus. Il est possible, voire nécessaire d’adopter une politique de tolérance zéro envers les abus sexuels, la violence conjugale, la manipulation dans l’Eglise.

La psychosociologue Edith Tartar-Goddet, dans son livre « Quand la toute-puissance humaine s’invite dans l’Eglise » propose un parcours intéressant pour les conseils d’église soucieux de ne pas permettre l’intrusion de personnalités toxiques toujours désireuses de trouver des milieux bienveillants dans lesquels mettre en œuvre leurs perceptions tordues des relations humaines. De nombreux conseils jalonnent ce parcours, qui mis en œuvre judicieusement, permettrait de construire des fonctionnements sains, à la vue de tous, ce qui réduit très substantiellement les possibilités de dérapages aussi bien individuels que collectifs.

Par ailleurs, des initiatives comme celle de Marie-Christine Carayol sont à saluer. Ses deux récents ouvrages écrits à plusieurs voix et couvrant tout le champ évangélique, abordent des questions cruciales aujourd’hui comme celle de la collaboration ou de la coopération.

Je vous les recommande chaleureusement. Vous les trouverez sur son site althérité.com. Tous deux, « Coopérer sur la durée dans l’église locale » et « Une vie d’Église ordinaire : entre rêves, désillusions et résilience » vous donneront de nombreux outils, et permettront une réflexion renouvelée sur ce que nos communautés pourraient et/ou devraient être. Mais également des pistes pour avancer.

L’un des axes de travail les plus fertiles étant d’après moi celui de la nécessaire réflexion sur la position du pasteur comme un Sachant face à des Apprenants. Certes, le pasteur a une position et une fonction particulière dans la communauté, mais s’il a cette responsabilité de former, il a également celle d’élever les membres de son église, dans le sens de les faire grandir (Ephésiens 4 :11-12), de leur permettre d’expérimenter des responsabilités voire des ministères et de les accompagner dans cette expérimentation. Il a pour objectif de participer à la transformation d’Apprenants en Sachants, ce qui ne peut se faire que par une réelle coopération dans laquelle le refus du piédestal sur lequel un trop grand nombre de membres d’églises mettent encore leurs responsables, vient tout d’abord du Sachant lui-même. L’humilité, la transparence et l’authenticité personnelle, voire la vulnérabilité dans le ministère façonnent à elles seules une mentalité nouvelle aux antipodes des conceptions traditionnelles de la gouvernance.

Dans un deuxième temps, il serait nécessaire de réfléchir à la place des femmes dans nos rangs. Si elles sont nombreuses sur les chaises, dans les services invisibles, ont-elles réellement leur mot à dire ? Y sont-elles encouragées ? Il est en fait bien plus facile que ce que l’on croit de prime abord d’encourager le leadership féminin, d’ouvrir des postes de direction spirituelle et pastorale aux femmes, de valoriser leurs voix dans les décisions d’Eglise. Si vous n’avez pas encore mis ce chantier en route, mais souhaitez le faire, voici quelques pistes parmi d’autres que je tire de notre rubrique ‘Progresser en Eglise’: 9 moyens simples . N’hésitez pas à y faire un tour, vous ne serez pas décu par l’ampleur et la divresité des ressources !

En tout dernier lieu, nous, évangéliques, devrions faire face à une victime en nous inspirant de ce slogan que les féministes martèlent à raison depuis bien longtemps déjà : « Je te crois ! »

  • « Je te crois », même si je suis choquée parce que tu me parles de mon pasteur, d’un ancien ou d’un conseiller ! 
  • « Je te crois », même si cela me met en colère et que je me sens blessé(e) à mon tour !
  • « Je te crois » et je vais agir même si cela coûte, parce que ne rien faire va permettre la propagation du mal et finalement, cela coûtera encore plus !

Nous devons apprendre, où réapprendre à nous placer du côté des petits, des blessés de la vie, des victimes. Et ce quelles que soient la beauté et la grandeur du ministère dont la personne abusée nous parle.  

Comment avons-nous pu laisser croire à ces personnes que de leur silence sortirait quelque chose de bon ? Parce que si nous ne prêchons pas ouvertement contre cela, alors nous sommes complices !

Martin Luther King disait :

« Ce qui me fait peur, ce n’est pas la méchanceté des méchants, c’est l’indifférence des bons ! »

Lorsque notre prédication n’est pas claire sur ce que c’est qu’être chrétien, sur les conséquences de la foi chrétienne dans la vie de tous les jours et tout particulièrement dans les relations, alors nous laissons se propager dans l’église le poison d’une masculinité toxique (ou d’une féminité toxique, ça existe aussi, mais ce n’est pas le sujet du jour). Nous déroulons le tapis rouge à des personnes perverses qui vont se servir de l’Eglise comme d’un marchepied pour leurs désirs charnels.

Pour que cela cesse enfin et que l’Eglise de Jésus-Christ devienne un peu plus ce lieu paisible, sécure, aimant et joyeux qu’elle est censée être, nous nous devons de

Refuser le déni (Nooon, pas chez moi !),

Agir radicalement (Matthieu 5 :29-30),

Poser des bases relationnelles saines

Et enfin, tenir ferme dans la vérité.

Joëlle Sutter-Razanajohary

(Sur une idée de Tiavina Kleber, journaliste à Christianisme aujourd’hui)


Références

[1] Rodney Starck, « L’essor du christianisme » Editions Excelsis

[2] « Le christianisme primitif offrait des opportunités réelles de participer à un ministère (avec honneur et dignité), il a condamné l’infanticide des filles (pratique qui a considérablement réduit le nombre de femmes dans la population païenne), il a élevé la voix contre le mariage des enfants (ce qui était nocif pour les jeunes filles) et il a plaidé en faveur des mariages sains où le divorce a été condamné et l’utilisation des prostituées/concubines interdite (ce qui a abouti à une plus grande fertilité chez les couples chrétiens). » Site web, TPSG

1 comment on “Quelle place pour les droits des femmes (le 8 mars) dans nos églises ?

  1. Catherine Grasswill

    Merci beaucoup pour tous vos commentaires et articles…
    Je note que dans le Grec que je consulte Phœbe est appelée ‘προστάτις’ qui a la même étymologie que le mot ‘pritstate’ et sur le site « Etymonline » on trouve l’explication suivante :
    Ce terme grec prostatēs se traduit par « leader, dirigeant, gardien ; celui qui se tient devant, » et vient de proistanai qui signifie « placé devant. »

    intéressant n’est-ce pas !

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Servir Ensemble

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture