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Comment évaluer la contribution féminine dans l’histoire ? (2) L’importance de Margaret Fell Fox

Selon Mary Cotes : « Les femmes d’autorité comme Hilde [de Whitby] nous offrent des modèles, et il faut bien nous demander pourquoi leurs histoires ont été pratiquement perdues de vue à travers les siècles. » Victoria Declaudure s’est penchée le mois dernier sur la question, avec le cas d’une femme de science ; elle poursuit la réflexion aujourd’hui avec une femme d’Église.

Un mouvement influent

La Religious Society of Friends (Société religieuse des Amis) a été fondée par George Fox en 1652 en Angleterre, raconte-t-on habituellement. Dissidents d’une Église anglicane vue comme manquant de vie, évitant de fréquenter la paroisse de leur village et de payer la dîme attendue, les membres de la Society adoptèrent une organisation congrégationaliste.

… mais ainsi on passe sous silence une partie importante de l’histoire du non-conformisme. Car tout comme Sir William Herschel bénéficia de son étroite collaboration avec sa sœur Caroline Lucretia Herschel, George Fox devait beaucoup à la contribution inestimable d’une femme extraordinaire.

Une conversion profonde 

Margaret Askew Fell fut vivement touchée dans son cœur et sa conscience par le message prêché par George Fox lorsqu’il vint dans le Lancashire en 1652.

La foi des Quakers reposait sur l’expérience de la « lumière de Christ » dans l’être intérieur, avec la possibilité pour chaque chrétien d’être personnellement conduit par Dieu.

Ayant expérimenté cette illumination, Margaret dévoua sa vie entière à Dieu – à la différence de Caroline Herschel dévouée à son frère et à la découverte de la lumière des étoiles.

Une expérience spirituelle intense

La « lumière intérieure » pouvait toucher le croyant dans ses émotions, son corps. Le nom de quaker, d’abord une moquerie, vient du verbe quaketrembler, et signifie littéralement, celui qui tremble. Ainsi, il semblerait que l’intensité de l’expérience spirituelle pouvait littéralement faire trembler. 

Des convictions de péché, miracles, guérisons, et délivrances accompagnaient le ministère de George Fox. Par ces manifestations spirituelles, les premiers Quakers s’apparentent d’une certaine manière aux pentecôtistes classiques du début du 19ième siècle, et au mouvement charismatique. 

C’est à ce courant particulièrement « vivant » que Margaret se joignit.

Épouse et mère

Comme Caroline Herschel deux siècles plus tard, Margaret fut sujette aux attentes et aux limites culturelles et sociales imposées aux femmes de son époque. Si Caroline resta célibataire, Margaret était déjà épouse et mère de huit enfants, au moment où elle rencontra George Fox : pas de possibilité pour elle d’avoir une « carrière » à la manière de son époux Thomas Fell, magistrat et parlementaire.

Saisir les opportunités pour servir Dieu

La naissance de Margaret et son mariage au sein de la noblesse anglaise lui fournissaient une certaine liberté d’action, dépassant celle de la plupart de ses contemporains. Néanmoins, Margaret devait s’emparer de sa liberté pour servir Dieu.

En particulier, son mariage avait fait d’elle la maîtresse du domaine de Swarthmoor Hall – une opportunité dont elle se saisit pleinement, puisque la maison familiale devint en 1652 le premier quartier général du nouveau mouvement. Nous pouvons y voir un gage de sa force de caractère et sa détermination, étant donné que ni son mari ni son fils ne furent gagnés à la perspective des Quakers. 

Comme pour Caroline, reconnue par son frère puis le roi d’Angleterre, on doit souligner la grande tolérance de Thomas Fell, un anglican pieux, à l’égard de l’engagement de son épouse, et le respect que cela implique : il aurait pu tout simplement interdire son engagement.  

Après la mort de son mari en 1658, Margaret devint la maîtresse de Swarthmoor Hall. Elle exerçait ainsi une certaine autorité dans cette sphère. (Elle devint la femme de George Fox en 1669). 

« Secrétaire générale » ?

C’est la foi alliée à la compétence qui fit de Margaret une figure incontournable du mouvement : elle en devint l’organisatrice et l’administratrice, gérait les déplacements de l’équipe de prédicateurs itinérants « laïcs », envoyant des lettres, administrant et levant des fonds. 

