Spiritualité

Face à l’amertume, la compassion de Jésus

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Dans l’évangile de Matthieu au chapitre 14 et au verset 14, Jésus sort d’une barque après avoir traversé une partie non précisée de la mer de Galilée, voit une foule nombreuse et est saisi de compassion pour ces gens en souffrance et en attente de guérison. Il venait d’apprendre la terrible nouvelle de la mort par décapitation de son cousin Jean-Baptiste, et cherchant à s’isoler avait quitté le lieu où déjà la foule le pressait.

Voilà qu’elle le rattrape, cette foule vorace, dévoreuse d’attention et d’énergie. Ne peut-il même pas prendre le temps de pleurer son propre cousin ? De frémir à la pensée de ce qui pourrait lui arriver à lui ?

Non. Il la regarde, voit l’intensité des douleurs et est pris aux entrailles. Eux d’abord. C’est pour eux qu’il est venu. Et il y a tant à faire, tant de souffrances à soulager dans cette foule…

« Jésus fut ému de compassion pour elle »

Lorsque je pense aux si nombreuses, trop nombreuses souffrances des femmes, lorsque la pensée me bouleverse de tout ce qu’il reste à faire dans nos milieux évangéliques pour que les femmes soient pleinement entendues et reconnues, je me tourne vers ces passages des Évangiles où je vois Jésus bouleversé modifier ses plans, faire passer ses besoins au second plan pour changer l’eau en vin, donner à boire aux assoiffés, guérir des malades de longues dates.

Il y a dans cet amour-là toutes les ressources nécessaires pour faire face à ce qui est devant toi !

Jésus s’est arrêté au bord d’une piscine pour un homme paralysé qui n’avait plus d’espoir et il l’a guéri. Il a guéri un homme dont la main était paralysée alors que le jour de sabbat ne le permettait pas. Il a guéri une femme atteinte de pertes de sang depuis 12 longues et terrifiantes années.

Dans chacune de ses situations et dans tant d’autres, son amour, sa compassion surpassait toute autre considération. Et il guérissait les malades.

Aujourd’hui encore, son Amour guérit les malades, renouvelle les cœur des femmes lassées de tant de combat, épuisées par des luttes incessantes contre des systèmes injustes, des considérations iniques.

L’un des plus grand combat qu’une femme abusée ou violentée dans les milieux chrétiens doit mener c’est de garder foi en l’Église lorsqu’elle décide de parler…

L’un de plus grand combat qu’une femme appelée par le Seigneur ait à mener, c’est celui qu’elle se doit de gagner contre l’amertume face aux maltraitances répétées sous peine de ne plus pouvoir servir l’Église…

Incroyable de prendre conscience que ces deux situations si différentes l’une de l’autre produisent la même réalité, simplement parce que cela arrive à une femme !

D’un côté, quelque chose d’aussi beau et puissant qu’une conviction d’être appelée à un ministère particulier. De l’autre, quelque chose d’aussi ignoble et révoltant qu’une agression. Et pourtant, elles produisent quasiment les mêmes effets !

L’émotion première est toujours la sidération – de recevoir un appel ou d’être agressée en milieu chrétien

Mais qui suis-je donc, Seigneur ? Tu es sûr que tu ne trompes pas de porte ?  Va plutôt frapper à la porte à côté c’est un super étudiant, je t’assure ! Et c’est un homme !

Pourquoi moi ? Comment est-ce possible ? De la part de mon mari chrétien ? De mon pasteur ?

Et puis voici les craintes et les questions…

A qui en parler ? Et que va dire mon pasteur qui croit à la doctrine complémentarienne ? Dans mon église, aucune femme ne peut intervenir. On va me prendre pour une folle ! Ou une féministe, ce qui est pire encore…

Et si je dénonce mon pasteur, ou mon responsable jeunesse… Qui va me croire ? Devant la violence de mon mari, dois-je divorcer ?

Qui précèdent la colère, toujours plus grande face aux reproches, aux refus d’écouter, aux violences, aux insultes.

Pourquoi Seigneur, est-ce que tu permets cela ?

Est-ce que ce n’est pas toi qui as parlé ? Pourquoi n’interviens-tu pas pour convaincre mes opposants ?

Et enfin, parce que cela dure encore et encore… Parce que nombreux sont ceux qui doutent, qui ne croient pas en la parole d’une femme… l’amertume!

Poison infernal que d’innombrables pointes se sont chargées d’enfoncer dans la tête et le cœur de ces femmes qui osaient sortir des chemins tout tracés pour elles par la volonté de Dieu lui-même qui tout en même temps a fait des mâles les gardiens de cette bienséance !

Maltraitées, abusées, parfois même physiquement, puis sommées de retourner sagement et docilement à la place de femmes soumises qu’elles n’auraient jamais dû quitter, que leur reste-t-il si ce n’est la colère ?

Bien mal leur en prend, la colère elle-même a mauvaise presse dans les milieux chrétiens, l’injonction au pardon prend bien souvent le pas sur la justice pour les abuseurs en milieu chrétien.

Comment gérer ses émotions face à ces comportements si violents et blessants ?

