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Femmes, religion et laïcité…

Le Jeudi 14 janvier 2016, Mme Chantal Jouanno, présidente de la délégation des droits aux femmes, recevait des représentantes des différentes religions autour de l’épineuse  question « La laïcité garantit-elle l’égalité hommes-femmes ? » Nous reproduisons ci-dessous les interventions de Mmes Delphine Horvilleur, l’une des trois femmes rabbins en France et Valérie Duval-Poujol, théologienne protestante, toutes deux auteures connues. Le rapport issu des travaux du groupe sera présenté officiellement au sénat le 12 Janvier 2017.

« Mme Chantal Jouanno, présidente. – Nous allons maintenant entendre Delphine Horvilleur, l’une des trois femmes rabbins de France. Vous appartenez, Delphine Horvilleur, au Mouvement juif libéral de France et vous êtes l’auteure de deux ouvrages qui concernent directement les questions que nous nous posons ce matin. J’invite chacun et chacune ici à prendre connaissance de ces analyses absolument passionnantes : En tenue d’Ève : féminin, pudeur et judaïsme et Comment les rabbins font les enfants.

Delphine Horvilleur. – Pour aborder le sujet très sérieux qui nous réunit, je commencerai par une courte blague juive qui me permettra de poser le décor et nous ramènera à la genèse de cette histoire d’inégalité entre hommes et femmes>.

On raconte qu’un jour, au moment de la création du monde, Dieu a dit à Ève : « Tu sais quoi, Ève ? On va faire croire à Adam qu’il a été créé en premier, on va lui dire que tu as été fabriquée plus tard, à partir de sa côte. Cela va lui faire plaisir, cela va flatter son ego. Cela restera un secret entre nous, <un secret entre femmes> ».

Cette petite histoire situe bien le problème du féminin dans la pensée religieuse, dans la pensée en général. Le féminin est presque toujours le genre du secret, de la muette. Il représente la parole de la périphérie, en marge de la voix officielle. Il est toujours placé du côté de ce qui se tairait au nom d’un « masculin premier ».

Je parlerai plutôt de féminin et de masculin, plutôt que de femme et d’homme. Schématiquement, dans les pensées religieuses, le masculin se trouve du côté du contrôle et de l’autonomie, le féminin du côté de l’abandon, de l’accueil et de la vulnérabilité.

Or chacun d’entre nous, homme ou femme, fait dans son existence l’expérience de ces différents états> et se trouve selon les circonstances en situation d’autonomie ou de vulnérabilité. Pourtant, les pensées religieuses traditionnelles éprouvent <les pires difficultés à concevoir la femme autrement que dans l’expérience du féminin, autrement qu’entièrement inscrite dans la sphère de la domesticité, de la vulnérabilité et de la dépendance>. Même quand ces pensées semblent encenser <les femmes, à travers leur rôle de mère>, c’est presque toujours pour les enfermer (élégamment, certes, mais pour les enfermer quand-même) derrière les barreaux du territoire privé. Le féminin est encensé tant qu’il n’est pas trop visible ou audible au-dehors, et tant qu’il n’investit pas le politique – au sens premier du terme.

Investir le politique suppose toujours nécessairement, dans la pensée religieuse, d’accéder au texte, à l’étude et à l’interprétation. Celui qui n’a pas accès au savoir n’a jamais accès au pouvoir. Tant que <les femmes> seront écartées du texte et de sa connaissance, elles resteront muettes et continueront à croire qu’elles se situent du côté de la « côte », ce qui est en fait une mauvaise traduction de l’hébreu qui n’a jamais parlé de « côte d’Adam », mais, en réalité, du « côté d’Adam ». Tant que <les femmes> n’auront pas la possibilité de lire et de commenter les textes, il y aura toujours un os dans leur histoire !

On pourrait penser que lutter pour plus d’égalité entre les sexes est <un combat pour rééquilibrer les forces en présence et pour rétablir les droits des femmes>.