C’est là où il pourrait paraître difficile ou délicat d’évaluer la contribution de Margaret. A-t-elle « juste » été une secrétaire, une sorte d’assistante personnelle pour George Fox et d’autres leaders du mouvement ?

Ou était-elle, en quelque sorte, en termes délibérément modernes, le « secrétaire général » du mouvement ? 

La première option peut représenter le « mode par défaut » de certains historiens de l’église à travers la longue-vue des préjugés dont ils ont hérité – minimisant l’importance des contributions des femmes : on est incapable de voir autre chose qu’un rôle subalterne.

 La tendance inverse serait d’imposer sans hésitation un regard anachronique.

Dans le premier cas, plus on s’éloigne, historiquement, plus les femmes deviennent petites – jusqu’à en être complètement oubliées. C’est soit un angle mort, soit un regard méprisant.

Dans le deuxième, elles sont exagérément agrandies. C’est un regard trop enthousiaste.

Il faut donc replacer ces femmes dans leur contexte historique, tout en reconnaissant deux choses :

  • Si leurs noms sont connus, elles sont d’emblée dignes d’une évaluation, puisqu’elles ont attiré l’attention, particulièrement à une époque où la tendance était au mépris. Ainsi, Caroline Herschel était une femme exceptionnelle connue et admirée dans son temps. C’est ensuite, dans l’écriture de l’histoire, que les femmes sont oubliées.
  • Le mépris à l’égard des femmes dans l’histoire n’est plus à prouver : un simple exemple suffit, celui d’Amantine Aurore Lucile Dupin de Francueil[1], qui publiait ses romans sous un nom de plume, pour s’assurer que ceux-ci soient lus et évalués pour leurs mérites, sans préjugés.

Alors, Margaret… assistante ou leader ?

Une appréciation de l’amplitude de son action nous aide à nous faire un avis. 

Bienfaitrice et protectrice

Les Quakers furent souvent persécutés pour avoir changé de religion. Margaret défendait souvent ceux qui avaient été emprisonnés pour leur foi, y compris George Fox lui-même.

Un regain de persécution dans le Lancashire a suivi le décès de Thomas Fell, ce qui montre également que la bienveillance de ce dernier avait joué un rôle protecteur dans les environs.

Margaret fit preuve d’un immense courage en se présentant devant le roi pour plaider en faveur de la liberté de conscience religieuse. Elle devait être une femme intelligente et une oratrice éloquente.

Les lois évoluant, il devint difficile de résister à cette persécution, et Margaret en paya le prix. Les Quakers étaient pacifistes, et, se référant aux paroles de Jésus dans Matthieu 5, ils refusaient de jurer pour prêter serment. Comme George Fox, Margaret fut elle-même emprisonnée deux fois (la première fois de 1664 à 1668), pour avoir refusé de prêter serment au roi, malgré son affirmation verbale de vouloir honorer le roi et vivre en paix. 

Mais un nouveau changement de la loi a permis aux non-conformistes de vivre leur foi ouvertement.

Prédicatrice reconnue

Pour George Fox, c’était surtout devant la parole de Dieu qu’il fallait trembler ![2]

Le quakerisme était un mouvement à tendance égalitaire : selon George Fox, chaque croyant avait la « lumière intérieure » de Christ pour le guider, et ils étaient prêts à en vivre les implications pratiques. 

Cette appellation choisie, Société religieuse des Amis, marque cette orientation, soulignant l’importance de la communion fraternelle (et décrivant une rupture avec la formalité de l’Église protestante anglicane de l’époque).

Un peu comme Caroline qui s’affranchissait d’un rôle purement domestique, de prise de notes et de tenue de dossiers, pour devenir elle-même scientifique, le rôle de Margaret allait au-delà de la gestion de l’équipe initiale de prédicateurs itinérants composée de soixante hommes et femmes : elle fut elle-même parmi les premiers prédicateurs du mouvement.

Sans doute qu’elle agissait selon sa compréhension de la direction divine ; selon notre langage moderne, elle répondait à un appel. Deux de ses filles devinrent prédicatrices à leur tour. Car les Quakers étaient zélés pour répandre la foi, et continuèrent leur mission malgré les lois qui interdisaient les rassemblements.

