A la une Progresser en Église

Cheveux défaits sur le champ de bataille. Le courage vulnérable de l’Eglise.

La paix portée par celles qu’on avait enlevées

Il y a quelque chose d’étrangement subversif dans cette vieille histoire romaine. Les Sabines, arrachées à leurs familles lors d’un rapt collectif orchestré par Romulus, auraient dû être les victimes silencieuses d’une violence fondatrice. Au lieu de cela, elles deviennent les architectes de la paix. Lorsque leurs pères Sabins et leurs maris Romains s’affrontent dans une bataille sanglante, ce sont elles qui traversent le champ de bataille, cheveux défaits, vêtements déchirés, portant leurs enfants. Tite-Live nous raconte qu’elles se sont jetées « courageuses, au milieu des projectiles », créant par leur seule présence vulnérable un espace où la réconciliation devenait possible.

Ce qui me fascine dans ce récit, c’est le paradoxe qu’il révèle : celles qui avaient toutes les raisons de fuir ou de se venger choisissent plutôt de se tenir debout entre les belligérants. Pas avec des armes, mais avec leur fragilité assumée. Pas avec des discours, mais avec leur corps exposé. « C’est contre nous qu’il faut tourner votre colère », crient-elles. « Nous préférons mourir plutôt que de survivre à nos maris ou à nos pères. »

Voilà un courage qui ne ressemble à rien de ce que nous valorisons habituellement. Un courage qui dit : « Tuez-nous d’abord si vous voulez continuer à vous entre-tuer. » Un courage qui transforme la vulnérabilité en instrument de paix.

Paris, 2016 : cinq femmes et un écho évangélique

Des siècles plus tard, sur une barricade parisienne, j’ai vu cette même logique à l’œuvre dans une performance de Déborah de Robertis. Cinq femmes, seins nus, se tenaient immobiles entre les forces de l’ordre et les manifestants en colère. Leur silence contrastait avec le chaos environnant. Leur immobilité défiant l’agitation. Leur nudité partielle déclarant quelque chose que nos armures sociales cachent trop souvent : nous sommes tous, au fond, fragiles et avons besoin de protection.

Plus j’ai contemplé cette image, plus j’ai été frappé par quelque chose de profondément évangélique dans ce geste. Ces femmes ont fait ce que Jésus a fait sur la croix : elles ont exposé leur fragilité. Pas par faiblesse, mais par choix délibéré. Elles ont créé ce que les théologiens appellent parfois un « tiers-lieu ». Un espace entre les opposés où la réconciliation devient possible. Leur silence parlait plus fort que tous les cris. Leur immobilité semblait dire aux deux camps : « La République que nous représentons garantit la paix et la sécurité de tous, y compris la vôtre. »

N’est-ce pas exactement ce que nous voyons dans l’Évangile ? Un Dieu qui choisit la faiblesse plutôt que la force, la vulnérabilité plutôt que l’invincibilité ? « Ma puissance s’accomplit dans la faiblesse », dit Paul en rapportant les paroles du Christ. Ces femmes, sans le savoir peut-être, ont incarné cette vérité paradoxale : la fragilité peut être plus puissante que la force brute.

Déborah, Esther, Judith : le courage qui mobilise

L’Écriture connaît bien cette sagesse féminine qui refuse les logiques de domination pour ouvrir des chemins de vie. Déborah, prophétesse et juge en Israël, ne prend pas les armes elle-même, mais mobilise tout un peuple paralysé par la peur. Face à l’oppresseur Sisera, elle insuffle le courage dont Barak et les tribus ont besoin. Son autorité ne repose sur aucun titre militaire, aucune force physique, mais sur sa capacité à discerner ce que Dieu attend de son peuple et à le dire clairement.

Esther risque sa vie en s’approchant du roi sans y être invitée ( un geste qui aurait pu lui coûter la mort ) pour sauver son peuple de l’extermination. Elle ne brandit pas d’épée ; elle organise des banquets, navigue dans les complexités du pouvoir avec une intelligence stratégique, et finalement démasque le complot d’Haman. Sa vulnérabilité (« Si je dois périr, je périrai ») devient l’instrument de la délivrance collective.

Judith, elle, traverse les lignes ennemies pour s’introduire dans la tente du général Holopherne. Son courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité à porter cette peur jusqu’au bout de sa mission. Là encore, ce n’est pas la force brute qui triomphe, mais l’intelligence, la ruse et un courage qui accepte l’extrême vulnérabilité.

