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Vivre le ministère pastoral féminin aujourd’hui

Joëlle Sutter-Razanajohary parle du ministère féminin dans les Cahiers de l’École Pastorale. Avec leur autorisation, nous avons eu à coeur de partager cet article poignant avec vous. Il a été publié dans le Hors-série n°20 : Être pasteur au 21e siècle – Défis et enjeux du pastorat pour aujourd’hui, disponible à la vente ici. Bonne lecture!

           Le ministère pastoral ‘féminin’ existe ! Que l’on soit l’un de ses détracteurs ou l’un de ses défenseurs, c’est un fait. Il y a des femmes qui exercent le ministère pastoral, seule, en couple ou en équipe. Mais comment le vivent-elles ?

A l’heure des hashtags qui ont défrayé les chroniques des médias ces dernières années et provoqué d’innombrables remous aussi bien dans les sphères ultra-féministes que dans les milieux conservateurs, où ses situent les combats que livrent ces femmes pasteures? Peut-on trouver des spécificités à leurs ministères par rapport aux  ministères pastoraux classiques, c’est à dire ‘masculins’ ? Cette question rendant un son disgracieux, comme la touche d’un piano désaccordé, (puisque dire qu’il y a un ‘ministère pastoral féminin’ c’est dire également qu’il y aurait un ‘ministère pastoral masculin’ ce qui semble tellement hors de sens) il faudra commencer par l’essentiel, c’est-à-dire par ce qui fait toute la différence entre les deux types de ministères, le terme ‘féminin’ !

Féminin : Adjectif déterminant ce qui est propre et particulier à la femme. Sur mon blog, Servirensemble.com, j’ai fait la recension d’un livre qui affirme qu’un ministère féminin ne peut être vécu que lorsqu’une femme accepte de ne pas faire partie d’un cercle de direction, mais d’être dirigée par un homme ou un groupe d’hommes.  Alors seulement il y a un ‘ministère féminin biblique’, alors il y a un ministère qui procure paix et  harmonie aux femmes.

Je suis donc clairement hors cadre puisque je suis femme et pasteure et c’est bien à partir de ce hors-cadre que je réfléchis et que je vous propose de passer premièrement  par mon expérience personnelle pour arriver à une réflexion sur « ce qui coince encore » et qui permet de dégager les axes à favoriser pour un XXIème siècle qui s’interrogerait sur le ‘ministère pastoral tout court’…

  1. Expériences personnelles et autres déconvenues…

Je viens de changer de lieu de ministère cet été. Les temps de ‘mouvements pastoraux’ sont adéquats pour dresser des bilans, parait-il, mais  j’ai beau me triturer le cerveau, je suis incapable de dire si les actes que j’ai posés, si les accompagnements que j’ai mis en place, les prédications que j’ai apportées, sont plus de l’ordre du féminin que du masculin ou l’inverse. En ce qui me concerne, j’ai vécu et je vis bien un ‘ministère pastoral tout court’. C’est-à-dire que je prends soin d’un petit troupeau que le Seigneur et une fédération d’église m’ont confié. Je cherche de toutes mes forces, de toute mon intelligence, de toutes mes pensées et de tout mon cœur à l’aimer comme le Seigneur lui-même l’aime, à lui annoncer tout le plan de Dieu pour lui et à pourvoir à ce dont il a besoin pour sa croissance aussi bien qualitative que quantitative. Mes collègues masculins font de même. Et lorsque  nos manières d’agir sont différentes, cela ne me semble pas être le fruit d’un ministère ‘masculin’ par opposition à un ministère ‘féminin’, mais bien plus à des caractéristiques individuelles.

« En ce qui me concerne, j’ai vécu et je vis bien un ‘ministère pastoral tout court’ »

Mon  ministère précédent recouvrait des réalités présentes dans un grand nombre de ministères de mes collègues masculins: L’enseignement à la fois théologique et concret ; la formation et le coaching de projets, ou des jeunes ; l’accompagnement spirituel personnel. Ces trois axes de travail baignent dans une dernière caractéristique peut-être plus personnelle: le désir d’accueillir les autres de manière inconditionnelle, de les écouter et les aimer tels qu’ils sont tout en les invitant à aller de l’avant. Si ces caractéristiques sont souvent qualifiées de féminines, sont-elles pour autant l’apanage exclusif des femmes ? Jésus les a mises en œuvre sans cesse et certainement d’une manière plus parfaite que moi ou que n’importe lequel de mes collègues, qu’ils soient masculins ou féminins !

Cependant, si aujourd’hui la très grande majorité de mes collègues masculins à la fédération baptiste sont d’accord avec moi pour reconnaitre qu’il n’y a pas ou très peu de différences entre leur ministère et le mien -sauf à parler de ces caractéristiques individuelles- de nombreuses personnes considèrent encore le ministère comme étant réservé aux hommes et c’est avec elles qu’il est difficile de « vivre » le ministère pastoral lorsqu’on est une femme.  Je vais rapidement faire le tour de certaines de ces difficultés.

