Acte 1
C’est ma mère qui me l’a appris. Elle s’était réveillée de bonne heure pour se rendre au puits avant que la volée des voisines ne s’assemble, tels des passereaux. Elle voulait faire vite, elle avait trop à faire pour traînailler et prendre les dernières nouvelles.
C’est sur le chemin qu’elle la vit, accroupie derrière un muret, vomissant dans la poussière… ma fiancée. L’heure matinale, la pâleur de son visage, les glaires limpides… ma mère l’a aussitôt compris. Se retirant brusquement dans l’ombre d’un sycomore, elle observait la jeune femme qui plongea une main dans sa jarre remplie, essuya sa bouche, et se leva, hissant à nouveau le lourd récipient sur son épaule.
Sa main à la gorge, ma mère resta figée sous l’arbre, tiraillée entre l’impulsion naturelle d’aller l’aider et le sentiment de confusion qui montait en elle.
Mère revint à la maison, sa jarre vide serrée contre son ventre, le visage blême. Sa voix tremblait alors qu’elle me racontait ce qu’elle savait désormais …
« Joseph ? »
Je vous jure que le bourdonnement irritant de la mouche qui m’avait réveillé s’arrêta net. Mes genoux ployèrent sous mon poids. Me voilà à nouveau sur ma couche, ma main dans les cheveux.
J’en avais rêvé, de ce jour où ma fiancée passerait sa main à elle dans mes cheveux.
Puis je revins à moi et je dis à ma mère qu’elle se trompait, que ce qu’elle disait était impossible, et qu’il ne fallait pas dire des choses comme cela. Dehors, un âne brayait comme un insensé, les cris de son maître restaient sans effet.
Les grands yeux marron de Mère se remplirent de larmes. Si j’avais pu le faire, sans me rendre ridicule, je me serais jeté dans ses bras, comme un gamin de trois ans. À côté du foyer, j’entendis ma sœur renifler. Tout à coup, mes joues s’embrasèrent, bien mieux que le feu qu’elle tentait d’allumer.
« Mon fils, » murmura Mère. « Joseph. »
Je secouais la tête, fixant une mouche morte qui gisait à terre. Je ne pouvais plus bouger un muscle, comme la mouche.
Mère se mit à marcher de long et de large dans la pièce, poussant des soupirs comme un fantôme venu me hanter. Nous attendions que Père descende du toit après sa prière matinale. Aujourd’hui, il semblait tarder. Ma sœur réussit enfin à allumer le feu, mais elle ne faisait plus un geste.
Les yeux vifs de ma fiancée se superposèrent à la mouche. Son petit sourire au coin des lèvres …
Père revint dans la maison. Comme j’avais déjà eu l’habitude de l’observer, son visage semblait luire après ce temps consacré au Seigneur.
« Que se passe-t-il ? »
Et puis :
« On ne dit pas des choses comme ça ! »
Ma mère haussa les épaules et se mit à pleurer. Père couvrait ses propres yeux, juste un instant, puis me tendit la main. Je compris le message silencieux. Il fallait que je me lève. Il fallait que je défende mon honneur, et celui de la famille. Il fallait que je sois un homme.
« Ils vont la lapider ! » s’écria ma sœur, avant de remplir la maison de bruyants sanglots.
Contre le mur, des fruits mûrs à point – pastèques, grenades, raisins, figues – dégageaient une odeur de fête à venir. On devait aller chercher un agneau… on devait nous marier… on devait être heureux.
La lapider ? Lapider ma fiancée ? Lapider Marie ?
« Non ! »
Un croassement. Ma voix.
« C’est une enfant. Elle n’a pas su gérer… »
La compassion gagnait la partie, au-delà de la sidération, au-delà de la colère, au-delà de la trahison. Malgré le dégout de mes parents. Alors, sur un ton catégorique :
« J’écrirai une lettre de répudiation. Et on ne dira plus jamais un mot sur elle. »
Acte 2
Que faire de ses explications, de cette histoire fabuleuse d’ange ? Gabriel ? Celui-là même qui fut envoyé vers Daniel, le prophète… ?
