Cet article s’inscrit dans le thème du mois de novembre que nous consacrons à la sensibilisation face aux violences sexuelles, conjugales et sexistes.
« Ces gens dont l’âme et la chair sont blessées ont une grandeur que n’auront jamais ceux qui portent leur vie en triomphe. »[1] (Christian Bobin)
Nous partons à la rencontre d’un personnage féminin de la Bible largement ignoré, qui a pourtant fait preuve d’une persévérance remarquable qui touchera jusqu’au cœur du roi même. Une mère en deuil qui entre en opposition face à un pouvoir abusif, éloignant ainsi la famine de son pays. Une mère qui se lève face à l’injustice et fait barrage à la violence.
Je vous présente Ritspa, qui accompagne mes pensées depuis quatre ans[2], « l’une des femmes de la Bible les plus courageuses et les plus engagées au niveau politique »[3]. Ritspa, une incroyable source d’inspiration dans les situations d’injustices auxquelles nous pouvons être confrontées.
Une histoire de violence aux racines lointaines
Le symptôme « famine »
En ouvrant le deuxième livre de Samuel, au chapitre 21, où l’histoire de Ritspa nous est racontée, nous entrons dans l’épilogue de l’ensemble littéraire que forment les deux livres de Samuel et qui s’étend du chapitre 21 au chapitre 24[4]. L’épilogue s’ouvre sur une histoire de sang, de vengeance, remplie de violence. Une histoire de résistance féminine aussi.
Tout commence par une famine à très longue durée qui touche le pays d’Israël sous le règne de David. Une famine qui a une cause clairement énoncée dans le texte : « Cela arrive à cause des meurtres que Saül et les siens ont commis, lorsque Saül a fait mourir les Gabaonites. » (2 Sam 21 : 1) Cette réponse que Dieu donne à David indique qu’il s’agit d’une histoire dont les racines remontent loin dans le passé du peuple d’Israël. Une histoire minée dont David a hérité.
Josué et les Gabaonites
À l’époque de Josué, lorsque Israël entre en terre promise, les peuples qui vivent déjà dans le pays réagissent de diverses manières à la présence du nouveau peuple. Au lieu d’entrer dans un combat armé, les Gabaonites ont « recours à la ruse » (Jos 9 : 3). Alors que leur ville importante se situe à dix kilomètres de Jérusalem, ils se font passer comme venant de loin et proposent à Israël de conclure « une alliance de paix [avec eux] qui leur garanti[t] la vie » (Jos 9 : 15). Tout au long de l’histoire du peuple d’Israël cette alliance douloureuse, conclue à la va-vite, est respectée, jusqu’à ce que le roi Saül, « dans son zèle pour Israël et Juda » (2 Sam 21.2), cherche à en finir avec les Gabaonites. La famine qui frappe le pays est présentée par le narrateur biblique comme « l’expression de la colère divine face à la violation du traité par le roi Saül »[5]. « Oui, tout est déréglé à partir du manquement de parole de Saül, y compris la culture, que ce soit celle du sol qui ne donne plus de récoltes ou celle des hommes qui ne savent plus être humains »[6], écrit la pasteure Dominique Hernandez.
David et les Gabaonites
Dans sa responsabilité de roi, David prend les choses en main et demande aux Gabaonites quelle réparation ils exigent pour le mal subi. Résultat : sept hommes parmi les descendants de Saül – les deux fils de Saül et Ritspa, l’épouse de second rang du roi défunt, et cinq petits-fils de Saül, les fils de Mérab[7] et Adriel – seront pendus « en présence du Seigneur » (2 Sam 21 : 6), « dans les tout premiers jours de la moisson de l’orge » (2 Sam 21 : 9). Ces deux détails précisant le cadre seront d’une importance capitale pour la suite de l’histoire.
David sympathique ou calculateur ?
Cette lecture des événements tragiques fait apparaître le roi David dans une lumière pas trop désagréable. Il n’est pas à l’origine de cette situation, il semble faire ce qu’il faut pour rétablir la justice, car à la fin, la famine cesse, la pluie revient. Tout est bien qui finit bien. Mais à y regarder de près, le récit biblique nous pousse à poser quelques questions qui pourraient s’avérer gênantes pour le roi.
Pourquoi David accepte-t-il l’exigence des Gabaonites sans discuter, sans négocier ? David ne retire-t-il pas un avantage de la mort de sept descendants de celui qui l’a poursuivi sans relâche[8] ? N’est-ce pas une manière de faire d’une pierre deux coups : calmer les Gabaonites et stabiliser son pouvoir en se débarrasant de futurs opposants potentiels ? « Croyait-il vraiment que Dieu avait approuvé le meurtre »[9] de ces hommes ? En absence de commentaire de la part du narrateur biblique[10], c’est à nous d’entrer plus profondément dans cette histoire. C’est ce que nous allons faire à travers le personnage de Ritspa.
