Textes bibliques

Une relation père-fille destructrice : la mort de la fille de Jepthé (Juges 11.19-40)

Le 25 novembre aura lieu la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Avec l’équipe de « Servir Ensemble », nous avons choisi de consacrer le mois entier à la sensibilisation face aux violences, car c’est un de nos objectifs.

En nous offrant le reflet douloureux d’une réalité qui persiste toujours, des textes bibliques parlant de la violence faite aux femmes nous troublent et nous posent des questions perturbatrices. Lydia Lehmann s’approche du livre des Juges et nous fait redécouvrir l’histoire sombre de la fille de Jephté.   

Fille de…

Fille de…
Femme anonyme.
Elle grandit dans un contexte patriarcal et dans une des périodes les plus sombres de l’histoire du peuple d’Israël.

Son père a droit de vie et de mort sur elle, et cela aura des conséquences fatales pour cette femme : Jephté prononce des paroles irréfléchies (?) qui coûteront l’avenir, la vie même, à sa fille.

Violence envers les femmes : reflet de la violence politique

Mais c’est bien la « fille de… » qui est au centre de notre passage. Même si le rôle des femmes est globalement positif, surtout au début du livre des Juges, la violence qui y va croissante se reflète aussi dans la violence envers les femmes : des femmes couronnées de succès, nous passons à des femmes victimes. La fille de Jephté en fait partie et ouvre même le cycle des femmes anonymes victimes.

Son père est un des « juges » que Dieu utilise pour délivrer son peuple de ses ennemis dans cette période troublée entre l’entrée du peuple dans la terre promise et le début de la royauté. C’est une période fascinante aussi, car Dieu y intervient souvent d’une manière inattendue et apporte sa lumière là où nous aurions déjà tout abandonné.

Jephté n’est pas le seul « juge » à avoir sa part d’ombre, mais son cycle est marquant dans le sens qu’il représente un tournant dans le livre des Juges concernant l’attitude envers les femmes.

Relation père-fille

Plus précisément c’est le thème de la relation père-fille qui prédomine dans notre passage[1]. Ce thème apparaît pour la première fois en Juges 1 : 12-15 où nous rencontrons Aksa, « la fille donnée, instaurant la fertilité et la vie »[2]. Cela contraste avec la situation de la fille de Jephté qui ne pourra plus assurer la descendance de son père, ce qui est illustré par son anonymat. Aksa, au contraire, « est le seul cas parmi ces couples père-fille qui reçoit un nom et dont l’histoire n’a pas une issue tragique »[3], ce qui n’est vraisemblablement pas lié au hasard.

Caleb, le père d’Aksa, est le seul père de cette série étant présenté comme sensé en accédant à la requête inhabituelle de sa fille de lui donner, en plus du champ qu’elle a fait demander à son père par l’intermédiaire de son mari, des puits d’eau en complément des terres arides qu’il lui a accordées. Cette attitude paternelle attentionnée et aimante s’oppose cruellement au vœu plus que douteux de notre juge, le voici :

Vœu sombre

Jephté promet de sacrifier en holocauste (brûlé en entier !) la première personne qui sortira de sa maison à son retour si Dieu lui accorde la victoire sur les Ammonites. Il prend ainsi le risque que cette personne soit une personne proche,… sa fille unique par exemple !!

C’est un récit qui nous tient en haleine. La tension narrative est palpable. Comme il est question de l’Esprit du Seigneur s’emparant de Jepthé, le lecteur s’attend plus facilement à la victoire qu’à la défaite de l’armée du juge et se demande constamment qui sortira de sa maison à son retour. Et quand au verset 34 le lecteur reçoit une réponse à cette question – le risque pris ayant été malheureusement mal calculé car c’est la fille de Jephté qui viendra en premier à sa rencontre – il s’en pose une nouvelle : le juge et père sera-t-il fidèle au vœu prononcé scellant le destin atroce de sa fille ?