Ces trois femmes partagent quelque chose d’essentiel : elles refusent de jouer selon les règles établies par les hommes de pouvoir. Elles créent des espaces nouveaux, des possibilités inattendues. Elles mobilisent, réconcilient, délivrent non pas en imitant les stratégies masculines de domination, mais en inventant autre chose. Une autorité qui naît de la vulnérabilité assumée. Une force qui s’accomplit dans la faiblesse.

L’Église dans la cité : le temps de la minorité prophétique

L’Église ne gagne rien à devenir un pouvoir dans la cité. Sa vocation véritable est d’être une minorité critique et libre, une « communauté envoyée » qui témoigne de la liberté évangélique face aux mécanismes qui oppriment l’humain. L’Église, doit demeurer un « signe de contradiction » présente au milieu du monde, mais refusant la logique du conformisme social et du pouvoir.

Pendant des siècles, l’Église en Occident a cherché l’influence, le prestige, le pouvoir. Elle a bâti des cathédrales et des systèmes de pensée imposants. Elle a parlé fort, occupé l’espace public, tenté de façonner les sociétés à son image. Et aujourd’hui, dans nos démocraties sécularisées, elle se retrouve largement ignorée, perçue comme hors-jeu, incapable de parler le langage de nos contemporains.

Mais et si cette marginalisation était précisément ce dont nous avions besoin ? Et si, pour retrouver sa place pleine et entière dans le monde, l’Église devait apprendre des Sabines, de Déborah, d’Esther et de Judith et de ces cinq femmes sur une barricade parisienne ?

Ce que les femmes savent

Les femmes que je connais dans l’Église (celles qui prient, qui servent, qui portent les communautés souvent dans l’ombre) semblent instinctivement comprendre quelque chose que nous, hommes, avons du mal à saisir. Elles savent qu’on ne change pas le monde en criant plus fort que les autres. Elles savent que l’autorité véritable ne se prend pas, elle se reçoit de ceux que l’on sert. Elles savent que la vulnérabilité assumée ouvre des portes que la force brute ne franchira jamais.

Elles savent créer des tiers-lieux. Ces espaces entre les opposés où l’écoute devient possible, où les blessés peuvent déposer leurs armes, où la réconciliation germe. Dans un monde qui se polarise à toute vitesse, qui se fragmente en tribus idéologiques hermétiques, cette capacité à tenir l’espace du milieu devient prophétique.

Trop souvent, notre témoignage chrétien ressemble à celui des armées qui s’affrontaient sur le champ de bataille romain… bruyant, conquérant, cherchant à imposer nos certitudes. Nous brandissons nos doctrines comme des boucliers, nous nous cachons derrière nos traditions comme derrière des uniformes. Nous voulons avoir raison, gagner les débats, défendre nos positions.

Mais et si notre force résidait précisément dans notre capacité à exposer nos propres blessures, nos propres doutes, notre propre besoin de grâce ? Et si, comme les Sabines, nous devions apprendre à nous tenir au milieu des projectiles, vulnérables mais courageux, incarnant cette paix qui dépasse toute intelligence ?

Le leadership de la fragilité

Je ne plaide pas pour une Église faible ou accommodante. Je plaide pour une Église qui comprend où réside sa véritable force. Une Église qui cesse de rêver de retrouver son influence d’antan, sa capacité à faire plier les puissants, son poids dans les débats de société. Une Église qui accepte enfin sa vocation : être cette minorité prophétique qui témoigne d’une autre logique au cœur de la cité.

Et pour cela, j’en suis convaincu, nous avons besoin du leadership féminin. Pas simplement parce que ce serait juste (même si ça l’est). Pas simplement pour corriger des siècles d’exclusion (même si nous le devons). Mais parce que les femmes portent souvent, de par leur expérience historique de la vulnérabilité, une sagesse dont l’Église a désespérément besoin.

Les femmes savent ce que c’est que de ne pas avoir le pouvoir et donc comment influencer autrement. Elles connaissent la force de la présence silencieuse, du courage qui ne fanfaronne pas, de l’autorité qui naît du service plutôt que du titre. Elles ont appris, souvent par nécessité, à naviguer dans des systèmes qui n’étaient pas faits pour elles, à créer des espaces de vie dans des structures de mort.

