Prédication : les violences faites aux femmes (2 samuel 13)

Comment prêcher pour dénoncer les violences faites aux femmes comme une profonde source d’injustice? La bonne volonté ne suffit pas toujours et nous manquons parfois d’exemples dont nous pouvons nous inspirer pour oser parler pour celles qui n’ont pas de voix. Richard Gelin nous a envoyé une prédication sur 2 Samuel 13 prononcée à l’Église Baptiste de l’avenue du Maine à Paris. La voici:

Pourquoi cette prédication ?

Parce qu’en quelques semaines plusieurs cas de viols et de violences m’ont été confiés. J’ai également constaté chez plusieurs des réminiscences anciennes toujours bien vives et handicapantes. De tels drames sont aussi évoqués dans la pastorale que je fréquente. Notre univers chrétien n’est pas toujours un lieu de paix et de respect ! En abordant ces questions en chaire, je ne m’attendais pas aux divers entretiens qui en ont découlé. Il y a vraiment plus de souffrance cachée que je ne l’ai pensé.

Cette prédication est modeste. Elle ne prétend pas régler le ou les problèmes. Elle est simplement une étape, un point de rencontre pour d’autres entretiens pastoraux ou des réorientations vers des lieux plus spécialisés. A la base, mon intention était simplement d’oser, moi prédicateur, une parole qui libérerait d’autres paroles enfouies dans la souffrance. Ma seconde intention était d’affirmer que seul le violeur est coupable. C’est ce que disent d’ailleurs Moïse et bien d’autres textes bibliques trop souvent survolés sans nous délivrer leur précieux enseignement.

J’aime la traduction de la TOB qui, en 2 Samuel 13, garde l’ambiguïté des mots mélangeant le désir et l’amour, ambiguïté qui existe encore toujours dans notre vocabulaire actuel. J’ai pu partager cette prédication en divers lieux. La figure de Yonadav m’est apparue comme le type même de l’influence de la pornographie sur le désir, influence que des enquêtes récentes attestent.

Comment garder le caractère « christologique » de la prédication de l’Évangile quand toutes les associations luttant pour le respect des femmes en restent au discours social. Comment garder une parole témoignant de l’Évangile ?

L’attitude de Jésus envers les femmes dans les évangiles tranche radicalement avec les discours et les attitudes de son temps, tant dans le monde juif que dans le monde païen. Son attitude envers les femmes devrait nous servir d’exemple.

Texte de la méditation

Partout, à Amiens, à Orléans, à Bordeaux et ici, à Paris, des femmes violentées, insultées, violées, essayent de me confier comment les tentacules du mal les étranglent toujours, des décennies après. J’accueille aussi parfois des parents, souvent les mères d’abord, qui viennent de découvrir que leur enfant a été violé. Ce mal se repaît du silence et est rarement évoqué dans la communauté chrétienne.

Sachez-le, vos témoignages me renvoient intensément à la prière de Jésus : « Délivre-nous du mal ! ».

Devant cette forme si violente et pernicieuse du mal, ouvrons les Écritures afin que l’Esprit nous conduise au cœur de l’Évangile.

Présent dans nos journaux, le viol l’est aussi dans la Bible. Prenons parmi plusieurs récits de violences faites aux femmes, celui de 2 Samuel 13. Encadré par le meurtre d’Urie, l’imitation de la violence égyptienne (12. 31) puis le meurtre vengeur d’Amnon par Absalon, ce récit s’inscrit dans une véritable chaîne du mal aux maillons obscurs et intriqués.

Lecture de 2 Sam 13,1 à 22

Terrible récit qui pourrait être écrit aujourd’hui. Un homme impose par la force à une femme son désir sexuel. C’est le viol le plus fréquent. Le viol commis par un proche. Amnon est un demi-frère de Tamar. Il n’est pas l’étranger dont on se méfierait, mais un proche, un membre de la famille, un intime. Ce n’est pas un accident. Une stratégie a été élaborée, une monstrueuse trahison de la confiance.