  1. Des silences aux agressions:

Les opposants aux ‘ministères pastoraux féminins’ dénient aux femmes le droit à l’exercice d’une autorité quelconque. Pour eux, le rôle de la femme est celui de la soumission et c’est la bonne réalisation de ce rôle qui permet à l’homme de vivre harmonieusement son propre leadership (C’est la thèse de John Piper et Wayne Grudem dans « Recovering biblical manhood and womanhood : a response to evangelical feminism » et de tout le mouvement Gospel Coalition). Je me souviens que lors des tours de table dans une pastorale locale, un pasteur se mettait régulièrement à souffler  lorsqu’arrivait mon tour de parole. Ces manifestations d’exaspération ne semblaient gêner personne, sauf moi. Je me suis un jour arrêté brusquement de parler pour le regarder en face et lui demander s’il  y avait un problème ! Confus, il a répondu ‘Non’. Mais à partir de ce jour-là, ses apparitions à la pastorale sont devenues épisodiques, puis ont cessé. Bien plus tard, le problème de la présidence de la pastorale ayant été mis sur la table, des pasteurs ont fait bloc pour refuser ma proposition d’une présidence tournante, à raison de deux ans par église et en commençant la liste de manière alphabétique. Cela aurait réglé toutes les difficultés qui avaient été relevées, mais cela aurait signifié également que deux pasteures femmes (moi et la pasteure de l’EPUdF) prennent la direction de l’association chacune à tour de rôle, chose inenvisageable. Les vexations ont alors été multiples et variées, ouvertes ou déguisées. L’église baptiste a démissionné de la pastorale locale, tout comme l’EPUdF et l’église adventiste, pour des raisons identiques d’absence de reconnaissance réciproque. Aucune de nos communautés n’avait de pasteur qui  correspondait aux critères du ‘bon pasteur évangélique’ !

Je ne peux pas continuer ce tour de table sans parler des réseaux sociaux et de ce qui s’y joue. En effet, une église ancrée dans la société et soucieuse d’atteindre la jeunesse se doit d’y être présente. Or, il arrive très fréquemment que des personnes ‘anti-ministère-pastoral-féminin’ s’aventurent à vouloir nous convaincre de nos erreurs, nous les ‘femmes hérétiques ayant franchi la ligne rouge de l’ordre créationnel’. Ce qu’elles ne se permettent pas toujours dans un face à face physique devient possible derrière l’anonymat d’un clavier. Une personne, voyant qu’elle ne pouvait venir à bout de mes arguments,  a fini par se lâcher et à me lancer: ‘Va faire tes devoirs, petite, et en silence, parce que c’est la seule chose à laquelle tu as droit !’ …  Ailleurs encore, lors d’échanges banals, je me faisais traiter d’hystérique dès lors que je remettais en question la thèse dominante, sans même que le sujet en question ait un quelconque rapport avec la problématique homme/femme!

C’est aussi sur un réseau social, chrétien cette fois,  qu’une personne a cru bon de lancer une fatwa évangélique en appelant ses frères à son secours : Une femme osait se sentir concernée par la déclaration d’Ephésiens 4 : 11-12 «Et il a donné les uns comme apôtres, les autres comme prophètes, les autres comme évangélistes, les autres comme pasteurs et docteurs, pour le perfectionnement des saints en vue de l’œuvre du ministère et de l’édification du corps de Christ. » Cela me valut de sa part un appel au meurtre de mes enfants « Pour le plus grande gloire du nom de Jésus-Christ »… Comme Jézabel, je devais « être jetée sur un lit de douleur» par un frère « pur parmi les purs » qui rétablirait ainsi la pureté de l’église… Sic 

2. Les tensions dues aux attentes insatisfaites :

A côté de ces expériences de violences verbales, il y a d‘autres difficultés auxquelles une femme dans le ministère pastoral fait face. Même si celles-ci existent également pour les ministères masculins, les attentes concernant les femmes s’avèrent plus complexes :

  • Les tensions dans l’église:

 Chaque communauté connait des périodes de stress : Lorsque la croissance n’est plus au rendez-vous et que des personnes quittent l’église et de ce fait lâchent leurs responsabilités, ou bien au contraire, lorsque la croissance est au rendez-vous et que les besoins grandissent sans pour autant que les capacités d’accompagnement suivent. Les occasions de déstabilisation sont nombreuses et pour quelques personnes plus fragiles que la majorité, ces moments peuvent devenir des sources de stress. Or, le stress s’exprime rarement de la même manière selon que l’on fait face à un homme ou à une femme. Il semble que les règles de bienséance soient plus vite oubliées par les personnes en attente d’une direction énergique lorsque le leader est une femme. Deux souvenirs me viennent à l’esprit :