Théologienne et écrivaine 

Mais Margaret Fox fut plus qu’une prédicatrice, une fonction qui implique déjà la nécessité d’une « aptitude à enseigner ». Tout comme Caroline Herschel qui contribuait à son domaine de recherche par des découvertes scientifiques, des articles et un travail extraordinaire de catalogage, Margaret fut également l’autrice de nombreux « épîtres » et ouvrages.

Elle écrivit en particulier, au beau milieu du 17ième siècle, le premier ouvrage évangélique à défendre le ministère des femmes : Women’s Speaking Justified, Proved and Allowed of by the Scriptures (La prédication des femmes justifiée, prouvée et permise par l’Ecriture, non traduit en français).

Margaret n’écrit pas sous l’impulsion moderne de la libération de la femme, comme certains le reprochent aujourd’hui à ceux et celles qui se prononcent en faveur du ministère des femmes, mais strictement dans la logique de la révélation biblique et inspirée par l’enseignement reçu sur l’illumination du cœur de chaque croyant.

Dans cet ouvrage, elle cite en exemple des femmes bibliques et argumente à partir des textes bibliques. Elle s’est appuyé notamment sur Galates 4 : 4,5 où Paul parle de « the adoption of sons » (KJV), l’adoption de fils (adoption filiale, NBS).

De plus, elle avertissait contre le fait de limiter la puissance de Jésus ressuscité et glorifié, en s’opposant à son Esprit qu’il déverse désormais sur toute chair, fils et filles[3]. Ainsi, elle articulait de façon remarquable avant l’heure une perspective pentecôtisante et charismatique.

Égalitarienne ?

Si dans les rapports quotidiens et dans l’œuvre du ministère, Margaret et ses associés quakers vécurent une réelle égalité fonctionnelle (pratique), elle ne niait pas dans cet ouvrage, dans sa référence au mariage, la soumission de l’épouse au mari. Celle-ci correspondait bien évidemment aux lois sociétales de l’époque, que Margaret aurait été capable de « défier » – toutefois dans le plus grand respect – afin d’obéir à ses convictions. Donc, dans le souci de ne pas exagérer le trait, on ne la qualifiera pas d’« égalitarienne » selon l’usage actuel de cette terminologie (égalité des hommes et femmes dans le mariage et dans l’église).

L’importance historique de Margaret Fell Fox

Margaret Fell Fox était une servante du Seigneur dynamique, novatrice, courageuse et fidèle. Elle était une collaboratrice proche de George Fox et d’autres leaders du mouvement. Lorsqu’on passe en revue son service, ses fonctions et sa place au sein du mouvement et ses écrits diffusés au sein du mouvement : 

Margaret Fell Fox émerge clairement comme une co-fondatrice des Quakers, y exerçant une autorité spirituelle reconnue. Et il paraît difficile d’exagérer la portée de son ouvrage posant la légitimité de la prédication des femmes.

Celui-ci, avec l’appel lancé par George Fox à tous les croyants de vivre une spiritualité vivante et engagée, venait révolutionner les pratiques de l’époque.

Conclusion

Cette considération de deux vies passées, celle de Caroline Herschel et ensuite celle de Margaret Fell Fox, a permis d’explorer quelques réalités et difficultés concernant la manière dont l’histoire traite le souvenir des femmes et évalue leurs contributions réelles.

La comparaison d’une femme de science et d’une femme d’Église permet de faire quelques remarques : 

  • Lorsque les hommes ne l’empêchent pas, les femmes sont capables des mêmes découvertes scientifiques… ou des mêmes exploits de foi.
  • La culture joue le même rôle dans le domaine séculier et dans l’église : cette comparaison permet de faire la distinction entre ce qui qualifie une personne pour l’exercice du ministère (la foi, l’adoption filiale, l’aptitude à enseigner, la direction divine ou l’appel, le Saint-Esprit versé sur toute chair) et les limitations liées à la place des femmes dans la société, qui sont culturelles et sociales. 
  • Cette dernière distinction apporte un éclairage sur la manière dont Paul et Pierre traitent des questions concernant les femmes dans leurs épîtres, navigant entre salut en Christ et manière de vivre la foi au sein de la culture gréco-romaine.

Historiquement :

  • Des femmes ont exercé une autorité spirituelle même au sein de contextes culturels défavorables. 
  • Dans des moments de réveil ou de renouveau spirituel, des femmes se lèvent pour mettre en œuvre leurs dons et ministères.

