Selon Ephésiens 4 : 26
Le 18 décembre 2013, la France découvre les images d’une jeune femme aux seins nus qui avait escaladé l’autel de l’église de la Madeleine à Paris, un morceau de foie sanguinolant à la main pour revendiquer le droit à l’avortement et militer contre les positionnements éthiques catholiques.

Branle-bas de combat chez les bien-pensants, sacrilège pour de nombreux croyants. A la vue de cette image, je ne me questionne pas sur les notions de sacralité des espaces ou d’impudeur des Femen, ce mouvement dont la caractéristique majeure était de lutter seins nus.
En voyant cette image, je me questionne sur la colère des femmes et/ou des féministes parce que dans mes activités étiquetées comme ‘féministes’, notamment tout ce qui tourne autour du blog et de l’association Servir Ensemble, il m’est souvent reproché d’être excessive dans mes propos, voire en colère et que bien sûr me dit-on, selon la Bible ‘la colère est un péché’.
Je fais ce premier constat dérangeant que dans les milieux non-chrétiens la perception de la colère est genrée : acceptable (sous condition) pour les hommes mais toujours signe de perte de maitrise, d’hystérie, pour les femmes.
Qu’en est-il dans nos milieux ? Comment considérer la colère, la violence, les excès des femmes (ou des victimes en général) qui font face à des interprétations genrées des écritures ou à des abus récurrents ? Ces réactions sont-elles légitimes et donc justifiées ? Sont-elles acceptables ?

Réfléchir à la colère doit à mon sens se traduire sur deux plans :
- Un travail personnel : Comment construire une réaction saine et sainte face aux abus ?
- Un travail collectif : Quelle église voulons-nous pour les personnes en situation de victimes ? (Article qui paraitra en octobre)
Un travail personnel
En milieu chrétien, les femmes humiliées ou abusées qui se lèvent pour dénoncer les abus subis sont encore trop souvent stigmatisées parce que les manifestations ‘bruyantes’ (pleurs, cris, tremblements etc…) de leur émotionnalité blessée sont considérées au mieux comme gênantes, trop souvent comme pécheresses.
« Ne devraient-elles pas se contrôler? La maitrise de soi n’est-elle pas l’un des fruits de l’Esprit? » pensent encore un grand nombre de responsables d’église.
Je vois là le signe d’une grave perversité d’un système qui se veut aveugle sur sa pratique de la double peine !
Un monde régi par la force construit sa compréhension de la réaction à apporter à la violence dans deux directions : la rendre ou serrer les dents et continuer à avancer.
Mais qu’en est-il dans le royaume de Dieu, dans l’église ?
A l’opposé de ces comportements, l’évangile propose d’accueillir pleinement les soi-disant ‘excès émotionnels’ parce qu’il ne considère pas la souffrance comme une faute. Jésus ne repousse jamais celui qui souffre, qu’il s’agisse de femmes ou d’hommes ! En Luc 7 , il ne juge pas et surtout ne repousse pas la femme pécheresse qui tout en pleurant, oint ses pieds de parfum avec ses propres cheveux alors que le pharisien à ses côtés la méprise pour qui elle est, pour ce qu’elle fait, et probablement également pour la manière dont elle le fait.
Alors quid de nos émotions ? et surtout de notre colère ? Est-il légitime d’être en colère lorsque dans l’église, les paroles, les propositions des femmes ne sont pas reçues ? Même pas entendues ? Lorsque les femmes sont ‘parquées’ dans des zones spécifiques (cuisine, salles des enfants, placards à balai) avec un baillon sur la bouche (Oui, je sais j’exagère. Encore que… ) et mal vues lorsqu’elles montent sur l’estrade en ouvrant la bouche ?
Est-il légitime d’être en colère lorsque durant un entretien pastoral, le pasteur, ou l’ancien conseille à une femme en pleurs relatant les maltraitances subies de la part de son mari de se soumettre à lui ? Ou bien encore lorsque la mère d’une adolescente parlant précautionneusement des attouchements subis par sa fille durant la dernière soirée du groupe d’ados entend le pasteur craindre les éventuelles conséquences d’une action en justice sur la vie de ce jeune stagiaire pasteur si prometteur ?
Pour répondre à toutes ces questions, il nous faut préciser la nature des émotions avant de revenir au texte biblique.
Une émotion est une réaction physique et psychique face aux circonstances extérieures ou intérieures de ma vie. C’est la réponse que donnent nos corps, nos âme, nos esprits à ces évènements. Les émotions sont des ‘énergies’ qui se manifestent de façon involontaire et qui correspondent à des besoins humains fondamentaux.