Après le coup de couteau de sa confession – « oui, Père, je porte un enfant » – après la lacération de mes entrailles – j’ai dû réprimer une crise nerveuse de fou rire.
Comment faire compassion face à un mensonge éhonté ?
J’étais tellement abasourdi que la lettre demeurait cachée dans ma ceinture jusqu’à mon retour à la maison. Elle était lourde comme une tablette de la loi. Brûlante comme un serpent dans le désert.
La jeune femme était calme pendant l’interrogatoire de son père dont le visage se tordait semblable au déchirement de l’orage. Rien dans sa façon d’être n’indiquait la folie, ou la maladie… ou quelque chose de pire encore. Mais d’où venaient ses paroles insensées, ses affirmations ahurissantes – cette niaiserie?
La jeune femme ne bronchait pas non plus devant la volée de gifles verbales lancées par sa mère. Elle restait remarquablement sereine. Mon père leva les mains au ciel, un geste d’exaspération, avant de partir en claquant la porte. Je l’ai suivi comme un esclave derrière son maître.
Je jetais un dernier regard en me retournant … ma fiancée me suivait de ses yeux limpides, qui furent remplis de… – quoi ?
Honte ? Pas du tout.
Supplication ? Peut-être…
Pitié ? Je fronçais les sourcils et, en sortant, je claquais la porte qui faillit sortir de ses gonds. Il fallait que je sois un homme.
Acte 3
Ma mère préparait un repas matinal tardif, perdue dans ses pensées, mais ma sœur sursauta, prit la jarre vide, et sortit avec un air effrayé, comme si j’allais lui infliger quelque blessure. Mon père était dans l’atelier, on entendait des bruits de hache.
C’était intolérable. Je ramassais ma couche et je pris la direction du toit. J’avais besoin de m’isoler pour laisser libre cours à ma douleur, explorer les contours de ma colère, sonder ma soif de justice.
Je compris, assez vite, que j’étais défaillant.
Je n’étais pas plus aguerri que l’agneau qu’on avait prévu d’égorger pour les noces.
À peine plus fort qu’un pigeon sacrifié à l’offrande du temple.
Mon orgueil était piqué à vif… mais maintenant mon humiliation était totale… car je n’avais aucun désir de vengeance. Quand j’essayais d’imaginer le poids d’une pierre dans ma main, je voyais les yeux innocents de Marie.
La punir, cela ne serait pas juste, même si la loi l’exigeait.
Je compris, somme tout, que je n’étais pas un homme.
Ma musculature développée dans notre atelier de charpentier, mon étude assidue de la loi, ma capacité de mémorisation, mon affection pour les psaumes, notre fréquentation fidèle du Temple… tout cela ne servait à rien.
Je passai la journée entière sur le toit à ruminer de la sorte sous ma couverture. Au lieu de prier, je pensais au prophète Osée… Il a dû se faire traiter d’insensé par tous ses voisins lorsqu’il épousa une prostituée.
Je me mis à trembler de peur… allais-je connaître le même sort ?
Je mis la main sur la lettre de répudiation. Ce document que j’avais rédigé était conforme à la loi de Moïse. Voilà ma porte de sortie secrète.
Ma conscience me le dictait.
Mon orgueil y trouvait un soulagement.
Mon cœur disait tout le contraire.
Il fallait que je sois un homme, mais je n’étais qu’une colombe.
Je finis par m’endormir, épuisé, comme un oiseau la tête sous l’aile.
Acte 4
Ô douce nuit bénie – je ne l’oublierai jamais ! En me réveillant au petit matin, je vis que quelqu’un, mon père ou ma mère, était monté doucement sur le toit pour me recouvrir d’autres couvertures. Mais rien n’aurait pu me déranger dans mon profond sommeil.
Un ange m’était apparu en rêve, déclarant :
Joseph, fils de David, n’aie pas peur de prendre chez toi Marie, ta femme, car l’enfant qu’elle a conçu vient de l’Esprit saint ; elle mettra au monde un fils, et tu l’appelleras du nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés.
