Témoignages

Je défends un féminisme de réconciliation

Cet article a été premièrement publié par Christianisme Aujourd’hui, dans le numéro de juin 2024. Nous le reproduisons ici avec autorisation. Maude Burkhalter y rencontre Lydia Lehmann, pasteure, autrice de Côte à Côte. Quand femmes et hommes avancent ensemble et coordinatrice de notre blog.

Comment est né le livre Côte à côte (éd. Biblio) ?

Sarah Le Levier, des éditions Biblio, m’a demandé si je voulais écrire ce livre sur la question des femmes. A partir de là, j’avais carte blanche. Assez vite, une structure s’est imposée à moi et c’est un sujet sur lequel je fais des recherches depuis plusieurs années et qui me passionne. J’ai moi-même une histoire avec la thématique parce que j’ai grandi dans un contexte où les femmes n’ont pas une pleine place dans l’Eglise. Elles ne peuvent ni être pasteures ni prêcher. Je suis Allemande et c’est en venant en France et en faisant des études de théologie que je me suis rendu compte qu’il y a des arguments théologiques très solides pour que les femmes puissent être pasteures. Pour revenir au livre, je souhaitais qu’il parle à la fois au cœur et à la tête, comme on y trouve aussi des éléments de mon parcours.

Est-ce que ce livre a pour vocation de faire avancer le débat du ministère de la femme en milieu d’églises ? Quelles sont les marges d’amélioration ?

Je suis convaincue d’un besoin de réconciliation. Mon souhait est que ce livre apaise davantage qu’il ne divise, en rejoignant les hommes comme les femmes, en proposant un pas de plus vers la guérison. Parce que même des hommes peuvent être blessés dans la thématique de la place de chacun. Je suis donc partisane d’un féminisme de réconciliation, un terme que j’ai entendu après la parution du livre – dommage, sinon je l’aurais inclus. Je ne défends pas la guerre des sexes, mais plutôt la paix des sexes.

En ce qui concerne la marge d’amélioration, il est difficile de répondre pour l’Eglise dans son ensemble, mais je pense qu’il est important de demander à Dieu la grâce d’être en mesure de ne pas s’arrêter au genre de la personne mais à ses dons, pour voir aussi le potentiel des femmes. Pour ce faire et parce qu’aujourd’hui encore il est plus facile de voir le potentiel d’un homme, il est nécessaire d’encourager les femmes à aller plus loin en théologie, car la tendance naturelle est d’encourager davantage les hommes.

Il s’agit aussi d’accorder la même valeur à la parole des femmes qu’à la parole des hommes. Lorsque nous travaillions en binôme avec mon mari, il m’est arrivé plusieurs fois de proposer quelque chose mais sans que mon idée rencontre beaucoup de résonance. Puis, quand mon mari reprenait cette même idée, quelqu’un renchérissait et elle gagnait en valeur. Aujourd’hui, nous ne travaillons plus en binôme. Je travaille d’ailleurs avec une autre femme et la dynamique est différente. Mais j’observais également un certain déséquilibre; les gens avaient tendance à s’adresser davantage à mon mari dès qu’ils avaient une question d’ordre théologique.

Donc la marge d’amélioration se trouve aussi dans la place donnée à la parole des femmes. Très concrètement, ne pas couper la parole des femmes dans les réunions ou encore essayer d’aller chercher les femmes et savoir vraiment ce qu’elles pensent. Le regard que Jésus porte sur les femmes les encourage à devenir actrices du Royaume de Dieu. Il les prend au sérieux, démontre leur soif spirituelle et leur capacité à discuter de théologie. Ces récits m’encouragent à avancer côte à côte.

On parle en ce moment beaucoup de la crise des vocations. Une plus grande implication des femmes vous semble-t-elle représenter une solution à cette crise ?

Oui, je pense. Si on travaille ensemble, c’est aussi un avantage pour la jeune génération, qui voit que c’est possible et s’en trouve inspirée. Cela peut provoquer des vocations et déconstruire certains stéréotypes, pour aider aussi à vivre ces rapports entre hommes et femmes d’une manière plus apaisée dans la société.

Dans votre livre, vous choisissez de donner la parole à des personnages bibliques féminins…

J’ai une tendresse pour ces femmes-là, particulièrement pour Agar, par exemple. C’est une femme qui a de l’audace et qui, malgré sa souffrance, donne un nom à Dieu. On peut tisser des liens avec des réflexions qu’on mène aujourd’hui dans la société. Toutes les femmes que je mets en avant sont des femmes qui osent, qui refusent de rester dans un statu quo.