Nous avons tendance à classer les émotions comme négatives ou positives ! Les émotions négatives seraient (pour nous les chrétiens !) la colère, la peur, la tristesse ; la positive serait la joie ! En ce qui me concerne, je préfère parler d’émotions désagréables que d’émotions négatives. Nos émotions désagréables, comme la peur, la colère ou la tristesse, nous alertent sur des besoins légitimes insatisfaits. (Il y a urgence à apprendre à relier nos émotions avec nos besoins. Surtout lorsqu’on est responsable de service ou de communauté. Il existe d’excellents outils pour tout public aujourdhui.. )

La colère est un radar qui me signale que quelque chose n’est pas normal, que quelque chose n’est pas bon dans l’expérience que je suis en train de vivre, que quelque chose d’essentiel, quelque chose qui a de la valeur à mes yeux est bafoué ; que cela est mal et que je dois rejeter cette atteinte à ma personne !
La colère est cette force positive qui monte en moi et me pousse à agir pour changer les choses, rectifier ce qui est mal, réparer ce qui peut l’être !
Ce n’est que lorsque ce sentiment n’est pas traité/géré correctement qu’il va engendrer le péché de la fureur, de l’amertume, de la rancune, ou de la haine (si elle est entretenue) dans le cœur de celui qui l’a éprouvé et ainsi exploser dans des comportements malsains !
Il nous faut apprendre à distinguer entre d’un côté ce qui relève d’une expérience humaine normale et légitime parce que source de protection et conforme à notre ressemblance divine d’une part et de l’autre les comportements négatifs provenant d’une distorsion de la colère vers une forme de violence.
C’est pourquoi la lettre aux Ephésiens dit au chapitre 4, verset 26 :
‘Mettez-vous en colère, mais ne péchez pas ! »
Le texte grec ne contient pas le ‘Si’ présent dans nombre de nos traductions. Bien au contraire, il accueille favorablement la possibilité de la colère / émotion (orge) puisque le verbe est un impératif et il nous invite à dissocie la colère du péché. la suite du verset utilise un autre terme grec pour signifier la colère en tant que comportement violent : Que le soleil ne se couche pas sur votre colère (ici le texte utilise parorgismo, une colère qui atteint son paroxysme, pourrait-on dire)
Ce qui va nous aider sera de comprendre la colère de Dieu.
Notre Dieu est un Dieu d’amour, les textes l’affirment à plusieurs reprises, et pourtant dès l’Ancien Testament, différentes mentions spécifiques présentent la haine de Dieu par rapport au péché commis devant lui et au mal commis par rapport à l’homme.
Dieu est un Dieu d’amour (Jean 3 : 16) qui aime aussi la justice
et qui pour cela hait l’iniquité. (Ps 45 : 8)
La haine de Dieu pour le mal nous est présentée par la notion de « colère » de Dieu : l’Ancien Testment utilise plus de 20 termes différents pour parler de cette colère qui est mentionnée 580 fois ! Le Nouveau Testament, lui, en parle 36 fois : huit fois avec le terme thumos (fureur), 28 fois avec le terme orge.
Il est important pour nous de comprendre la nature de ces termes : ce sont des « anthropomorphismes », c’est-à-dire des mots correspondants à une réalité humaine (anthropos) pour donner forme (morphisme) à une réalité divine inconnaissable d’une autre manière.
Ces termes, colère/ amour etc., sont des émotions humaines (et par cela même identifiables par l’humain) qui sont attribuées à Dieu et il y a une réelle correspondance entre eux, mais non une identité formelle !
La grande différence entre notre colère et celle de Dieu est la suivante :
- Par notre colère, le plus souvent nous pratiquons le mal et nous aggravons celui qui nous a été fait !
- Par sa colère, Dieu s’y oppose toujours et obtient la justice !
La profondeur du péché en nous, la force des craintes et des faiblesses qui nous habitent, nous poussent à la violence et à des réactions anarchiques face à tout ce qui produit la colère/émotion en nous. Dieu, lui, choisit de différer au maximum le jour de sa colère qui est aussi le jour du jugement, mais sa colère et sa haine du mal sont « des réactions constantes, cohérentes et délibérées » (Jacques Buchold : « le pardon et l’oubli »). Dieu n’est jamais dominé par sa colère, il la choisit, son jugement est et reste juste dans toutes ces décisions. Ainsi sa colère est une manifestation de son amour.
Romains 1 : 18 affirme que « la colère de Dieu se révèle du ciel contre toute impiété et toute injustice des hommes » mais en même temps, son amour « use de patience envers nous : il ne veut pas qu’aucun périsse, mais il désire que tous arrivent à la repentance » (2 Pierre 3 : 9).
Dieu est passionné par le bien, c’est de cela que naît sa colère contre le mal !