Déborah ne dirige pas en imitant les rois guerriers de son époque. Esther ne sauve pas son peuple en prenant les armes. Judith ne se comporte pas comme un général. Les Sabines n’arrêtent pas la guerre en formant une troisième armée. Ces femmes inventent autre chose. Un leadership de la fragilité assumée, du courage vulnérable, de la présence qui transforme.

Des ponts vivants

L’Église d’aujourd’hui se trouve à un carrefour. Elle peut continuer à pleurer ses cathédrales vides et son influence perdue, à crier plus fort dans l’espoir d’être enfin entendue, à durcir ses positions face à un monde qui change. Ou elle peut enfin accepter sa vocation prophétique : être ce pont vivant dans un monde polarisé, ce tiers-lieu où la réconciliation devient possible, ce témoin fragile mais courageux d’une paix qui ne ressemble à rien de ce que le monde connaît.

Pour cela, nous avons besoin de voix qui sachent parler depuis la vulnérabilité plutôt que depuis la forteresse. Nous avons besoin de leaders qui sachent créer des espaces de dialogue plutôt que des barricades idéologiques. Nous avons besoin de la sagesse de celles qui ont appris à influencer sans dominer, à mobiliser sans contraindre, à transformer sans écraser.

Nous avons besoin des Déborah qui discernent et mobilisent. Des Esther qui risquent tout pour leur communauté. Des Judith qui traversent les lignes avec un courage qui accepte l’extrême vulnérabilité. Des Sabines modernes qui osent se tenir au milieu des projectiles, cheveux défaits, portant la paix dans leur fragilité même.

La photographie de cette barricade parisienne me rappelle que parfois, la vérité la plus profonde se révèle dans les gestes les plus inattendus. Et que la grâce de Dieu a cette habitude déconcertante de surgir là où on l’attend le moins. Même ( et peut-être surtout ) dans la vulnérabilité assumée de celles que nous avons trop longtemps maintenues dans l’ombre.

L’Église retrouvera sa place pleine et entière dans le monde non pas en reconstituant la chrétienté d’autrefois, mais en redécouvrant ce paradoxe évangélique que les femmes semblent mieux comprendre : c’est dans la faiblesse que s’accomplit la puissance, c’est dans la vulnérabilité que naît la vraie force, c’est en acceptant d’être une minorité prophétique que nous redevenons sel de la terre et lumière du monde.

Les Sabines ont sauvé Rome en refusant de jouer selon les règles de la violence masculine. Peut-être est-il temps que l’Église laisse ses propres Sabines la sauver d’elle-même et lui rappeler qui elle est vraiment appelée à être.

Philippe Tarabon

Professionnel de la communication pendant 20 ans, mais également auteur d’articles dans Christianisme aujourd’hui, Philippe Tarabon se présente comme un « Pélerin de l’Esprit en terre d’actualité » (Page FB).

3 comments on “Cheveux défaits sur le champ de bataille. Le courage vulnérable de l’Eglise.

  1. Christiane Joly

    Merci pour cet excellent article, plein de sagesse et porteur d’une grande espérance si on veut bien l’écouter en contemplant l’enfant de la crèche ou l’homme-Dieu en croix…Travaillant sur cette question du rôle des femmes dans l’Eglise (livre : le rôle des femmes dans l’Eglise » paru en sept. 2023) je serais heureuse de pouvoir échanger avec vous ? merci Christiane Joly

    • Salomé Richir-Haldemann

      Bonjour Christiane, merci pour votre intérêt ! Et ça tombe bien, à Servir ensemble, nous aimons échanger. Je vous invite à rejoindre l’association pour devenir membre (https://servirensemble.com/a-propos-2/)! Sur ce blog, vous verrez aussi passer nos annonces d’événements qui nous rassemblent en personne.

  2. M.Rose

    Bonsoir,
    la mystique juive nous dit que « la sagesse « est plutôt masculine car l’homme a plus de distance par rapport à la Vie, alors que « l’intelligence » serait plutôt féminine car la femme est au coeur du mystère de la Vie.
    Cette compréhension est intéressante et cette étude le confirme : on a à apprendre de l’autre qui est différent
    Et ainsi développer en nous la qualité la plus faible par le face à face !

    La façon dont Dieu a résolu le problème du mal est étonnante comme est étonnante l’efficacité de l’agir de ces femmes devant le mal ! Il y a bien une similitude.
    Merci à l’auteur de nous avoir éclairé sur une facette de L’AUTORITE peu connue car portée par un genre à qui
    jusqu’à présent on a refusé toute autorité, celle-ci étant le privilège du masculin !

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