« C’est l’un de ces textes dont on se demande bien pourquoi la synagogue comme l’Église l’ont conservé dans leur canon scripturaire » (p. 9).
Cette phrase tirée de l’introduction de l’ouvrage dit bien ce que nous pouvons penser ou ressentir spontanément face à ce texte si énigmatique pour nous. Il s’agit de Lévitique 12 où il est question de l’état d’impureté dans lequel se trouve une femme après avoir accouché ; la durée de l’impureté est doublée quand il s’agit d’une fille. Beaucoup de questions se bousculent dans la tête d’un lecteur, d’une lectrice au 21e siècle : pourquoi une femme est-elle impure après avoir accouché ? Pourquoi est-elle impure plus longtemps après avoir accouché d’une fille ? Pourquoi la femme doit-elle offrir un sacrifice pour le péché ? Et si une des clés de lecture se trouvait ailleurs ?

Avec beaucoup de finesse, de rigueur et d’amour pour le texte biblique, l’auteur, Didier Luciani, professeur émérite d’Ancien Testament et de judaïsme à la Faculté de théologie de l’Université catholique de Louvain, spécialiste de la législation biblique et du Lévitique, nous emmène dans un voyage passionnant et éclairant dont je vous livre ici quelques perles. Même si le sujet est technique, l’ouvrage est agréable à lire et abordable pour qui aime l’exégèse biblique.
Ce livre de 101 pages paru en 2022 aux éditions du cerf, dans la collection « Lectio Divina » se déploie en trois chapitres :
- Lv 12 : brève histoire de l’interprétation juive
- Lv 12 : reçu dans le christianisme
- Lv 12 : exégèse, structure et théologie
Quand la traduction complique la vie des femmes
Pour moi, une des plus grandes découvertes du livre réside dans la présence d’une distinction que l’hébreu fait entre les deux périodes décrites dans le texte et des conséquences qui en découlent : après un accouchement viennent d’abord sept jours après la naissance d’un garçon et quatorze jours après la naissance d’une fille, avant de passer à une période de trente-trois ou soixante-six jours (cf. schéma ci-dessous).
| Naissance d’un garçon | Naissance d’une fille | Terme en hébreu | |
| 1re période | 7 jours | 14 jours | impure |
| 2e période | 33 jours | 66 jours | sangs de pureté |
| Total | 40 jours | 80 jours |
En hébreu, les deux saisons que la femme traverse en post-accouchement sont bien distinctes :
- Après l’accouchement, la femme est impure pendant sept jours si elle a donné naissance à un garçon et deux semaines si elle a donné naissance à une fille.
- Vient ensuite une autre saison appelée sangs de pureté : « Et trente jours et trois jours elle résidera (= demeurera) dans des sangs de pureté » (traduction de l’auteur, p. 93), pour la naissance d’un garçon et le double pour la naissance d’une fille.
Alors que l’hébreu parle d’impureté pour la première saison et de sang de pureté pour la deuxième, la Septante traduit cette dernière expression par « dans son sang impur » (p. 20). Il est vrai que l’hébreu semble contenir une dissonance en disant que la femme, pendant cette saison où elle demeure dans des « sangs de pureté », ne pourra ni venir au sanctuaire, ni toucher d’objet saint.
Mais cette distinction présente dans l’hébreu, malheureusement nivelée dans la Septante, a deux implications positives pour la vie de la femme :
- « Elle peut reprendre une vie sociale normale », car ses pertes de sang « n’entraînent plus une situation d’impureté contagieuse » (p. 20).
- « D’autre part, en invoquant le sang de pureté (ou de purification), l’hébreu exprime davantage qu’un changement de statut : il confère à la femme, dans sa situation physiologique et après ce passage délicat de l’accouchement, un rôle actif et positif dans le processus de sa réintégration. » (p. 21).
En revanche, la traduction grecque « […] complique la vie de la femme, […] présente la condition de la femme sous un jour négatif et […] la réduit à n’être qu’un sujet passif de sa propre réintégration » (p. 21).
D’autres éléments confirment le rôle actif que la femme joue, comme celui-ci : « seize fois en position de sujet (dont onze pour des verbes d’action), la femme […] est protagoniste de quasi tous les actes à accomplir » (p.73), c’est elle aussi qui a la responsabilité d’amener les offrandes au prêtre !
