A la une Spiritualité

Trop blessé.e pour recevoir… ?

Une chronique du cœur humain

Connaissez-vous Mikal ? 

« Femme récompense »

Il me semble que l’on ne la rencontre pas souvent dans les prédications en tant que « sujet ». Par exemple, dans une prédication sur le jeune David qui combat les Philistins, on signalera simplement que Saül propose de lui donner en mariage sa fille aînée Mérab, puis Mikal (seraient-elles interchangeables ?). Le véritable centre d’intérêt, c’est la prouesse guerrière de David, et son innocence face à la jalousie et la malveillance de Saül. 

Dans la mentalité de Saül, la destinée d’une fille de roi consiste à être « femme récompense ». 

Mérab est finalement donnée à quelqu’un d’autre, mais Saül donne Mikal à David pour 200 prépuces de Philistins (alors qu’il n’en demandait « que » 100 !). Épisode sanglant, répugnant pour nous en tant que lecteurs et lectrices contemporains de la Bible.

On s’offusque de ce que la « valeur » de Mikal soit estimée en termes d’actes de guerre, de violence, même si David revoit celle-ci à la hausse.

Mais les femmes de Jérusalem acclamaient David comme un héros (1 S 18 : 6,7) et David avait manifesté une certaine humilité en refusant le « don » d’une princesse dans un premier temps. 

Nous reconnaissons la différence d’époque et de culture, mais nous désapprouvons toutefois une mentalité patriarcale qui réduit l’humanité de Mikal.

Femme piège

Mais il y a pire. Saül ne souhaitait pas vraiment faire alliance avec David : « Je la lui donnerai, afin qu’elle soit pour lui un piège, et que les Philistins le tuent. » (1 S 18 : 21).

Selon son intention initiale pour Mérab, il veut utiliser Mikal pour se débarrasser de son rival, et décide de la transformer en « arme ». 

Et le cœur de sa fille ? 

Il s’en moque… 

Femme objet

Récompense ou arme, Mikal n’est qu’un objet passif dont son père dispose.

Et après la fuite de David, elle devient un objet encombrant, alors Saül la donne à un autre homme l’exposant ainsi à devenir adultère. 

Plus tard encore, David la reprendra à cet homme. 

Les hommes décident de son sort. Elle n’exerce aucun contrôle sur son destin. Mikal est vue plus comme un bien que comme une personne.

Femme à part entière

Mais le récit biblique la voit autrement. Comme pour TamarAgar ou Sara, l’Écriture ouvre un espace pour que Mikal devienne sujet, actrice de sa propre histoire, décideuse de son propre destin malgré les limites imposées par une culture qui la tient captive

Dès le début, le récit attire notre attention sur Mikal. Certes, son histoire s’entremêle à celle de David mais l’auteur nous fait entrer dans son expérience : Mikal, fille de Saül, aimait David (2 S 18 : 20) … quant à Mikal, fille de Saül, elle aimait David (1 S 18 : 28).

Elle a des sentiments, des aspirations ; elle a un cœur.

Lorsque la vie de David est menacée, son ami Jonathan, fils de Saül l’avertit et le protège, mais qui le sauvera finalement ?

C’est Mikal. 

Mikal fait preuve de courage. Elle agit directement contre la volonté de son père en aidant David à s’enfuir. Elle ment aux émissaires du roi pour retarder la découverte de sa fuite (1 S 19 : 11-15). Elle se place du côté de son mari innocent ; et le texte la qualifie de Mikal, femme de David (v. 11). 

Elle agit en héroïne de la foi, et une comparaison de ses actes avec ceux de Rahab en Josué 2, suggère qu’elle aussi aurait pu gagner une place dans la liste illustre d’Hébreux 11.

S’ensuit une longue période d’exil pour David, et un temps de séparation pour les époux.

Femme aigrie

Dans une prédication sur le retour de l’arche de l’alliance à Jérusalem, il n’est pas certains que l’on s’attarde beaucoup sur Mikal elle-même. Notre attention se porte si souvent sur David, que l’on n’évoque guère son sort à elle. 

Le retour de l’arche est un moment solennel et joyeux avec une tendance égalitaire, puisque David, ce roi psalmiste qui aime Dieu de façon authentique, se met au niveau du peuple, dansant dans son éphod de lin sans faire grand cas, après tout, de sa position royale. Il bénit tout le peuple : « Puis il distribua à tout le peuple, à toute la multitude d’Israël, hommes et femmes, à chacun un gâteau de pain, un gâteau de dattes et un gâteau de raisins. Et tout le peuple s’en alla chacun chez soi. » (2 S 6 : 19).