  • Celui d’un jeune couple arrivant pour la première fois dans notre communauté et s’installant au deuxième rang. La personne qui présidait le culte ce jour-là était une femme d’un certain âge à la voix très douce et feutrée. Quelques minutes après le début du culte, le jeune homme s’est levé bruyamment et est sorti entrainant dans son sillage son épouse confuse. Dans le hall d‘entrée, il a lancé une invective brutale : ‘Il n’y a pas d’autorité ici !’
  • Le second est celui du jour où le conseil m’a fait savoir combien il était ‘insatisfait’ de la manière dont j’avais géré le projet d’achat d’un bâtiment. Nous avons reconnu dans un douloureux travail d’écoute réciproque, des erreurs des deux côtés, pasteur et conseil. Mais je ne peux m’empêcher de me poser des questions quant à certains mots, certains tons de voix. Auraient-ils été les mêmes face à un homme ? Je reste persuadée que non (D’autres que moi font le même constat dans d’autres domaines : L’enquête annuelle de l’Association française des banques (AFB) a décompté un total de 6.130 incidents (menaces, injures, agressions physiques…) envers les salariés de banque en 2017. Cela représente 15% d’augmentation par rapport à 2016. Autre fait notable : l’étude note que 64,3% des femmes sont victimes d’incivilités contre 35,7% des hommes. )

 Cette attente d’une direction ferme – et donc masculine- dans les temps de troubles provient de la croyance profondément ancrée dans l’inconscient collectif que seul un homme, un homme fort,  est capable d’assurer la survie de la communauté  dans la tempête. La peur pousse toujours un grand nombre de chrétiens vers une sécurité charnelle, celle du muscle, de la testostérone, de la force physique, à l’instar du peuple d’Israël  lorgnant vers la puissance de l’Egypte pour assurer son salut face à l’Assyrie ou à Babylone.

« La peur pousse toujours un grand nombre de chrétiens vers une sécurité charnelle, celle du muscle, de la testostérone, de la force physique, à l’instar du peuple d’Israël  lorgnant vers la puissance de l’Egypte pour assurer son salut face à l’Assyrie ou à Babylone »

  • Les confusions et projections de toutes sortes:

Si les confusions et projections ne sont pas spécifiques aux ministères pastoraux féminins,  les femmes les vivent d’une manière accrue :

  • Ainsi, je suis tombée dans une certaine confusion intérieure au début de mon ministère : J’ai cru qu’il me serait possible de mieux vivre les inévitables reproches des ‘anti’ en essayant de féminiser mon look naturellement mixte. J’ai les cheveux courts depuis mes 30 ans mais  je me suis dit que peut-être, avec des cheveux longs, j’aurais moins de difficultés… Ne fallait-il pas se faire tout à tous ? Là où les femmes managers d’entreprises masculinisent leurs comportements et souvent leurs vêtements, j’ai fait l’inverse jusqu’au moment où j’ai pris conscience que je me perdais et que de toute façon, cela ne servait à rien ! Les ‘antis’ ne mesuraient pas la longueur de mes cheveux avant de décréter que mon ministère n’était pas biblique !
  • Par ailleurs, de nombreuses personnes sont en attente d’être réparées par la figure pastorale, figure d’autorité. Plusieurs ont essayé de ‘prendre une place’ dans la communauté, certains en annonçant la couleur immédiatement et en projetant sur moi leurs vécus antérieurs, cherchant à m’imposer leurs lectures de ma personne, de mon ministère et de mes actions. Ils ont tous été étonnés de mes réactions, lâchant régulièrement du lest sur des points mineurs, tenant fermement sur l’essentiel. Malheureusement, aucun n’a réussi à s’intégrer à la communauté et je n’ai pas cherché à les retenir…

Les oppositions  à mon ministère se sont donc manifestées sur un grand nombre de fronts. On pourrait sourire de tout cela, minimiser ce vécu : Est-ce si important ? La réponse est non, bien sûr. A côté de cela, tant de belles rencontres, d’expériences riches qui  participent à l’équilibre des forces en présence. Mais la récurrence de ces difficultés m’oblige à ne pas les passer sous silence. Je compare cette situation à celle vécue lors de l’épisode #metoo.  De nombreux hommes ont alors  réagi fortement en affirmant qu’il ne pouvait y avoir autant d’agressions, qu’ils n’étaient pas tous des violeurs ou des porcs. Et c’est vrai ! Mais tout comme une seule mobylette traversant Paris de nuit réveille de 250.000 à 300.000 personnes, il faut se demander combien de femmes un seul agresseur peut agresser en une seule journée  pour comprendre réellement à quoi l’ensemble des femmes fait face aujourd’hui. …  Il en va de même dans les églises !

Vous en voulez encore? La suite la semaine prochaine!

Joëlle Razanajohary est pasteur de la Fédération des Églises Évangéliques Baptistes de France. Elle est la fondatrice du blog 'Servir Ensemble', l'une des administratrices et l'auteure du livre 'Qui nous roulera la pierre', Empreinte, 2018.

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