Quand Ritspa entre en scène
Ritspa entre en scène pour la première fois au chapitre trois, du deuxième livre de Samuel, où elle est l’objet d’un échange verbal houleux entre deux hommes puissants : pendant que David règne comme roi sur la tribu de Juda, Ichebocheth, fils de Saül règne comme roi sur les autres tribus d’Israël, soutenu par Abner, le chef de l’armée de Saül. Abner couche avec Ritspa, une des épouses de Saül, ce que certains qualifient de viol[11]. Ichebocheth le lui reproche, soupçonnant de la part du chef de l’armée une aspiration « au pouvoir royal »[12]. Cette altercation a comme conséquence que Abner change de camp pour soutenir dorénavant la lignée de David. Ritspa n’a rien à dire, elle n’est qu’un objet, « accessible et vulnérable ; son statut secondaire se traduit par un manque de ressources financières et d’autres ressources protectrices »[13].
Un deuil aux couleurs de la résistance
Mais Ritspa a une grande force intérieure, elle n’a pas besoin de la protection des hommes pour agir face à la violence qui s’abat sur ses fils et leurs cadavres. Son mari, le roi, mort, elle sait qu’elle appartient désormais au « mauvais camp », aux perdants. Pourtant, sa mentalité n’est pas celle d’une perdante. Elle met toute son énergie dans le seul pouvoir qui lui reste : une résistance silencieuse, mais agissante qui soutient son deuil. Le cœur de Ritspa est brisé. Ses deux fils, Armoni et Mefibocheth pendus, ayant quitté pour toujours le pays des vivants. La mère ne peut même pas les enterrer : le fait qu’elle ne le fait pas suppose que cela avait été interdit. Dominique Hernandez commente : « Ne pas donner de sépultures aux morts prolonge la malédiction au-delà de la vie et prolonge le malheur des vivants qui restent, tout au long de leurs vies. Les cadavres restent pendus pour être abîmés, dévorés, proies pour les charognards. »[14]
Ritspa s’installe provisoirement, précairement, mais dans l’intention de rester à côté de ces corps se décomposant petit à petit : « l’étoffe grossière qu’elle portait » (2 Sam 21.10) lui sert d’unique protecteur, dans cette nature où elle se réfugie, cette nature qui accueille son deuil, témoin solitaire de ses larmes, de sa douleur. Cette nature contre laquelle elle doit se battre aussi et qui est à l’image de la bataille intérieure qu’elle livre chaque jour de sa longue résistance. Tout ce qui lui reste : empêcher les oiseaux et les bêtes sauvages de se servir des cadavres de ses fils et des petits-fils de son mari. Mérab, l’autre mère du récit est absente. Peu importe à Ritspa. Elle a l’intime conviction que sa place est ici.
Cette femme de courage traverse cette saison de deuil d’une manière toute particulière. Le texte ne mentionne aucune aide, aucun soutien ni matériel ni moral. On ne sait pas comment elle a survécu pendant ces cinq à six mois, la durée que l’on obtient en étant attentif aux détails du texte : l’exécution a « lieu dans les tout premiers jours de la moisson de l’orge » (2 Sam 21.9), ayant lieu au mois d’avril[15]. La mère est restée près des cadavres « jusqu’au moment où il se met à pleuvoir sur les corps. » (2 Sam 21.10), indiquant le début de la saison de pluie, vers l’automne.
La pasteure Dominique Hernandez décrit la démarche de Ritspa en ces termes :
elle « supporte l’insupportable, sans s’en prendre à personne, sans en appeler à aucune autorité, ni même à Dieu. Elle résiste, afin que le fléau de la vengeance cesse de se répandre. »[16] C’est la seule chose qui compte encore pour elle.
Intermède : deux peintures représentant Ritspa

Ces peintures, je les aime toutes les deux. Chacune à sa manière semble nous raconter un bout du caractère de cette femme de persévérance. L’une davantage pudique en face de la mort, mais non moins tragique. Ritspa, les yeux rivés sans flancher sur les corps pendus que le peintre John Roddam Spencer Stanhope voile à notre regard. La menace des rapaces omniprésente, épiant un moment, un tout petit moment de faiblesse, de relâchement. Ritspa, son pied comme faisant partie du sol, comme enracinée dans la terre qui la porte. La noblesse de son caractère palpable. La couleur de sa tunique rappelant le sang qui a coulé.
Comment a-t-elle fait pour veiller de jour et de nuit, toute seule ? Comment a-t-elle pu tenir bon dans cette solitude extrême ? Le désespoir et l’espoir s’embrassant en elle, créant cette détermination, la conviction que son action si dépouillée finira par porter du fruit. Plutôt tard que tôt, mais réellement.