Lorsque je fais face au mal quel qu’il soit, il est normal d’éprouver de la colère/émotion. Lorsque l’un de mes parents transgresse les limites que Dieu lui assigne, il est normal d’éprouver de la colère ! Mais souvent, parce je n’ai pas eu le droit de manifester sainement ma colère, elle prend des chemins détournés et jaillit sous une forme négative avec un cortège de ressentiment, d’irritation, de colère sous sa forme comportementale fureur, et nous submerge tous. (Celui qui la lâche et celui qui la reçoit !)
Je pense ici aux conduites jugées excessives de ces femmes qui, ne recevant ni compassion ni écoute, choisissent de laisser libre court à l’amertume à travers la violence… Jusque dans nos milieux chrétiens parfois…
Les textes bibliques nous proposent de vivre la colère dans la présence de Dieu en reconnaissant ce qui a été blessé en nous par les actes pécheurs des autres.
Sois en colère parce que ta colère/émotion est juste et légitime devant Dieu ! Oui, ce que tu as vécu n’est pas normal ! C’est un péché qui a été perpétré contre toi ! Reconnaître cela est un signe de bonne santé spirituelle.
La colère est légitime mais également nécessaire !
Certaines offenses infligent des blessures si profondes que la personne qui en est victime ne sait plus comment se positionner devant les hommes ou devant Dieu, et même par rapport à soi-même ! Lorsqu’un enfant a été frappé, blessé, violé, les psychiatres disent que le premier signe de guérison est le retour de la colère ! Parce que la colère/émotion m’amène à nommer l’acte que j’ai subi à la façon de Dieu. C’est parce que je vois enfin les choses comme Dieu les voit que je me « mets en colère » et que je rejette le mal subi ! (Homologeo = parler comme = Confesser) J’entre dans la guérison quand je parle comme Dieu !
Ainsi Dieu dit : Sois en colère, mais ne pèche pas ! De nombreuses personnes blessées pourraient répondre : Ok, mais comment ?
Le Psaume 139 est un psaume qui nous apprend à gérer notre colère !
Voici un psaume de David qui est particulièrement violent dans ses propos, notamment à partir du verset 19. Mais il est surtout cité pour ses proclamations extraordinaires et inoubliables concernant la place et la réalité de l’homme devant Dieu ! (Je suis une créature merveilleuse…)
Comment est-ce possible de passer de tant de descriptions merveilleuses, de paroles de grâce, de proclamations de vérité théologique à un cri tel que : « Oh, Dieu, si seulement tu faisais mourir le méchant ! » (v. 19)
Le verset 1 nous donne une clé avec cette affirmation : « Tu m’as examiné à fond ». Le Seigneur sait bien ce qu’il y a au fond de nous, dans les recoins cachés de nos âmes et tous les espoirs déçus entassés dans notre conscience au fond de chambres closes sans volets ! Si le Seigneur a réellement examiné David à fond, il savait qu’il y avait de la colère dans le fond du cœur de David !
N’oublions pas que David était poursuivi par des gens qui voulaient le tuer, qu’il a été persécuté pendant des années. Il connaissait son propre cœur et savait ce qu’il contenait, c’est pourquoi il a fait un tel détour théologique et psychologique avant de lâcher sa colère comme dans un hurlement. David a eu peur de pécher en lâchant sa colère, c’est pour cela qu’il achève ses paroles sur le verset 23 comme une redite du verset 1 : « Examine-moi à fond, Seigneur et connais mon cœur… Regarde si je suis sur une voie de tourment et conduis-moi dans la voie de l’éternité ».
David ne se faisait pas confiance et il espérait en Dieu, il comptait sur lui pour le garder de tout faux pas pendant ce moment où il allait lâcher le poids de la colère devant Dieu lui-même ! David savait que le regard de Dieu transperce tout, qu’il fouille jusqu’aux profondeurs de sa conscience et qu’il ne pouvait y échapper.
20 versets de proclamation de foi, de louange l’ont conduit à prononcer quatre phrases de colère. Et David conclut sa prière en demandant à Dieu le discernement sur lui-même ! Les deux verbes contenus dans le verset 1 (examiner à fond et connaitre) sont repris au verset 23 mais cette fois-ci, David demande cet examen spirituel afin d’être sûr que ce passage dans la colère et la haine le laisse pur.
Quelle lucidité ! David avait compris que lâcher le lest de la colère provoque l’amorce de la « voie du tourment », et que cela se passe dans son propre cœur ! C’est pourquoi il supplie Dieu de l’éloigner de ce chemin de péché et de le conduire sur le chemin de l’éternité que lui seul peut nous faire suivre !
La « voie de l’éternité » Ps 139 : 24
C’est le chemin qui conduit à offrir nos griefs au Seigneur et qui permet de gérer ‘saintement’ nos émotions, tout en agissant concrètement contre le mal :
- Reconnaître ce qui nous agite et nous blesse comme étant de la colère, l’émotion juste qui rejette le mal.