Dans un livre écrit en 2020, « Ci-git l’amer. Guérir du ressentiment » la philosophe Cynthia Fleury affirmait que les femmes étaient particulièrement sensibles au ressentiment à cause des structures patriarcales auxquelles elles étaient régulièrement exposées. Elle ouvrait également des pistes vertueuses pour sortir du piège infernal :

« Il y a dans le ressentiment, du moins dans sa permanence, dans son approfondissement, dans son installation au cœur du sujet, un déni de responsabilité, une délégation entière à autrui de la responsabilité du monde et donc de soi » 

Prendre conscience qu’il existe aujourd’hui des lieux où les blessures, qu’elles soient humaines ou spirituelles, seront entendues, comprises et non déniées ou méprisées ; ne pas rester seule dans sa douleur ou dans la violence subie ; décider de quitter un milieu abusif. Voilà autant d’étapes dont la responsabilité incombe pleinement à la personne qui a été agressée ou insultée parce qu’elle est femme. Ou bien encore parce qu’elle a osé affirmer avoir reçu un appel au ministère !

Si dans ce livre il y a une phrase qui m’a permis de dépasser une forme de langueur intérieure que je ressentais encore après des années de prière et de combat spirituel que je ressentais comme nécessaire lorsque je pensais à certains affront reçus par le passé c’est celle-ci :

« Pas seulement pardonner, mais se détourner de l’attente obsessionnelle de la réparation, ne pas s’enfermer dans le besoin de réparation. (…) inventer un autre déploiement, celui d’une justice qui se pense par l’action, l’engagement, l’invention, la sublimation et non la réparation. (parce qu’) On ne répare pas ce qui a été blessé, cassé, humilié, mais qu’on répare ailleurs et autrement : Ce qui va être réparé n’existe pas encore. »

Le poids des blessures infligées dans mon enfance, celles reçues dans le ministère se cumulaient, produisant en moi des mal-être récurrents. Et voilà que cette injonction d’une philosophe non-chrétienne couplée à la foi dans le regard d’amour et dans la compassion infinie de Jésus pour moi refermaient des blessures qui pendant longtemps avaient suinté une douceur amère. Me tournant vers le Christ et la vie abondante qu’il promet à chacun de ceux qui le suivent et mettent leur espérance en Lui, armée de cette conviction qu’en Lui et avec Lui, je peux ‘créer du nouveau’, j’ai vu ma paix intérieure se stabiliser.

Je prie pour que vous puissiez à votre tour, que vous soyez homme ou femme, vous qui avez été profondément blessé par des frères et soeurs dans la foi, vous lever face au Christ dont le regard d’amour se pose sur vous maintenant et lui ouvrir l’accès à votre colère ou à votre amertume. Il vous voit et il vous aime d’une compassion puissante et ressourçant.

Il veut vous toucher et vous guérir, arracher de vos cœurs les clous des paroles blessantes reçues, fermer avec votre consentement ces sources intérieures nauséabondes et vous orienter vers la Vie. Vers ces choses qui n’existent pas encore certes, mais qu’il vous invite à mettre en œuvre dans la confiance et la certitude de sa présence à vos côtés.

Lorsque vous aurez quitté la mer agitée et sulfureuse de l’amertume, vous trouverez des verts pâturages où coule une eau abondante et fraîche. La paix et la joie seront à nouveau votre lot quotidien..;

« Ce qui va être réparé n’existe pas encore !»

Joëlle Sutter-Razanajohary

Pasteure de la FEEBF depuis 2008, j'exerce le ministère actuellement à Joinville le Pont, en région parisienne. Je suis également autrice de plusieurs livres sur la thématique des relations hommes/femmes dans les milieux évangéliques. Ce blog est né d'une intuition certes fulgurante mais un peu inconsciente. Une belle équipe y travaille aujourd'hui activement.

2 comments on “Face à l’amertume, la compassion de Jésus

  1. Marie-Rose

    Bonjour Joëlle,
    merci pour votre compassion pour l’imperfection et la fragilité humaine.
    « On ne répare pas ce qui a été blessé, cassé,
    humilié, mais on répare ailleurs et autrement ».
    Mais l’espoir est là quand vous dites : « je peux créer du nouveau »!

    Cela me fait penser à cette conférencière (thème des blessures)
    qui nous a parlé de l’art japonais du KINTSUGI, qui consiste
    non pas à dissimuler les fêlures des objets cassés mais à les sublimer avec de l’or.
    Ces vases à la beauté unique, ont ensuite beaucoup plus de valeur.

    Évidemment cela nous renvoie au Christ ressuscité et glorifié
    avec les cicatrices de ses mains percées !
    C’est avec l’or pur de son amour donné à la croix qu’il nous recrée,
    vases fragiles dont la valeur est le prix de son sang versé pour nous.

    • Bonjour Marie-Rose, merci pour votre retour. efefctivement, l’art du Kintsugi qui integre les traces de la blessure tout en créant du nouveau va dans le même sens. L’autrice que je mentionne – qui n’est pas chrétienne, à ma connaissance – oriente clairement nos regards vers un objectif de création de quelque chose de nouveau en soi. Il est clair que l’oeuvre du Christ pour nous pose les bases de cette nouvelle création. Cependant, c’est à nous qu’il revient de nous lever et de décider d’entrer dans cette démarche à la suite du Christ.

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