Témoignages

La soumission mutuelle au sein du couple

Comment fonctionne un couple qui croit en la soumission mutuelle ? Alice Damay-Gouin, mariée depuis 38 ans, nous livre ici quelques perles de sa vie de couple « démocratique ».

« L’amour commence lorsque l’on préfère l’autre à soi-même »

Mon mari et moi venons de deux arrière-plans similaires : monde paysan catholique, pensionnaires dans un établissement privé. Mon idéal était de « donner généreusement ma vie à Dieu ». De ce fait, j’ai envisagé la vie religieuse, mais j’ai dû y renoncer. Cela a été un moment très déboussolant pour moi. Comment donner généreusement ma vie à Dieu ?

Puis j’ai rencontré mon mari, Pierre. Pour notre mariage, nous voulions une cérémonie qui ait du sens. Nous avons choisi deux textes qui traduisaient l’importance de notre engagement envers Dieu et envers les autres. Le premier, « Tu protégeras la veuve et l’orphelin » et la parabole du Jugement dernier : « Tout ce que vous avez fait aux plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25.40). Un texte de Roger Garaudy nous a aussi accompagné dans ce jour spécial : « L’amour commence lorsque l’on préfère l’autre à soi-même … » (texte intégral à la fin de l’article). Nous avons lu et relu ce texte durant nos 38 années de mariage. Nous proclamions notre vocation missionnaire en nous engageant ensemble dans ce monde … Le souvenir de ce temps fort reste ancré en nous.

Une vie de couple basée sur le respect

Nous nous étions promis le respect. Ce fut pour moi un apprentissage : ne pas commander l’autre, ne pas vouloir changer l’autre, lui laisser son jardin secret, accepter de ne pas connaître tout son passé. Pierre avait 40 ans et moi 33. Le début de la vie de couple est très important parce qu’il oriente, sans s’en rendre compte, la suite de la relation. Lorsque j’ai commencé à laver la vaisselle, Pierre a pris un torchon. Je n’ai rien dit. Beaucoup plus tard, j’ai réalisé que si j’avais dit : « Laisse, Pierre, je vais le faire », ce geste il ne l’aurai plus jamais fait !

  • Un amour tourné vers l’extérieur. L’amour est respect, mais il va même plus loin, « l’amour commence lorsqu’on préfère l’autre à soi-même ». Nos 2 enfants nous ont appris à être disponibles aux autres. Les enfants sont exigeants, nous sollicitent… Ils sont devenus jeunes adultes et il nous faut apprendre à respecter leurs choix et les assurer de notre accueil, de notre soutien, de notre amour quoiqu’ils/elles fassent, et savoir leur montrer notre fierté. Nous sommes fiers de nos enfants.
  • « J’arrive à lui faire faire tout ce qu’il veut ». Un groupe d’amis projetaient une sortie et ils m’ont demandé : « Alice, allez-vous venir tous les deux ? » J’ai répondu que je ne savais pas, qu’il fallait que je demande à Pierre ce qu’il en pensait. Surprise ! J’ai alors compris que ce groupe pensait que « je portais la culotte ». Alors, je leur ai dit « Oui, j’arrive à lui faire faire tout ce qu’il veut » Ce que Pierre a repris évidemment : « j’arrive à lui faire faire tout ce qu’elle veut » ! Blague que nous aimons et qui indique le respect mutuel que nous voulons vivre et incarner.
  • Accepter les différences. Nos caractères sont différents et nos avis sont différents. Nous ne sommes pas toujours d’accord mais nous discutons et dialoguons, sans chercher à convaincre l’autre. Cela nous permet de formuler les raisons de notre point de vue. Très vite j’ai dit : « Pierre ferme tout et moi j’ouvre constamment ! Cela agace l’un.e et l’autre ! » Nous avons appris à accepter cette situation qui perdure. Nous sommes différents et nous ne nous sentons pas obligés de faire telle activité parce que l’autre la fait. En ce moment, je suis « toujours partie » et Pierre reste à la maison. Il aime bien être à la maison.
  • Avancer dans la confiance et la vérité. Je tombe trop facilement amoureuse, m’avait-on dit ! Une fois mariée, cela a encore été vrai. Questionnements, souffrances… J’en parlais alors à Pierre. Il savait que j’étais à nouveau amoureuse, bien avant que j’en prenne conscience. Mais forte de sa confiance, forte de son amour dépossédé, je pouvais alors, renouveler le choix de vivre et d’aimer mon mari. Je peux en parler en tout bien, tout honneur. Nous avons eu toujours la chance de pouvoir nous dire les choses.
  • Porter la souffrance ensemble. Nous avons vécu des temps difficiles au sein de notre Église quand le baptême de nos enfants ont été refusés, dans l’église paroissiale, à cause des convictions politiques de mon mari et de son engagement au sein du parti socialiste. Finalement, ils ont été baptisés en exil et nous avons appris à distinguer la foi de la structure de l’Église. Nous continuons toujours à croire au Christ en sa bonne nouvelle de l’Évangile et en notre vocation vécue au cœur de ce monde.

Comment peut-on parler des « liens du mariage » ? Notre mariage n’est pas un lien. Je ne suis pas enchaînée. Je suis devenue une femme libre, libérée. Je suis si heureuse parce que j’ai le sentiment d’une liberté fortement ancrée en moi. Dans nos engagements de couple, nous avons appris à être solidaires et à nous entraider. Nous avons appris l’importance de l’alliance pour avancer ensemble. Notre amour est émerveillement et remerciement.

  • Histoire sans paroles

Pierre est à l’évier. J’attends derrière lui car j’ai quelque chose à mettre à la poubelle. J’attends… Puis, je me retrouve à l’évier et Pierre attend derrière moi. Nous répétons ce petit duo 3 ou 4 fois, toujours silencieusement, calmement. Notre fille s’est alors exclamé : « C’est incroyable, vous attendez sans rien dire. Chez moi, il y a longtemps que j’aurai entendu crier ! » Pierre et moi avons alors pris conscience du fonctionnement d’égalité qui nous paraît aujourd’hui si naturel.

  • Roger Garaudy dans « Parole d’homme»

L’amour commence lorsqu’on préfère l’autre à soi-même, lorsqu’on accepte sa différence et son imprescriptible liberté.
Accepter que l’autre soit habité par d’autres présences que la nôtre, n’avoir pas la prétention de répondre à tous ses besoins, à toutes ses attentes, ce n’est pas se résigner à l’infidélité à notre égard, c’est vouloir, comme la plus haute preuve d’amour, que l’autre soit d’abord fidèle à lui-même.
Même si cela est souffrance pour nous, c’est une souffrance féconde parce qu’elle nous oblige à nous déprendre de nous-même, à vivre intensément cette dépossession enrichissante.
Dans la plus amoureuse étreinte, c’est un être libre que nous étreignons, avec tous ses possibles, même ceux qui nous échappent.

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