L’autre peinture montre davantage l’énergie incroyable qu’il a fallu à Ritspa pour protéger ces corps, que le peintre Gustave Doré a visiblement voulu rapprocher du corps meurtri de Jésus-Christ. Tout est menaçant dans ce tableau. La terre entière semble porter son deuil, le ciel assombri comme lors de la passion. Jésus-Christ est proche de ceux que l’on opprime, de celles et ceux dont la vie, menacée par la violence, ne tient plus qu’à un fil. Il est proche de ceux qui se battent pour reconstruire leur vie après avoir subi un tel traumatisme. Il « est proche de ceux qui ont le cœur brisé, il sauve ceux qui ont l’esprit abattu » (Ps 34.19).
Une femme sans voix : voix des opprimés
Dieu est proche de ceux qui ont le cœur brisé. Dieu est proche des voix sans voix. La violence à laquelle sont exposés ses fils et ensuite leurs cadavres laisse Ritspa sans voix. Aucune parole d’elle ne nous est transmise[17]. Mais ses actes parlent plus fort que tous les mots qu’elle aurait pu prononcer. Cette femme sans voix devient la voix des opprimés. Cette femme sans voix ouvre le chemin « de la réconciliation nationale »[18] : sans voix, Ritspa a su éveiller la conscience de David.
Christian Bobin exprime avec justesse ce qui se joue ici : « La vérité est ce qui brûle. La vérité est moins dans la parole que dans les yeux, les mains et le silence. La vérité, ce sont des yeux et des mains qui brûlent en silence. »[19] La vérité était dans les mains de Ritspa chassant les oiseaux et les bêtes sauvages. La vérité était dans son silence qui a parlé plus fort que toute parole : après cinq à six mois, le roi fait enfin le lien entre le déshonneur qu’ont subi les sept descendants de Saül pendus sur la colline et les cadavres de Saül et de Jonathan, enterrés à Yabech, loin de leur tombe familiale. Quand David répare cet oubli, faisant ainsi la paix avec la famille de Saül, le pays s’apaise à son tour[20].
Assurément, les sept hommes sont pendus « en présence du Seigneur » (2 Sam 21.6). Dieu est témoin de la terrible violence qui frappe les sept descendants de Saül. Il est témoin de la souffrance de Ritspa, de son courage et de sa persévérance. Il a entendu sa voix silencieuse.
La théologienne Wilda C. Gafney affirme : « La bénédiction gabaonite n’était pas nécessaire après tout. […] le lynchage des fils de Ritspa et de Merab n’a pas guéri ni le pays et ni le peuple. C’est en faisant du bien à une femme qui a subi de nombreux préjudices que le pays a été guéri. »[21]
Combien de femmes autour de nous ont encore besoin qu’on leur fasse du bien, qu’on les reconnaisse, que l’on ne ferme plus les yeux devant le mal que l’on inflige à leurs enfants, à leur famille !
La résistance de Ritspa, un chemin de vie
La résistance de Ritspa n’avait rien d’un triomphe, mais elle était tout de même une victoire. Cette histoire sombre est remplie d’un espoir déterminé. Blessée dans son âme et dans sa chair, cette mère-courage ne craignait pas de s’exposer. Embrassant sa vulnérabilité, elle a obtenu gain de cause. Dans son courage de se lever face à la violence et à l’injustice, d’y répondre, non pas par la violence, mais par une résistance persévérante et créative, elle devient une artisane de paix, agente de réconciliation. Sa résistance a su transformer un chemin de mort en chemin de vie, pour tout un pays.
La pasteure Dominique Hernandez souligne avec force : « Dans la folle protestation de Ritspa, dans son obstination aigüe, dans sa fidélité, dans son courage, Dieu est là. Plus que David le roi messie, cette femme sans pouvoir et sans parole, cette femme de miséricorde et de justice est signe du Dieu Vivant. »[22]
À sa suite, que nous puissions être signe du Dieu vivant dans les situations d’injustice et de violence qui se dresseront sur notre chemin. Même sans paroles, les mains et les yeux brûlants, nous pouvons être la voix des opprimés, avec eux, à côté d’eux.
Quand le feu s’éteint
veiller encore à tâtons
l’aube blanche s’enfuit
Cri d’oiseau s’envole
effroi d’une aile brisée
je m’arrête ici
Mère-courage tient
devant le mal ravageur
entêtement pur
Le pouvoir s’incline
devant une voix sans voix
le pays guéri
Pour un temps
Références
[1] Christian Bobin, La Présence pure, Le Temps qu’il fait, Mazères, 1999, p. 31.
[2] C’est le podcast « Climbing the Mountain of Injustice » avec Austin Channing Brown, Evolving Faith, Saison 1, Épisode 2, qui a attiré mon attention sur Ritspa, https://evolvingfaith.com/podcast/season-1/episode-2.