Négociateur à l’ego sur-dimensionné

Mais concentrons-nous encore un peu sur les motivations de Jephté : Pourquoi a-t-il prononcé un tel vœu contraire à la volonté de Dieu ? En effet, le sacrifice humain était critiqué et interdit par la loi de Moïse (Lv 18 : 21 ; 20 : 2-5 ; Dt 12 : 31 ; 18 : 10) Plus tard il le sera également par l’intermédiaire des prophètes (Ez 20 : 26). C’était une coutume païenne (2 R 3 : 27), d’ailleurs courante chez les Ammonites[4] (!), les ennemis que Jephté est en train de combattre.

Le contexte nous montre que Jephté n’agit pas par imprudence, mais qu’il se laisse guider par un de ses modes de fonctionnement préférés : la négociation.

Ce vœu communique l’intensité de son désir de vaincre les Ammonites[5], l’importance que cette victoire a pour la suite de son existence. Ironiquement, c’est cette existence même qu’il va d’une certaine manière perdre.

Intrigantes sont aussi les paroles que Jephté adresse à sa fille à son retour :
« Ah ! ma fille, tu me plonges dans le malheur, tu es toi-même la cause de mon désespoir ! J’ai pris un engagement envers le Seigneur et je ne peux pas revenir sur ma promesse. » (Jg 11 : 35)

En lisant ce texte nous avons l’impression que Jephté se victimise et fait comme si c’était la faute de sa fille qu’elle a été la première à venir à sa rencontre[6] : il est accablé pour lui-même et non pas pour sa fille envers laquelle il ne montre pas de pitié[7]. En réagissant ainsi il pense probablement au fait qu’il n’aura pas de descendance plutôt qu’à la tristesse que lui provoquera la mort de sa fille[8]. Le comportement de ce père est terriblement choquant et contraste en tout avec celui de sa fille.

Situation sans issue

La « fille de » se résigne sans faire des reproches[9] au vœu prononcé par son père, au sort horrible qui l’attend. Cela montre tout le pouvoir que le système patriarcal et la violence ambiante avaient sur elle : la jeune femme n’a vu d’autre issue que de se soumettre à l’autorité de son père, aussi abusive et meurtrière soit-elle.

Dans cette situation terrible qui était la sienne et qui la pousse dans cette soumission tordue, le narrateur essaie de mettre en lumière les qualités de la fille de Jephté.

Il y a premièrement sa crainte de Dieu : contrairement à son père, la fille attribue clairement à Dieu la victoire remportée sur les Ammonites (Jg 11 : 34). 

À nos yeux d’aujourd’hui c’est justement cette crainte qui aurait pu lui permettre d’échapper à cette relation père-fille destructrice… mais pour faire le pas de cette « fuite » il aurait été au préalable nécessaire de sortir du système patriarcal et de s’affranchir des croyances apprises.

Ensuite, malgré sa soumission, elle fait preuve d’indépendance, certes minime mais réelle, en osant demander un délai de deux mois[10]. Ces éléments font d’elle plutôt que de son père la véritable protagoniste du récit[11].

A travers cette demande inattendue le récit insiste sur le deuil de la « virginité » (littéralement) et met ainsi l’accent sur la grandeur du sacrifice[12] : la « virginité » représente ici le fait de ne pas être mariée[13] et de ne pas pouvoir avoir des enfants, deux non-négociables dans la vie des femmes à l’époque[14]. L’ironie du narrateur ressort encore une fois, car la « fille de… » ne regrette pas le vœu en soi mais sa « virginité »[15].