Mikal, qui observe toute la scène depuis le palais, va-t-elle applaudir l’humilité du roi devant l’arche, et suivre son exemple de dévotion… 

Non.

Comme le coffre du SEIGNEUR entrait dans la Ville de David, Mikal, fille de Saül, regardait par la fenêtre ; elle vit le roi David sauter et danser devant le SEIGNEUR, et elle le méprisa dans son cœur (2 S 6 : 16).

Son amour pour David s’est envolé …

Qu’est-il arrivé donc à son cœur aimant ? À ce cœur courageux et généreux qui avait aidé David à échapper à la fureur injuste de Saül ?

D’où vient ce mépris ? 

Ne viendrait-il pas de la façon dont Mikal a été traitée par les hommes de sa vie, à commencer par son père ? 

« Quant à Saül, il avait donné sa fille Mikal, femme de David, à Palti de Gallim, fils de Laïsh. (1 S 25 : 44).

Le texte biblique la qualifie de femme de David dans ce verset 44. Cela souligne qu’elle avait été exposée à devenir adultère à ce moment-là, alors qu’elle aimait encore David. Sans doute que Saül avait puni sa fille pour sa loyauté envers son mari. Alors n’avait-elle pas subi cette relation imposée comme une honte, une humiliation aux yeux du monde entier ? 

Ce mépris, ne viendrait-il pas, aussi, de ses années de séparation avec David ?

Mikal pouvait se sentir abandonnée, guettant l’arrivée de son guerrier de mari pour la sauver. Finalement, ce n’est même pas David qui la délivre : c’est à l’occasion d’une alliance politique qu’il récupère sa femme (2 S 3 : 12-16), une façon pour David de légitimer sa prétention au trône. 

Mikal est appelée « sa fille » (de Saül) et « femme de David » dans ce verset 44 de 1 Samuel 25… fille de, femme de… elle n’a pas d’identité propre, pas d’autonomie.

Finalement, en retrouvant David, elle découvre que tout a changé : son jeune guerrier a vieilli, il a d’autres femmes, il a des fils : un fils de leur union ne serait donc pas le premier-né, l’héritier. 

Ainsi ballotée d’homme en homme comme une propriété, est-il étonnant qu’une amertume, et même un terrible cynisme, naisse dans son cœur ? 

Un cœur désormais fermé à l’amour … 

Pire encore. Cette amertume ne s’est-elle pas étendue jusqu’à Dieu, qui l’avait oubliée pendant tant d’années, Lui aussi ? 

David revint pour bénir sa maison, et Mikal, fille de Saül, sortit à sa rencontre. Elle dit : Quelle gloire aujourd’hui pour le roi d’Israël de s’être exposé aux yeux des servantes de ses gens comme s’exposerait un homme de rien ! (2 S 6 : 20).

À la vue de David fêtant le retour de l’arche, Mikal n’arrive plus à contenir sa colère, ni en gestes ni en paroles. Alors qu’il vient pour bénir sa maison, dont elle fait partie, elle jaillit pour s’opposer à lui et à sa manière d’adorer Dieu.

Son cynisme, accumulé au fil du temps, l’aveugle sur ce que Dieu pouvait faire pour elle : restaurer son honneur, toucher son cœur.

Il ne reste aucune trace de la fraîcheur, de la loyauté, de la foi que David avait inspiré en elle autrefois.

L’auteur biblique la qualifie trois fois dans ce passage de « fille de Saül », plus jamais de « femme de David ». Meurtrie, blessée dans son amour-propre, elle s’accroche maintenant à sa dignité royale, ainsi elle ne supporte pas la spiritualité « démocratisante » que David impulse dans la relation du peuple d’Israël avec son Dieu. 

Plus particulièrement parce qu’il s’agit des servantes. Mikal est vexée, car en s’abaissant de cette manière, elle estime que David l’abaisse elle aussi, comme à un rang de servante. Elle se veut supérieure à elles. Et ce détail, ce soupçon de comparaison, en dit peut-être très long sur ses sentiments hostiles envers les autres femmes de David.

Faute d’amour, faute d’identité réelle, elle veut au moins « la gloire ». Finalement et de façon tragique, elle est bien la fille de son père.