J’ai toutefois la conviction que l’enjeu est bien plus grand que cela. <La place des femmes> est toujours significative, en effet, de la capacité que possède ou non un système à faire de la place à l’autre. Le féminin constitue « l’autre » le plus évident du système. Mais cette altérité peut prendre bien des visages. Dans la pensée religieuse, cette altérité recouvre à la fois le non-croyant, le converti, le couple mixte, l’homosexuel, le mineur, le handicapé, etc.

L’incapacité d’un système à faire de la place au féminin est toujours révélatrice de son incapacité à faire de la place à « l’autre » en général. Cette problématique est directement liée à l’intégrisme. Dans une pensée intégriste, en effet, la structure se doit d’être intègre ; l’identité se conçoit toujours de façon monolithique, pure de toute contamination étrangère. Toute altérité est perçue comme une menace qui risque de fissurer le système. C’est la raison pour laquelle tous les fanatismes mettent <en garde contre l’impureté des croyances, des idées et, surtout, du corps des femmes>. L’objectif est toujours de conserver le contrôle intégral – et « intégriste » – des frontières.

<Faire évoluer le statut des femmes> et leur donner une voix, c’est introduire une porosité dans le système et, potentiellement, l’inviter à entendre tous les « autres » du groupe. C’est en cela que cette question se révèle tellement critique !

Je souhaiterais également introduire dans nos réflexions un élément d’exégèse qu’il faut traiter avec précaution. Lors de l’écriture de mon dernier livre, Comment les rabbins font les enfants, je me suis intéressée aux personnages les plus violents de la Bible, ceux que le texte décrit comme étant incapables de contrôler leurs pulsions. Parmi eux, nous pourrions citer Caïn, Ismaël, Simon, Levy ou Absalom. Ces hommes ont un étrange point commun : ils sont tous <fils de femmes mal aimées, abusées>, que l’on a forcées à se taire ou dont on a banni la parole…

Loin de moi l’idée de « sociologiser » à outrance le recours à la violence. Mais il est intéressant de s’interroger sur les raisons pour lesquelles les textes religieux lient presque systématiquement la violence des fils et la douleur des mères…

Saurons-nous éteindre la violence des fils si nous ne nous penchons pas sur la douleur des mères ?

Peut-être devrions-nous rechercher la réponse à cette question dans le génie de la littérature arabe des Mille et une nuits, où Shéhérazade, par sa parole et son récit, éteint la soif meurtrière d’un tyran. Ce conte nous rappelle à sa manière cette vérité essentielle : tant que <les femmes> n’auront pas accès à la parole, à la possibilité de raconter leur histoire, peut-être qu’aucune fureur ne s’apaisera.

[Applaudissements.]

Mme Chantal Jouanno, présidente. – Valérie Duval-Poujol, vous êtes docteure en histoire des religions et en théologie. Vous êtes spécialiste des questions de traduction de la Bible et présidente de la commission oecuménique de la Fédération protestante de France.

Mme Valérie Duval-Poujol. – C’est avec gravité que j’aborde <ce sujet des femmes contre les intégrismes religieux>, car nous savons <bien que les femmes> sont souvent les premières victimes du fanatisme religieux, notamment celui exercé dans leur quotidien par des personnes ordinaires, qui nourrissent leur intégrisme par une lecture tronquée des textes religieux fondateurs.

J’orienterai mon intervention sur l’exégèse, l’interprétation des textes et je formulerai des pistes pour encourager une lecture moins sexiste. Je montrerai à travers trois exemples comment les traductions de la Bible – le texte religieux de référence pour ma confession, le christianisme – ont <nourri une vision sexiste de la femme>, alors que les textes, en eux-mêmes, ne sont pas misogynes.

Notre société occidentale a été influencée durant des siècles par la religion chrétienne et on a fini par confondre cette interprétation machiste avec le contenu réel de ces textes. On a <de fait imposé une soumission de la femme, justifiant une inégalité entre hommes et femmes non seulement dans la sphère ecclésiale, mais aussi dans le couple, la famille, le monde professionnel, et en général dans la société>.