Des passages de l’Écriture fusèrent dans mon esprit. Je compris aussitôt – je compris enfin – d’où venait la ferme résolution de ma fiancée face à ses parents – face à son futur beau-père, à son futur époux – face au jugement du monde. La seule chose qui pouvait expliquer une telle attitude était la vérité de ses paroles.
J’aurais dû la croire, mais j’avais agi en homme stupide.
Nous le savions bien, ma fiancée était une jeune femme obéissante, respectueuse du cadre donné à sa vie. Mais curieuse, intelligente et volontaire. Capable d’être un vis-à-vis.
Et espiègle. Ma femme. Marie.
Je me levais pour aller rassurer mes parents, consoler ma sœur. Depuis le toit, je vis la synagogue, fief des hommes droits, et parfois d’interprètes sévères. En me tournant pour descendre, je vis le sommet du mont Kedumim baigné dans l’aurore, flottant comme une armée céleste au-dessus de la campagne de Galilée.
Il y avait là, de l’autre côté, un grand précipice. Au désespoir de ma mère, j’ai tant de fois traîné sur les hauteurs, avec d’autres jeunes du village. À cet âge, on était inconscient du danger…
J’enjambais un tas de bois pour gagner l’escalier. Du haut de mes vingt-six ans, j’allais faire part à mes parents de ma décision ferme de me marier avec une femme enceinte qui ne portait pas mon enfant.
J’eus subitement l’impression que Marie et moi étions sur le point de sauter dans le vide, comme si on sautait du précipice du mont Kedumim.
Kedumim. Ce nom signifie ancien, mais ses racines évoquent un mouvement vers l’avant… L’ange m’avait donné des promesses à la fois anciennes et nouvelles… des promesses qui allaient bientôt se réaliser…
Un frisson me parcourut. Là sur le toit, exposé sous le ciel, je sentis que le Seigneur savait tout de moi.
J’avais été choisi.
Choisi pour veiller sur Marie et son enfant et pourvoir à leurs besoins. Élever avec elle ce fils divin jusqu’à ce qu’il soit en mesure d’accomplir son destin.
Les paroles de l’ange résonnaient dans mon esprit…
Sauver le peuple de ses péchés…
Ne pas juger, condamner…
Sauver.
Je me mis à prier. À réclamer la sagesse et la force de mener à bien une mission dont je ne mesure pas la grandeur, encore aujourd’hui. Au fur et à mesure de mes supplications, je sentis une assurance monter en moi :
Le Seigneur serait mon guide, tout comme il m’avait guidé au cours des dernières heures – et, vraisemblablement, m’a empêché de commettre un acte de violence extrême.
Car il fallait qu’à l’avenir j’exerce le discernement dans mes décisions. On a connu le rejet, la précarité, le danger mortel, la fuite dans un pays étranger pour échapper à la violence… mais aussi la direction et la provision divine. Dieu a été au rendez-vous pour m’avertir. Aujourd’hui je peux enfin m’installer et exercer paisiblement mon métier.
C’est Lui qui donne un sens profond à ce que je suis, un époux, un père, un soutien, un protecteur, un serviteur mandaté, une personne qui se maîtrise.
Il fait de moi un homme accompli à son image.
Quelqu’un qui comprend que la justice va main dans la main avec la miséricorde… et que la miséricorde triomphe du jugement.
© Victoria Declaudure
D’autres articles sur Joseph :
Joseph : quel modèle de masculinité ? de Mary Cotes
Que les hommes se taisent aussi, de Victoria Declaudure
Note : Nous ne connaissons pas l’âge exact de Joseph, et ses parents ne sont pas mentionnés dans le récit biblique. L’âge de la maturité légale était 20 ans selon le théologien et professeur J. Fleishman. On pense que Joseph était plus âgé que dans mon récit, puisqu’il n’est plus mentionné après Luc 2 ; seule Marie figure pendant le ministère de Jésus.


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