Et le résultat de cette dispute maritale :

Mikal, fille de Saül, n’eut pas d’enfant jusqu’au jour de sa mort (2 S 6 : 23).

Le texte ne donnant pas de diagnostic de stérilité, la cassure de la relation maritale semble l’explication le plus plausible – car la réplique à la fois défensive et offensive de David implique elle aussi le rejet :

David répondit à Mikal : C’est devant le SEIGNEUR que j’ai agi ainsi, lui qui m’a choisi de préférence à ton père et à toute sa maison pour m’instituer chef sur le peuple du SEIGNEUR, Israël, et c’est devant le SEIGNEUR que je continuerai à jouer de la musique. Je veux paraître encore moins que cela et m’abaisser à mes propres yeux ; et c’est auprès des servantes dont tu parles que je veux avoir ma gloire (2 S 6 : 21-22).

C’est bel et bien une dispute entre époux. Si David a raison de défendre sa relation avec Dieu, il sait aussi très bien comment remuer le couteau dans la plaie de Mikal.

Ainsi, Mikal et David se rejettent mutuellement, victimes l’un et l’autre du système patriarcal qui permettait la polygamie, accentué par les jeux de pouvoir lié à la royauté.

Un drame du cœur humain

C’est bel et bien un drame psychologique que la Bible place devant nous. Mikal, me semble-t-il, était trop blessée par les évènements de sa vie, trop malmenée par les représentants du pouvoir masculin de son époque, pour recevoir la bénédiction que Dieu avait assurément pour elle.

Blessure. Amertume. Rejet des hommes. Rejet de Dieu.

Il me semble que l’histoire de Mikal décrit des mécanismes intérieurs qui pourraient amener certaines femmes à adopter un féminisme « très radical » qui rejette en bloc « les hommes », « la religion patriarcale » et Dieu, vu comme l’auteur de ce système oppressif. Être un objet aux yeux des hommes, être traitée comme inférieure ou pire, ne peut que former une carapace protectrice autour du cœur, ne peut qu’engendrer une colère justifiée.

Alors… je ne juge pas Mikal. 

Elle nous parle, nous avertit. J’aimerais voyager dans le temps, afin de compatir avec elle, à son humiliation et sa douleur, puis l’aider à voir au-delà des systèmes humains qui rendent captifs femmes et hommes – car les hommes aussi y sont blessés. Ils ne peuvent pas tous être chef, être roi, être un « mâle alpha ». 

Demandons donc aux Philistins tués par David et dont les corps ont été profanés.

Demandons donc à Palti, le « faux » mari : on lui enlève sa « princesse », cette épouse raffinée et inattendue, et il n’a aucun moyen pour la reprendre, que des larmes à verser. 

David lui-même souffre du rejet injuste du roi Saül. Et malgré sa contribution remarquable à la spiritualité d’Israël – et donc à notre propre spiritualité – par les psaumes et l’institution de l’adoration, il n’a pas pu réaliser le rêve de son cœur : construire le temple… car il avait fait couler trop de sang (1 Ch 22 : 8). Lui aussi a été victime de sa culture.

Je ne juge pas Mikal, mais j’aimerais l’aider à regarder jusque dans le cœur aimant de Dieu, jusque dans le plan rédempteur démocratisant de Dieu, vers la croix qui renverse les effets négatifs de la chute, vers le royaume des cieux où l’Esprit est versé librement par Christ sur les serviteurs … et les servantes (Actes 2)… réconcilié.e.s.

1 comment on “Trop blessé.e pour recevoir… ?

  1. Marie-Rose

    Bonsoir,
    votre étude est passionnante et me renvoie à celle de la rabbine Delphine
    Horvilleur qui a constaté que toutes les femmes abusées ou délaissées,
    blessées ou mal aimées de la bible ont donné des fils violents
    (la douleur maternelle devant nourrir leur rage) : Ismaël, fils d’Hagar,,
    Absalom, fils de Milka, Simon et Lévi, fils de Léa,… ect……

    – A l’inverse, les hommes injustes, infidèles et dominateurs semblent donner
    des filles aigries, cruelles et infertiles, bloquées à tous les niveaux de la vie !

    – c’est la parole libérée (votre étude sur Mikal est très éclairante) qui nous aide
    à prendre conscience des TRAUMATISMES INTERGENERATIONNELS causés
    par les fausses relations hommes-femmes
    Peut- être que de savoir que cela touche nos chers enfants et petits-enfants
    nous aidera à réagir et à bouger ! Je l’espère !

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