Les textes bibliques sont certes nés dans la culture patriarcale propre au Moyen-Orient ancien, mais ils sont annonciateurs, porteurs de la légitimité de l’égalité. Pour paraphraser Martin Luther, le réformateur, on peut dire que, comme les langes portent le bébé, ces textes patriarcaux portent <en filigrane le trésor de l’égalité entre hommes et femmes>. Durant des siècles, les traducteurs de la Bible ont été des hommes, exclusivement. Or, sans nécessairement dire que « traduire, c’est trahir », traduire, c’est en tout cas toujours interpréter. Le contexte socioculturel dans lequel sont intervenus ces traducteurs, leur vision du monde empreinte d’a priori sexiste, les amenèrent à réécrire certains textes, ce qui influença <la place de la femme dans la société>.

J’ai choisi, parmi les très nombreux exemples que j’aurais pu citer ce matin, un passage de la Genèse qui est encore lu régulièrement lors de cérémonies de mariages.

« Le Seigneur Dieu dit : « Il n’est pas bon pour l’homme d’être seul ; je vais lui faire une aide qui lui corresponde ».

La plupart des traductions de la Bible évoquent ici « l’aide » que représente <la femme pour l’homme>. Mais de quelle « aide » s’agit-il ? En français, il s’agit d’un terme un peu fourre-tout, plutôt dévalorisant, qui souligne une différence de statut. Pourtant, dans la langue originale, en hébreu, le mot « aide » souligne le besoin dans lequel se trouve une personne dont la force se révèle insuffisante. L’idée est donc que c’est l’homme qui a besoin « d’aide ».

Littéralement, cette « aide » est décrite dans la Bible comme « en face de lui », comme « en front à front ». La théologienne France Quéré écrivait que <la femme> n’est « ni la servante ni l’ennemie de l’homme » ; <l’homme et la femme> sont deux sujets en position égalitaire. Ce « front à front » va toutefois entraîner par la suite l’idée d’altérité, qui entraînera elle-même des heurts ; des bonheurs ou des malheurs…

L’apôtre Paul, lorsqu’il écrit aux habitants de Rome, leur demande de saluer Andronicus – un homme – et Junia – <une femme>, qu’il appelle des « apôtres remarquables ». Or les traducteurs ont « transsexué » Junia, en l’appelant Junias. Il s’agit pourtant <d’une femme> ! C’est bien ainsi que le texte a été compris jusqu’au XIIIème siècle de notre ère. Tous les commentaires, toutes les homélies évoquent <une femme>. Mais à partir du XIIIème siècle, gênés par le fait qu’<une femme> soit désignée comme une apôtre, les traducteurs ont masculinisé ce prénom pour transformer Junia en Junias. Cela correspond <à l’époque où les femmes> sont interdites à l’Université qui commence à prendre le pas sur les monastères en matière d’éducation. C’est aussi l’époque où le Pape oblige <les femmes religieuses à ne plus quitter le couvent>.

Les traductions contemporaines conservent le prénom masculin (Junias), ou alors elles changent la fin du passage : Junia n’est plus, dans ce cas, une « apôtre remarquable », mais « remarquée par les apôtres » (tournure impossible dans la langue grecque). Vous apprécierez la différence !

Outre les problématiques de traduction, nous nous heurtons à des problématiques d’interprétation qui, dans un sens tout aussi sexiste, déforment et manipulent le texte.

Je citerai un seul exemple. Les Évangiles parlent de Marie de Magdala, « possédée par des esprits ». Ces textes rapportent que le Christ l’en délivre. Elle est aussi le premier témoin de sa résurrection. Je souligne au <passage le caractère révolutionnaire du Christ dans ses relations avec les femmes>, avec qui il partage des conversations théologiques… C’est pour cela que Marie de Magdala reçoit le titre prestigieux, durant plusieurs siècles, d’« apôtre des apôtres ».

Au VIIème siècle de notre ère néanmoins, nous assistons à une rupture. Le pape Grégoire le Grand décide d’identifier <Marie de Magdala à une femme anonyme des Évangiles et à une autre Marie, toutes deux présentées comme des femmes peu fréquentables>. <La collision de ces trois femmes en une seule> a pour effet négatif la disparition de l’« apôtre des apôtres » au profit de « Marie la pécheresse »… Comme le résume un philosophe humaniste du XVIème siècle, « Rien pourtant dans les écritures ne légitimait ce coup de force » !