Vous levez certains tabous et allez même jusqu’à affirmer vouloir un jour prêcher sur le thème des menstruations. Un vœu qui s’est réalisé depuis ?

Non, pas encore (rires). Mais j’avais envie de me frotter au texte biblique et au fur et à mesure de mes recherches et de mes lectures, je suis tombée là-dessus. Je n’avais pas de conclusion en tête quand je m’y suis mise, mais le potentiel de vie présent dans le texte s’est montré à moi. Il s’agissait finalement de sublimer un vécu douloureux. Après la sortie du livre, un homme est d’ailleurs venu me dire à quel point il avait aimé ce chapitre sur les règles spécifiquement. Je pense donc que ça peut aussi inspirer les hommes à réfléchir à certaines questions importantes.

Certains des récits que vous choisissez sont aussi empreints d’une profonde violence envers les femmes… une sorte d’écho avec l’actualité ?

Ce texte crée un pont vers les violences faites contre les femmes, qu’il s’agisse de violence intraconjugale ou intrafamiliale. On a beaucoup de mal avec les récits de violence dans la Bible. On a bien envie de trouver des réponses ou d’adoucir ces textes avec lesquels on se bat. On ne trouvera peut-être pas de réponses, mais on doit pouvoir en parler théologiquement.

Plusieurs styles d’écriture composent le livre. Exposé théologique, réflexion personnelle, prose ou même poésie… est-ce naturellement que vous passez d’un style à l’autre?

Quand j’écris des articles, j’ai l’impression qu’il y a une interaction entre le texte biblique et ma vie, ainsi qu’un lien avec la société, avec ce qu’on vit, donc pour moi, le mélange est assez naturel. Le style avec lequel j’ai le plus d’aisance est la poésie. Ecrire ce livre a toutefois été une prise de risque parce qu’on se dit toujours: « Si je relis ce livre dans dix ans, je vais peut-être avoir changé d’avis, ou me prononcer différemment sur le féminisme. »

À la lecture, on découvre une évolution à partir de votre parcours vers des chapitres plutôt théologiques. Et en dernière partie, le lecteur est appelé à trouver sa propre résonance. Un véritable itinéraire…

Oui, et les poèmes sont justement là pour ralentir la lecture ! Je me souviens d’une romancière qui disait que tout le défi est d’avancer assez vite pour avoir envie de continuer mais sans toutefois aller trop vite, pour laisser les choses résonner en soi. On trouve également entre les pages les magnifiques peintures de Helga, une femme âgée de plus de 80 ans et qui, encore aujourd’hui, expérimente beaucoup dans son art. Et dans le livre, cet art rejoint les réflexions théologiques. Pour ce qui est de la mise en pratique, je rêve que ce livre puisse aussi servir dans des groupes de maison ou dans des groupes d’étude biblique.

servirensemble.com est le fruit de différents auteurs et c'est la richesse de ce blog. Vous trouverez le nom de cet auteur à la fin de l'article. Vos contributions sont les bienvenues, contactez-nous!

4 comments on “Je défends un féminisme de réconciliation

  1. Gwenaëlle

    Merci pour ce bel article et pour votre magnifique livre qui m’a beaucoup inspiré durant la rédaction de mon mémoire.

    • Lydia Lehmann

      Merci beaucoup Gwenaëlle pour cet encouragement 🙂

  2. M.Rose

    Bonjour et merci pour ces réflexions qui nous aident à prendre du recul et
    à préciser et le sens et le but du » féminisme chrétien ».
    Pour ma part, pour qu’il y ait réconciliation, il faut d’abord une prise de conscience,
    puis une reconnaissance de l’injustice faite à autrui, demande de pardon et reprise des relations sur de nouvelles bases, toujours à redéfinir d’ailleurs.
    La phase du combat est inévitable avec des blessures infligées de part et d’autres.

    A coté des convictions, j’ai appris la nécessité du doute dans cette recherche de la vérité et
    de la justice afin de rééquilibrer et ne pas tomber dans les excès et les dérives destructrices.
    Votre propre itinéraire montre les précautions à prendre dans cette recherche.
    Bonne route !
    * la possibilité du pastorat féminin ne doit en aucun cas servir à boucher les trous
    de la crise des vocations des hommes, mais correspondre à une compréhension
    de la place de chacun, même si c’est une opportunité pour avancer !!!

    • Lydia Lehmann

      Merci pour votre commentaire, Marie-Rose.
      Oui, tout à fait, dans un « féminisme de réconciliation » ces ingrédients (prise de conscience, reconnaissance etc) sont bien présentes !

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