- Chercher à discerner ses racines : Qu’est-ce qui est touché en moi ? Quels essentiels ont été piétinés dans ma vie ? Reconnaitre ses « essentiels personnels » permet de mieux réagir lorsqu’ils sont piétinés à nouveau. Cela permet la mise à distance de la souffrance qui nous pousse dans les bras de la violence verbale ou physique.
- Pendant le temps de cette mise à distance intérieure, décider de porter cela devant Dieu avant que de chercher à régler le problème avec la personne concernée afin que notre colère ne s’oppose pas au délai de grâce du Seigneur.
- Ne pas attendre si cela est possible pour partager son émotion avec la personne concernée (« autant que faire se peut et que cela dépende de vous, soyez en paix avec tout le monde ») afin de ne pas entrer dans l’irritation. Dire calmement sa colère et les motifs de cette colère.
- Dans le long terme, Ephésiens 4 : 32 propose la bonté, la grâce de Dieu comme antidote à notre colère. Nous nous devons d’aimer nos ennemis (donc également tous ceux qui nous mettent en colère !), de prier pour eux afin qu’ils puissent, si cela est dans la volonté de Dieu, se repentir et revenir dans la voie de la justice.
Et pour finir…
Comment réagir lorsque le système dans lequel nous vivons déconsidère nos paroles ? Lorsque les abus s’enchainent les uns après les autres sans qu’aucun changement d’aucune sorte ne se profile à l’horizon ?
Dans une situation d’humiliation permanente, face aux blancs qui brutalisaient, terrorisaient ou tuaient ses compatriotes afro-américains jour après jour, le pasteur baptiste Martin Luther King faisait un constat que de nombreuses femmes (et même des féministes…) font encore aujourd’hui par rapport aux hommes :
« Nous ne voulons pas vous haïr, mais nous ne pouvons plus vivre comme vous souhaitez que nous vivions. »
Dans son discours à Paris, à la maison de la Mutualité, le dimanche 24 octobre 1965, il affirmait : « Mon peuple, dans le combat douloureux de ces dernières années, a pris sur lui la souffrance plutôt que de l’infliger à d’autres. Cela veut dire que nous n’avons plus peur, que nous ne sommes plus intimidés. Mais cela veut dire aussi que nous ne voulons pas faire naître la peur chez les autres. Notre mouvement ne cherche pas à libérer les noirs au prix de l’humiliation et de l’asservissement des blancs. Il ne cherche pas à vaincre quiconque. Il cherche à libérer la société américaine et à aider chaque homme à se libérer lui-même. A votre force physique, nous opposerons notre force morale ! Faites-nous ce que vous voudrez, nous continuerons à vous aimer. »
Faut-il vraiment s’étonner que des non-chrétiens, hommes et femmes (donc également les Femens) n’arrivent pas à gérer leur colère en aimant de cet amour-là ?
Faut-il s’étonner que nos églises soient si frileuses et faibles dans leur impact sociétal alors qu’un grand nombre d’entre elles ont perdu le gout de ce Sel qui lutte contre la corruption en son propre sein et dans le monde :
La capacité à reconnaitre le mal.
La force de le confronter.
La volonté d’agir pour le détruire.


Bravo Joëlle, une parole nécessaire. Mais où sont les hommes ? Car le fait que cette parole vient d’une femme risque t’il pas de renforcer le sentiment d’exagération féminine dont tu parles ? Les hommes ne disent-ils rien face à cette injustice ?
Bonjour André, je ne sais pas ‘où sont les hommes’ sur ce sujet, comme tu me le demandes ! Ils sont libres d’intervenir, voire de nous envoyer des textes à publier…
Bonsoir,
je connais une chrétienne irascible (se met trés souvent en colère !).
C’est obsessionnel et on finit par se rendre compte que ce ne sont
que des prétextes, que la colère vient de beaucoup plus loin………
d’où l’importance de pouvoir exprimer sa colère, car elle peut ressortir
d’une autre manière et même provoquer beaucoup de maladies.
C’est un feu qu’il faut savoir éteindre ou canaliser.
La colère contre DIEU sera la plus difficile à accepter dans les milieux chrétiens.
Pourtant, ces chrétiens ont besoin aussi qu’on les écoute, car on se fait des
d’images de Dieu, de sa façon d’agir et on comprend mal beaucoup de passages
de la bible, ce qui provoque frustrations, doutes, et même perte de la foi.
Pouvoir et apprendre à l’exprimer sans être accusé de blasphème et d’irréligion
peut aider à résoudre beaucoup de conflits intérieurs.
Chère pasteure Joëlle, continuez à avoir de « saintes » colères pour les retombées
positives comme cette réflexion qui nous éclaire .
MERCI