Durée de purification doublée lors de la naissance d’une fille
Selon les plus grands spécialistes, nous ne savons pas pourquoi les durées de purification sont plus longues pour la naissance d’une fille. L’auteur relève que les chiffres sept et quarante (7 + 33 = les deux saisons de purification pour un garçon, cf. tableau ci-dessus) « renvoient, à la fois, à des durées concrètes et à des significations symboliques bien connues dans la Bible » (p. 43) :
- derrière le chiffre sept nous trouvons « une idée de perfection et de complétude » (p. 43)
- pendant que quarante est « la durée d’une génération (40 ans), un temps de préparation, d’épreuve pour un nouveau départ et l’éclosion d’une nouvelle réalité » (p. 43).
« En Lv 12, quarante (ou quatre-vingts [14 + 66 = les deux saisons de purification pour une fille]) est donc associé à l’émergence d’une nouvelle vie. » (p. 43)
Interprétations juives
Ensuite, Didier Luciani dresse un inventaire des hypothèses que l’on trouve dans l’interprétation juive pour expliquer le double du temps nécessaire pour la purification lors de la naissance d’une fille : « statut et […] rôle de la femme dans les sociétés antiques » (p. 44), « raisons médicales, physiologiques et anatomiques » (p. 46), « explications de type religieux, spirituel ou théologique » telle que « la culpabilité d’Ève » (p. 48), par exemple.
Il conclut ainsi : « Chacune de ces explications précédentes jette, sans doute, un rayon de lumière sur Lv 12. En même temps, aucune des hypothèses avancées ne s’avère pleinement satisfaisante. Elles prouvent, néanmoins, l’extraordinaire créativité de la tradition juive pour faire surgir le sens et rendre l’Écriture vivante » (p. 51).
Interprétations chrétiennes
La réception de Lévitique 12 dans le christianisme a de quoi surprendre.
- En rapportant la présentation de Jésus au temple, l’évangéliste Luc s’écarte quelque peu du texte du Lévitique, puisqu’en Luc 2.22 nous lisons : « Puis quant vint le jour où, suivant la loi de Moïse, ils devaient être purifiés… », alors que, dans le Lévitique, il n’est question que de la purification de la mère. Là aussi différentes hypothèses ont été avancées pour tenter d’expliquer ce changement.
- Lors de la fête de la Chandeleur sont commémorées chaque année la présentation de Jésus au temple et « la purification rituelle » (p. 61) de Marie. Ce texte et les interprétations qui s’y rattachent continuent donc à vivre aujourd’hui à travers cette « traduction liturgique et populaire » (p. 60).
- Entre le 7e / 8e siècles et « la réforme liturgique de Vatican II » (1962-1965), une pratique « imposait aux femmes post-partum de rester à l’écart de l’église pendant un certain temps avant de s’y rendre pour une cérémonie tout à la fois de purification, de réintégration, de bénédiction et d’actions de grâce » (p. 62), à l’image des parturientes en Israël. Cette pratique constitue d’un côté une exception dans le sens que le christianisme a globalement retenu les lois morales de la Torah, laissant de côté les lois rituelles. De l’autre, « elle témoigne, non seulement, de la prégnance de certaines constantes anthropologiques entourant la naissance (rite de passage, de purification, de protection, etc., pour conjurer les dangers et la mort), mais aussi […] d’un rapport assez trouble du christianisme à l’égard de la sexualité, en général, et du corps de la femme, en particulier » (pp. 62-63).
Nous verrons plus loin que c’est la structure du texte qui offrira la clé la plus stimulante pour l’interprétation de la durée doublée.
Pourquoi la femme offre-t-elle un sacrifice pour le péché ?
Beaucoup d’interprétations, certaines bien misogynes, ont été avancées pour expliquer pourquoi la femme doit offrir un sacrifice pour le péché (v. 6) après la saison de purification. Et si là encore nous étions face à un problème de traduction ?