Un viol que le violeur cherche ensuite à nier en faisant de sa victime l’objet de sa haine (v. 15) : il la rejette et la méprise. Ainsi Tamar, une femme, une enfant encore, va passer brutalement de l’insouciance à la saleté, à la mort. Rejetée, humiliée, elle se couvre la tête de cendre (v. 19), déchire son vêtement princier de virginité, s’arrache les cheveux et part en hurlant.

Tamar est morte. Amnon a détruit en elle l’espérance, l’insouciance, le rêve. Socialement Tamar est fichue. Tamar devient en quelque sorte la mère de toutes les femmes violées ; la mère de celles dont la tête est à jamais marquée de cendres ; la mère de ces femmes qui ne parviennent jamais à dire ce qu’on leur a fait subir. Le viol est l’expression la plus violemment archaïque du désir qui parfois nous possède, nous les hommes mâles.

Maintenant voici David son père et le père d’Amnon. Au v. 21 il est écrit « David fut très irrité ». Littéralement : « Ça brûla fort, David en lui même ».

Qu’est-ce qui le brûle fort ? Est-il « brûlé en lui-même » par la colère ou par la honte ?

N’est-il pas renvoyé à sa propre histoire ? Qu’aurait-il pu faire contre ce fils, lui qui a fait assassiner son chef d’armée pour lui prendre sa femme ?

David ne dit rien,

David ne fait rien.

David ne rend pas justice.

Échec terrible d’une paternité ; échec terrible de l’autorité de justice.

Tamar est une femme victime d’une violence qui la plonge dans le désarroi. C’est une femme innocente à qui personne ne rend justice. Un silence lâche s’installe. Celui de David, mais aussi celui d’Absalon, l’autre frère, qui la supplie même de se taire (v. 20) « Tais-toi ; c’est ton frère ; n’y pense plus ». Comment peut-il croire qu’il est possible de ne plus y penser, d’oublier, de tourner la page ! Absalom est bêtement lâche et cruel. Ce conseil au silence est courant dans les viols intrafamiliaux ; on n’accuse pas un père, un frère, un oncle, un ami fidèle !

Le risque n’est-il pas aussi que nos assemblées soient des lieux de ce silence ? N’avons-nous pas vocation à en faire des lieux d’accueil ; des lieux sabbatiques ? Des lieux de paix et de confiance où la parole qui dit la blessure est possible ?

Pourtant la Loi d’Israël établit le droit des femmes.

La loi en Israël stipule (Deutéronome 22) que, dans le cas d’un viol commis à la campagne, sans témoin donc, la violée bénéficie de la présomption d’innocence. Elle a crié et personne n’est venu à son secours. Or, Amnon expulse de ses appartements tous ceux qui s’y trouvent.

Nous affirmons à toutes celles et ceux qui ont été victimes de viols, d’attouchements, qu’elles ne sont pas coupables.

Face aux culpabilités insidieuses, affirmons que la femme, ainsi que la Loi le dit, n’a pas commis de péché (22. 26). Subir un viol, c’est être victime du mal, en aucun cas en être coupable. C’est là la parole de l’Évangile, une parole claire pleine de compassion et de fraternité.

Pensez à la terrible la solitude de Tamar. Elle est seule. Personne ne la défend ; personne ne l’écoute. Aucun homme ne vient lui dire qu’elle n’a rien perdu de sa dignité ; qu’elle est seulement victime d’une brute.

Où est David son Père

Où est le roi David, le gardien de la justice ?

Où est le frère qui la consolera ?

Qui sera à son côté ?

Amnon brûle de désir envers Tamar. Tamar dit « non », mais il la veut. Il la prend. L’usage du verbe « aimer » (v. 15) est épouvantable, comme si Amnon avait aimé Tamar ! Il ne l’a jamais aimée ; il l’a prise de force comme un mâle en rut le fait d’une femelle. Il n’y a pas d’amour dans un viol. C’est même radicalement le contraire de l’amour. C’est un langage primitif qui ne distingue pas entre le désir et l’amour. L’Évangile établit clairement cette distinction : le désir et l’amour ne sont pas la même chose. Ils peuvent heureusement se conjuguer, mais parfois encore le désir porte le masque de l’autre.

Le désir sans amour détruit.