[3] Lindsay Hardin Freeman, « Rizpah, Five month alone, totally alone », en ligne : https://www.lindsayhardinfreeman.com/rizpah-five-months-alone-totally-alone/.
[4] Cf. David Toshio Tsumara, The Second Book of Samuel, NICOT, Eerdmans, Grand Rapids, 2019, (version informatique).
[5] Cf. David Toshio Tsumara, The Second Book of Samuel, NICOT, Eerdmans, Grand Rapids, 2019, (version informatique).
[6] Dominique Hernandez, « Rispa et l’humanité », 16/12/2022, Forum protestant, en ligne : https://forumprotestant.fr/articles/hernandez-ritspa-et-lhumanite/.
[7] Le texte massorétique lit « Mikal », mais selon 1 Samuel 18.19 c’est Mérab qui a épousé Adriel et non pas Mikal. Deux manuscrits hébreux et des manuscrits de la Septante lisent « Mérab » et non pas Mikal. Cf. https://netbible.org/bible/2+Samuel+21
[8] Cf. Lori Buckle, « Rizpah, A Bible Woman Who Wanted », 29/07/2015, CBE, en ligne : https://www.cbeinternational.org/resource/rizpah-bible-woman-who-wanted/.
[9] Lori Buckle, « Rizpah, A Bible Woman Who Wanted », 29/07/2015, CBE, en ligne : https://www.cbeinternational.org/resource/rizpah-bible-woman-who-wanted/.
[10] Cf. Lori Buckle, « Rizpah, A Bible Woman Who Wanted », 29/07/2015, CBE, en ligne : https://www.cbeinternational.org/resource/rizpah-bible-woman-who-wanted/.
[11] Cf. Wilda C. Gafney qui affirme : « Dans ma lecture, il s’agit d’un viol, car il n’y aurait eu aucune possibilité de consentement pour la femme non protégée de l’ancien roi, aujourd’hui mort, face au commandant de l’armée de la nation, faiseur de rois. », Wilda C. Gafney, Womanist Midrash, A Reintroduction of the Women of the Torah and the Throne, Westminster John Knox Press, Louisville, Kentucky, 2017, p. 200.
[12] Notes de la Nouvelle Français Courant, p. 384.
[13] Wilda C. Gafney, Womanist Midrash, A Reintroduction of the Women of the Torah and the Throne, Westminster John Knox Press, Louisville, Kentucky, 2017, p. 198.
[14] Dominique Hernandez, « Rispa et l’humanité », 16/12/2022, Forum protestant, en ligne : https://forumprotestant.fr/articles/hernandez-ritspa-et-lhumanite/.
[15] Cf. Notes de la Nouvelle Français Courant, p. 409.
[16] Dominique Hernandez, « Rispa et l’humanité », 16/12/2022, Forum protestant, en ligne : https://forumprotestant.fr/articles/hernandez-ritspa-et-lhumanite/.
[17] Wilda C. Gafney, Womanist Midrash, A Reintroduction of the Women of the Torah and the Throne, Westminster John Knox Press, Louisville, Kentucky, 2017, p. 200.
[18] Gerald A. Klingbeil, « Six mois avec deux cadavres », en ligne : https://alelouya.org/publications/blog/six-mois-avec-deux-cadavres/.
[19] Christian Bobin, La Présence pure, Le Temps qu’il fait, Mazères, 1999, p. 62.
[20] Selon une interprétation rabbinique, la famine serait liée à cet « oubli ». Cf. Robin Gallaher Branch, Jeroboam’s Wife: The Enduring Contributions of the Old Testament’s Least-Known Women cité in Lori Buckle, « Rizpah, A Bible Woman Who Wanted », 29/07/2015, CBE, en ligne : https://www.cbeinternational.org/resource/rizpah-bible-woman-who-wanted/.
[21] Wilda C. Gafney, Womanist Midrash, A Reintroduction of the Women of the Torah and the Throne, Westminster John Knox Press, Louisville, Kentucky, 2017, p. 201.
[22] Dominique Hernandez, « Rispa et l’humanité », 16/12/2022, Forum protestant, en ligne : https://forumprotestant.fr/articles/hernandez-ritspa-et-lhumanite/.
Source des images :
Rizpah, la fille d’Aiah, John Roddam Spencer Stanhope : https://artvee.com/dl/rispah-the-daughter-of-aiah/
Ritspa, la bonté envers les morts, Gustave Dore : https://www.meisterdrucke.lu/fine-art-prints/Gustave-Dore/650860/Gustave-Dor%C3%A9-Bible-:-La-bont%C3%A9-de-Rizpah-envers-les-morts.html


0 comments on “Ritspa, une mère face à la violence”