Mort impensable

Contrairement à certains commentateurs nous pensons que la fille de Jephté a été tuée et non pas consacrée à vie au service dans le temple. Cette interprétation semble être la plus « naturelle »[16] dans le développement du récit et s’appuie sur les arguments suivants :

  • Le terme utilisé pour parler du sacrifice ne peut être compris que littéralement[17].
  • La mention de la coutume ne fait pas de sens s’il n’y a pas de sacrifice littéral[18] ; elle indique que quelque chose hors du commun s’est produit[19].
  • Jephté a séjourné à l’étranger (Jg 11 : 3) ce qui a favorisé la familiarisation avec des pratiques païennes[20].
  • A cette époque les Israélites rendaient un culte aux dieux des Ammonites (Jg 10.6) qui pratiquaient le sacrifice d’enfant.
  • Cela donne plus de sens au deuil de Jephté[21].
  • Le délai demandé par la fille de Jephté s’explique mieux[22].
  • Le narrateur nous dépeint un homme prêt à la violence, capable de massacrer quarante-deux mille hommes de son peuple (Jg 12 : 6)[23], donc potentiellement capable de cet acte terrible.

Critique implicite du narrateur

Nous l’avons déjà constaté : l’auteur ne fait pas de commentaires explicites, mais porte un jugement sur les actions des personnages par l’agencement des données.

Jephté est certes utilisé, mais non pas suscité par Dieu, ce qui crée une distance entre lui et les autres juges de sa catégorie, celles des juges « sauveurs ». Pourtant, en faisant commencer notre passage par « l’Esprit de l’Éternel reposa sur Jephté » (Jg 11 : 29a), le narrateur mêle Dieu au vœu de Jephté ce qui a certainement pour but d’intriguer le lecteur et de réveiller sa curiosité. Il nous présente Jephté comme étant sous l’influence de l’Esprit de Dieu. Mais par ce vœu prononcé il se comporte comme si cela n’était pas le cas.

Le juge négocie avec Dieu, comme il l’a fait avec le roi des Ammonites (Jg 11 : 14-28) et les responsables de Galaad (Jg 11 : 4-11) mettant ainsi Dieu au même plan que les hommes. En établissant ces parallèles, le narrateur désapprouve le comportement de Jephté, et en particulier la prononciation du vœu[24]. Cela est également souligné par le fait que la mort de la fille de Jephté est décrite d’une manière brève tandis que l’accent est mis sur le vœu et les réactions des deux personnages principaux face à ce vœu[25].

La mention de la nouvelle coutume – « chaque année, les filles israélites vont pleurer pendant quatre jours la fille de Jephté » (Jg 11 : 40) – fait ressortir une dernière fois l’ironie de l’auteur : Jephté ne reçoit pas de mémorial pour ses exploits tandis que l’on se souvient annuellement de sa fille anonyme.

Quel est le sens de cette coutume, vraisemblablement d’une portée géographique limitée et tombée dans l’oubli par la suite ? Peut-être les femmes israélites continuent-elles à pleurer le pouvoir des hommes sur les femmes et la violence de ceux-là envers elles ? Comme un acte de résistance face aux relations destructrices homme-femme / père-fille qui peuvent exister ?

Violence criante : ce n’est pas normal !

Nous sommes choqués par la violence avec laquelle est traitée cette femme. Ce qui lui est arrivé est d’une horreur indicible ! Prenons une minute de silence pour penser à sa mort atroce et à toutes les femmes qui ont subi l’impensable après elle : tué par un être humain, le plus souvent par un homme. Combien de vies de femmes ont été sacrifiées sur l’autel d’un égo surdimensionné, de l’indifférence mortifère ou du déni ?

Comme nous l’avons montré, le narrateur lui-même désapprouve fortement le comportement de Jephté et le sort terrible réservé à sa fille. C’est comme s’il voulait nous dire : « Non, ce n’est pas normal ! Il y a quelque chose qui a complètement déraillé. Il nous faut revenir à une vraie foi, à une vraie crainte de Dieu ». Il nous met en garde aussi : « Vivre dans une période sombre ne justifie pas tout ! Même dans un contexte où chacun fait ce qu’il veut (Jg 21 : 25), l’inacceptable ne devient pas acceptable. » Finalement sa voix avertit : « On ne négocie jamais en mettant une vie humaine sur la balance ! C’est pure folie. L’autre ne nous appartient pas, sa valeur est inestimable. »

Solidarité féminine… et masculine

Pour terminer nous trouvons une pointe lumineuse dans ce texte si sombre : dans tout ce chaos la solidarité féminine est bien présente. Les amies de la fille de Jephté l’accompagnent dans son deuil lors de son séjour de deux mois dans les montagnes (Jg 11 : 38).