Margaret Fell Fox est bien plus qu’un modèle ou une inspiration. Elle n’est pas juste « une exception ». Le témoignage de sa vie (évoqué trop brièvement ici) ne doit pas être réduit à un fait anecdotique au sein de l’histoire des Quakers. Il est pleinement significatif dans le cadre de l’histoire du non-conformisme protestant anglais. 

Margaret Fell Fox n’est pas à reléguer à cette sous-catégorie de l’histoire que, dans l’église, on regarde avec indulgence et condescendance : celles des femmes, en marge du courant principal de l’histoire. Replacée dans le courant principal de l’histoire, la vie de Margaret Fell Fox permet de combler l’écart entre la réalité vécue sur le terrain et la stérilité des débats interminables sur ce que les femmes ont « le droit de faire » dans l’église.

Elles firent, elles font, et elles feront.

Margaret Fell Fox fonctionne comme paradigme prophétique pour le ministère des femmes dans l’Église de Christ présente dans le monde.

© Victoria Declaudure Mars 2025


Référence

[1] Elle est connue sous le nom de George Sand
[2] https://www.britannica.com/topic/Quaker
[3] Margaret Askew Fell Fox, Womens Speaking Justified, Proved and Allowed of by the Scriptures, London, 1666. Early English Books Online : https://quod.lib.umich.edu/e/eebo/a41072.0001.001/11?page=root;size=125;vid=52695;view=text

Victoria Declaudure a été membre de l'équipe pastorale de l'Eglise Vie Nouvelle (Saumur) pendant 17 ans avant de rejoindre celle de l'Eglise Evangélique d'Angers. Titulaire d'un master en théologie, elle est l'auteur de plusieurs articles ainsi que du mook 'Pionnières du XXième siècle, le ministère oublié des femmes pentecôtistes françaises 1932-48'

5 comments on “Comment évaluer la contribution féminine dans l’histoire ? (2) L’importance de Margaret Fell Fox

  1. « Elles firent, elles font, et elles feront. »
    Merci pour l’histoire de ces femmes oubliées dans l’histoire. Je lis actuellement l’histoire de Josephine Butler selon l’historienne Sarah Williams (When Courage Calls : Josephine Butler and the Radical Pursuit of Justice for Women) qui confirme certaines de vos conclusions : un témoignage d’une femme qui as contribuée de manière remarquable a la société mais qui à était longtemps ignorée par les historien/nes (trop féministe pour les chrétiens, trop chrétienne pour les féministes).

    • Victoria Declaudure

      Bonsoir Aline
      Merci pour ton commentaire, et d’évoquer l’histoire de l’extraordinaire Josephine Butler.

  2. M.Rose

    Bonsoir,
    la lecture de la bible et son interprétation, pour nous chrétiens imprègne notre imaginaire
    et peut-être explique que les réalisations des femmes soient très peu ou pas mentionnées
    dans l’histoire de l’église.
    Je pense par exemple à « la femme est l’aide de l’homme » mal comprise, dans la Genèse
    ou l’histoire de DEBORAH, cette femme extraordinaire mais qui dit que la gloire
    doit revenir à l’homme. Je pense encore à  » la femme vertueuse ou puissante »,
    mais c’est le mari qui va être honoré sur la place publique .
    La femme doit donc s’effacer, rester très discrète, travailler à la réussite de son mari.
    Remettre ces histoires dans leur contexte permettrait de corriger cette injustice.
    LA VÉRITÉ EST QUE LA GLOIRE doit revenir à DIEU SEUL, ni aux hommes, ni aux femmes !!!
    Connaître ces vies de femmes comme celles des hommes nous encouragent tellement.
    MERCI BEAUCOUP.

    • Victoria Declaudure

      Bonsoir Marie Rose
      Effectivement, c’est là où je veux en venir. Les histoires des femmes bibliques, et les commentaires à leur sujet, sont aussi à lire et interpréter dans leur contexte. Merci d’avoir commenté.

  3. M.Rose

    Et j’ajouterai pour que les hommes soient fiers de leur épouse et de leurs sœurs
    et les femmes de leur époux et de leurs frères……afin que le Seigneur soit glorifié
    en toute chose.

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