L’amour construit l’autre, l’épanouit, le sécurise, le protège.

L’amour ne fait rien de laid

L’amour prend patience

L’amour ne cherche pas son intérêt…

L’amour n’a rien à voir avec le viol. Le viol est une violence, c’est une agression.

Reste un personnage non encore évoqué : l’ami d’Amnon « Yonadav ». C’est lui, le pervers, celui qui fournit à Amnon le scénario du viol. Des enquêtes récentes, en particulier celle menée par l’IFOP à l’automne 2013, ont tenté de montrer l’impact et l’influence de la pornographie sur les pratiques des jeunes de 14 à 25 ans : l’autre est réduit à un état d’objet sexuel.

Un objet n’a pas de volonté propre. Il est juste beau ou utile. Ensuite, après s’en être servi, on le jette et on le détruit. On l’oublie. Si Tamar est la mère de toutes les femmes violées, Yonadav est le « saint patron » de tout le commerce pornographique qui encourage cette image de la femme-objet.

Dans la société antique, la femme n’a pas de statut. Aristote disait « Le mâle est supérieur par nature et la femelle inférieure… l’un gouverne et l’autre est gouvernée ». Certes elle est essentielle à la vie domestique, mais l’esclave aussi. Certes on a besoin d’elle pour assurer la postérité légitime, amis elle n’a aucun droit. Elle n’existe qu’au travers d’un père ou d’un mari. Tamar, comme toutes les femmes de son temps, a intériorisé cet état. Pour survivre (v. 13) elle n’envisage que l’union avec son violeur !

A de rares exceptions près, dans les récits de l’AT les femmes sont marginalisées. C’est essentiellement une histoire d’hommes mâles.  Maintenant considérez le bouleversement que les récits des évangiles introduisent.

Avez-vous conscience à quel point l’attitude de Jésus envers les femmes est différente ? Relisez les récits de Jean 4 (la femme samaritaine) , de Jean 8 (la femme promise à la lapidation) ; comment il reconnaît et accepte ‘amour de celle qui est déjà jugée (Luc 7). De même voir apparaître des femmes dans la généalogie de Jésus qui ouvre l’Evangile selon Matthieu est – je le lis ainsi – signe d’un profond bouleversement de nos cultures. Jusqu’à là les nombreuses généalogies bibliques étaient exclusivement « mâles ».

Parce que viols et violences sont largement intraconjugaux,  nous écoutons le message d’ Éphésiens 5. 24-33. Nous vivons maintenant dans la logique du Christ devant qui il n’y a plus différence de statut entre l’homme et la femme (Galates 3). Paul place la barre très haut ! Il demande à l’époux une attitude christique à l’égard de son épouse. Cette exhortation est révolutionnaire. Elle est révolutionnaire parce que l’attitude de Jésus, son enseignement et les conséquences de la croix sont proprement révolutionnaires (prophétiques) et le demeurent aujourd’hui.

Hommes ou femmes, nous appartenons à Jésus-Christ. L’Évangile nous contraint donc à reconnaître chacun et chacune comme des sujets du royaume, tous des personnes de pleine dignité. L’insulte, le mépris, la violence brutale, la violence sournoise rien de cela n’a de place  en présence de l’Évangile.

Nous habitant de son Esprit, Dieu nous confirme dans notre statut de « sujet ». Légitimement habité d’une volonté propre, d’une dignité propre, d’une liberté de décision que nul n’a le droit de contraindre. Nous vivons la liberté de nous associer, la liberté de refuser, le droit de dire « non », le droit d’être respectés, le devoir de respecter.

L’amour de Dieu nous confirme comme des personnes qui se lient librement l’un à l’autre par la parole et jamais par la force.

C’est cela que vous devez aussi expliquer à vos enfants. L’expliquer et le vivre devant eux et avec eux.

Par Jésus le Christ et pour sa gloire.

Amen.

 

Auteur : Blogueur invité

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Un commentaire

  1. Merci pour la pertinence de cette prédication, son enracinement biblique et ses applications. Il vaut la peine de partager largement ce texte avec ces pistes de lectures. Merci.

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