La Septante traduit le terme hébreu utilisé (hattâ’t) par « sacrifice pour le péché ». « Or cette traduction a été contestée, notamment par Jacob Milgrom – l’un des plus fins lecteurs du Lévitique, auteur d’un commentaire monumental de près de trois mille pages –, sur base d’arguments contextuels, morphologiques et étymologiques solides. » (p. 41) Ce dernier traduit hattâ’t par « sacrifice de purification » (p.41). L’auteur de notre ouvrage a fait le choix bien appréciable de garder le terme hébreu dans sa traduction, « en l’absence d’un consensus exégétique et pour éviter les malentendus attachés à cette notion de péché théologiquement très chargée » (p. 41).
Ce que la structure révèle : discrimination positive
Il y a un verset dans ce chapitre douze du Lévitique qui, à première vue, semble moins bien s’intégrer à l’ensemble : il s’agit du verset huit qui contient les prescriptions pour l’offrande que la femme apportera au sanctuaire, si elle n’a pas les moyens d’offrir un agneau, comme indiqué plus haut dans le texte.
Dans un travail détaillé sur la structure des huit versets du chapitre douze, appuyé par des schémas bien utiles, Didier Luciani montre que ce verset a toute sa place dans la structure en deux parties (vv. 1-5 et vv. 6-8) qui se présente chacune comme un chiasme (AXA’ / BYB’). La partie A’, parlant de la naissance d’une fille (v. 5), et la partie B’ (v.8), évoquant l’adaptation de l’offrande dans le cas où la femme n’a pas les moyens financiers d’apporter l’offrande normalement prescrite, sont donc en parallèles, ce qui invite à étudier de quelle manière elles s’éclairent mutuellement.
Ainsi, la structure, ensemble avec le vocabulaire utilisé, souligne que la naissance d’un garçon représente « la situation normale et désirée[1] » (p. 84), tandis que celle d’une fille est une « situation précaire (moins enviable) » qui requiert des « mesure[s] de protection » (p. 87).
« Le double de temps accordé pour le processus de purification » (p. 84) lors de la naissance d’une fille est ainsi interprétée comme une mesure de protection, « en accordant plus de temps à la mère pour construire une relation,
contrecarrer la tendance ou la tentation d’abandonner les filles (ou d’en prendre moins soin) au profit des garçons » (p. 90). « La loi […] inciterait – sans coercition, mais de manière subtile et efficace – à pratiquer une forme de discrimination positive à l’égard de la fille (p. 84).
En miroir, il y a une offrande normale, attendue, et une offrande adaptée à une situation de pauvreté. Là aussi il s’agit d’« une mesure de protection et de soutien en faveur des plus vulnérables » (p. 86).
À retenir : une loi pour faire vivre
Lire Lévitique 12 en tenant pleinement compte du verset 8 et en l’intégrant dans l’ensemble du chapitre, le lire « à partir du bas » (p.89), comme exprime l’auteur, ouvre à une nouvelle clé interprétative, représentant l’explication la plus convaincante de la double durée de purification dans le cas de la naissance d’une fille.
L’ouvrage de Didier Luciani, que je suis heureuse d’avoir découvert, montre à merveille que la visée de « la loi biblique » est de « faire vivre » et non pas de « soumettre et [d’]exclure » (p. 91).
Dans sa conclusion, l’auteur évoque que ce texte si ancien est malheureusement d’une triste actualité : en Asie il manquerait actuellement « plus de cent millions de femmes », suite à des « politiques de contrôle des naissances sélectives » (p. 91). De quoi continuer à lire ce texte « à partir du bas » et de se lever face à toute violence contre la vie humaine, chacun, chacune dans le contexte où Dieu l’a placé !
Car ce chapitre du Lévitique souligne que « le Dieu de la Bible est le Dieu des renversements et que sa Parole ne nous est vraiment accessible, ne délivre son sens et sa vérité les plus profonds qu’à partir de ce regard des pauvres ou, au moins, d’une certaine connaturalité avec eux » (p. 91).
De quoi nourrir notre action et nos élans !
Références
[1] « Quand une femme produira semence et enfantera un mâle », v.2 et« si elle enfante une femelle », v.5.


Chère Madame,
Je découvre votre recension de mon livre en même temps que votre blog.
Merci beaucoup pour le « retour » de cette lecture et pour votre appréciation.
Et heureux de « servir ensemble », chacun selon son charisme.
Fraternellement en Christ
D. Luciani