Ce sont donc bien les traductions et les interprétations des textes bibliques qui ont <forgé l’inégalité entre hommes et femmes pour correspondre à la culture ambiante>. Malheureusement, toutes les Églises ont nourri une compréhension machiste de textes bibliques qui ne l’étaient pas, en réalité !

Ces exemples confirment le théorème du mathématicien autrichien Gödel, qui considérait que la périphérie influence le centre. Les traducteurs sont aussi les enfants de leur époque. Aujourd’hui, qu’est-ce qui empêche encore <une compréhension plus égalitaire de l’homme et de la femme> de s’exprimer dans les textes bibliques, alors que la société a changé ? La libération ne se décrète pas de l’extérieur ; elle se construit par les personnes concernées, grâce à des prises de conscience personnelles. C’est cette prise de conscience qu’il faut favoriser désormais.

La République française, grâce à la laïcité qui garantit la liberté de conscience, a <permis au protestantisme de développer une conception propre du rapport entre hommes et femmes, notamment dans les sphères pastorales>. Il a fallu du temps aux exégètes pour mettre en évidence ce que nos prédécesseurs, avec leurs oeillères culturelles, refusaient de voir. L’évolution est encore en cours, mais de grands progrès ont déjà pu être réalisés, notamment grâce aux recherches bibliques.

Comment faire connaître et diffuser ces traductions porteuses d’égalité ?

Pour permettre aux jeunes générations d’expérimenter cette prise de conscience égalitaire, il me semble important d’agir sur deux niveaux complémentaires. D’un point de vue ponctuel, nous pourrions encourager l’organisation de conférences, colloques sur le thème des textes religieux fondateurs et du sexisme. La rencontre de spécialistes qui n’ont pas l’occasion d’échanger ensemble pourrait en effet favoriser l’émergence de réseaux qui stimuleraient une telle réflexion.

Les équipes de traduction des textes devraient <également compter plus de femmes>. Nous pouvons nous réjouir <de la présence discrète, mais grandissante, de femmes traductrices>. Cette évolution reste néanmoins modeste. Je viens d’être nommée cheffe de projet pour piloter la révision de la Bible en français courant et je m’efforce d’intégrer des <femmes dans les équipes de traduction>. Je constate toutefois combien l’exercice est <difficile, tant le nombre de femmes francophones possédant les qualifications universitaires> est faible. Ainsi, 10 % seulement des traducteurs pressentis sont des <femmes>.

Sur le plan pérenne, pour diffuser la connaissance des textes, il faut agir sur les lieux de formation. C’est, dans notre société, par l’école que se transmet la connaissance. Les cours d’histoire pourraient constituer le lieu où l’on enseignerait comment s’est <construite au cours des siècles l’idée d’infériorité de la femme, l’histoire du machisme>, et comment les textes fondateurs ont <été manipulés au nom de cette prétendue infériorité des femmes>. Nous pourrions <aussi montrer le lien entre l’inégalité entre hommes et femmes et toutes les autres inégalités>. Dans les facultés, nous pourrions également créer des départements, des chaires consacrées à l’étude du lien entre sexisme et textes fondateurs. Des bourses d’études pourraient être <attribuées aux femmes souhaitant> se spécialiser dans la traduction de ces textes.

À l’image de la société, l’Église est restée « hémiplégique » pendant des siècles et a <limité la place de la femme>. L’Église est en phase de rééducation, mais c’est un processus très lent, très progressif auquel nous souhaitons toutes et tous participer, j’en suis sûre.

[Applaudissements.] »

Si vous souhaitez retrouver l’intégralité du texte, rendez-vous sur le site du sénat. https://www.senat.fr

 

 

 

À propos Joelle

Joelle est pasteur de la Fédération des Eglises Evangéliques Baptistes de France. Elle a à cœur de promouvoir la place des femmes dans toutes les sphères de responsabilité. Sa journée idéale: Un peu de jardinage, une randonnée (sans trop de dénivelé!) et un bon roman policier.

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