Nous aussi, femmes et hommes, nous sommes appelés à être solidaires de celles et ceux qui font face à la violence.

Place à la compassion – oui comme les femmes israélites lamentons-nous face à tant de cruauté hier et aujourd’hui, pleurons le pouvoir des hommes sur les femmes et tout le mal qui en résulte. Place aussi à l’action pour ensemble empêcher le pire, sensibiliser à l’existence de la violence dans tous les milieux et participer à construire un avenir meilleur pour les victimes ! Il en va de notre dignité à tous et toutes.


Références

[1] C. LANOIR, « Le livre des Juges, l’histoire et les femmes », Foi et Vie 96/4 (1997), p. 67.
[2] C. LANOIR, p. 69.
[3] C. LANOIR, p. 68.
[4] H. WOLF, Judges, in Expositor’s Bible Commentary, 1992, Zondervan, p. 455.
[5] H. WOLF, p. 455.
[6] J. A. SOGGIN, Le livre des Juges, Commentaire de l’Ancien Testament, vol. Vb, Labor et Fides, Genève, 1987, p. 186, 189.
[7] L. R. KLEIN, The Triomph of Irony in the Book of Judges, (Bible and Literature Series 14), Sheffield, Sheffield Academic Press, 1989, p. 95.
[8] H. WOLF, p. 456.!
[9] C. J. GOSLINGA, Joshua, Judges, Ruth, Bible Students Commentary, trad. de l’allemand par R. Togtman, Grand Rapids, Zondervan, 1986, p. 390.
[10] C. J. GOSLINGA., p. 390.
[11] M. BAUKS, « La fille sans nom, la fille de Jephté », dans Études théologiques et religieuses, 2006/1 (Tome 81), p. 91.
[12] M.-J. LAGRANGE, Le livre des Juges, Paris, Librairie Victor Lecoffre, 1903, p. 207.
[13] C’est ainsi que la NFC traduit.
[14] R. G. BOLING, Judges, A new Translation with Introduction and Commentary, The Anchor Bible, vol. 6a, New York, Doubleday & Company, 1975, p. 209.
[15] L. R. KLEIN, p. 95.
[16] C. J. GOSLINGA, p. 393.
[17] J. A. SOGGIN, p.187.
[18] A. E. CUNDALL, Judges, Introduction and Commentary, London, The Tyndale Press, 1968, p.148.
[19] H. WOLF, p. 456.
[20] Des vœux analogues au vœu de Jephté se retrouvent dans des sources extra-bibliques ; D. ARNOLD, Ces Mystérieux héros de la foi, Une approche globale du livre des Juges, Saint-Légier, Editions Emmaüs, 1995, p. 220.
[21] D. ARNOLD, p. 227.
[22] B. TIDIMAN,p. 241.
[23] B. TIDIMAN., p. 241.
[24] D. HALTER, « Juges 11, 29-40 », Lire et dire, Études exégétiques en vue de la prédication, N° 33, Juillet-août-septembre, 1997, p. 9.
[25] D. HALTER, p. 9.

À propos Lydia Lehmann

Après une première expérience pastorale de huit ans (en binôme avec son mari, tous les deux pasteurs dans la même communauté), Lydia Lehmann, titulaire d'un master en théologie de la FLTE, est actuellement co-pasteure dans une Eglise de l’AEEBLF au sud de Bruxelles.

2 comments on “Une relation père-fille destructrice : la mort de la fille de Jepthé (Juges 11.19-40)

  1. Olivia

    Merci pour cette mise en lumière et pour la solidarité exprimée au travers de vos mots. Je m’associe à cette action solidaire et dénonce les violences faites aux femmes.

  2. Ping : Oh pardon ! – Servir Ensemble

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