Textes bibliques

Entendre les voix des silencieux – Empathie créative et textes de terreur

Le 25 novembre aura lieu la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Avec l’équipe de « Servir Ensemble », nous avons choisi, pour la deuxième année consécutive, de consacrer le mois entier à la sensibilisation face aux violences, car c’est un de nos objectifs. La Bible nous présente souvent des scènes de mort, de viol et de violence. Comment interpréter ces nombreux « textes de terreur » ? 

Charlotte Thomas, associée de recherche, nous invite à faire preuve d’empathie créative lorsque nous lisons et expliquons des « textes de terreur » bibliques, et nous demande ce que nous pourrions entendre si nous écoutions la voix de Sarah dans Genèse 22.

AVERTISSEMENT : cet article contient des mentions de viol, de mort, de meurtre, d’abus et de perte d’enfants. 

Il y a de nombreux endroits dans la Bible où nous pouvons tomber sur une histoire violente ou qui nous met mal à l’aise. Lorsque je lis la Bible et que je rencontre de telles histoires, ces « textes de terreur » bibliques[1], je me demande souvent quel genre de Dieu pourrait permettre que ces choses arrivent parmi son peuple. Je pleure en pensant au traumatisme de Tamar, après avoir été violée par son demi-frère. Je pense aux femmes qui sont restées sur le lieu de supplice pendant que Jésus était crucifié, et au fait que le traumatisme d’un témoin de la violence est souvent négligé. Je désespère en pensant à la femme du lévite et à la terreur qu’elle a dû ressentir lors du viol collectif et du démembrement dont elle a été victime. Je pense également à ce qu’a ressenti le jeune David, conscient qu’il se trouvait contre toute attente face à Goliath et à sa mort probable.

Je ne sais pas comment ils se sentaient, ni ce qu’ils pensaient, car la Bible ne l’évoque pas souvent. Il y a des voix dans les textes bibliques qui ne peuvent être entendues lorsqu’on lit les histoires de manière superficielle. Comment pouvons-nous changer de perspective dans ces récits pour nous décentrer du point de vue principal sur le comment et le pourquoi des événements, et amplifier les voix des personnages marginalisés ? Vous pourriez vous demander pourquoi nous voudrions découvrir ces perspectives manquantes. Je pense qu’il est extrêmement important de lire la Bible de cette manière, car l’alternative est de lire la violence sans lui résister (ou l’infliger de manière complice), ou de ne pas la lire du tout. Et nous devons amplifier ces voix perdues, car si nous croyons que la Bible est un texte vivant, pertinent pour nos vies d’aujourd’hui, nous devons être capables d’entendre nos propres histoires dans le texte, dans les espaces où elles devraient être, mais où elles sont absentes. Vivre un événement traumatique peut être une expérience qui isole la personne, et nos textes sacrés devraient être un lieu d’inclusion et non d’exclusion ; notre lecture de la Bible doit donner la vie et non la mort.

Raconter les histoires bibliques en incluant les récits de personnages que l’on n’entend pas est une façon de rendre la lecture de la Bible inclusive et de permettre aux personnes ayant vécu un traumatisme de trouver en elle force, solidarité et communauté.

Ainsi, comment pouvons-nous entendre la fille de Jepthé devant son exécution imminente, l’homme possédé par un démon qui commence à se réinsérer dans la société après sa guérison, Marie, la mère de Jésus qui tient le corps inerte de son enfant assassiné ? Comment reconnaître la polyvalence du texte ? Comment déverrouiller ces histoires pour les lecteurs et les auditeurs de la Bible et, surtout, comment s’y prendre de manière éthique et sensible aux traumatismes ? Comme nous le rappelle Emily Gathergood :

« L’interprétation des textes scripturaires de terreur n’est pas une expérience intellectuelle. Si votre lecture a pour effet de traumatiser à nouveau des personnes opprimées et brisées, vous vous rendez complices de leur souffrance. Manipulez avec soin les textes et les personnes qu’ils impliquent. »
(Tweet sur Twitter, le 13 juillet 2022)

Cela ne veut pas dire que nous devons éviter l’exégèse de passages difficiles ou ne pas nous engager de manière réfléchie dans des textes inconfortables et violents, mais nous devons le faire dans un cadre herméneutique de générosité et d’empathie (pour l’auteur, le personnage et les lecteurs). 

Qu’est-ce que l’empathie créative et comment peut-elle répondre au problème des textes violents ?

À la base, l’empathie est la capacité de comprendre et de partager les sentiments ou le point de vue d’autrui. Nous pouvons faire une lecture empathique de la Bible lorsque les événements qui surviennent dans la vie d’un personnage sont rapportés et que le récit se concentre sur ses expériences ; nous pouvons (au moins, essayer) de comprendre ses sentiments face à ce qui s’est passé, et partager sa perspective. Lorsque Jésus pleure à l’annonce de la mort de Lazare, par exemple, la situation est suffisamment claire pour que nous puissions faire preuve d’empathie. Jésus a un ami qu’il aime tendrement, cet ami meurt et Jésus exprime son chagrin. Mais comment apporter de l’empathie interprétative à un texte qui obscurcit ou omet les expériences d’un personnage ? La réponse réside peut-être dans une interprétation riche en créativité (ou, en créativité comme pratique interprétative sacrée).

La pratique juive du Midrash a beaucoup à nous apprendre sur le développement d’une « empathie créative » tout en respectant l’autorité de l’Écriture.

Les Midrashim (pluriel de Midrash, mot hébreu signifiant enquête ou exposé) sont une collection d’interprétations rabbiniques de la Bible hébraïque. Ils comprennent des commentaires sur des histoires bibliques, des interprétations d’événements bibliques et des histoires non canoniques innovantes et créatives qui fournissent un contexte ou aident à expliquer la multiplicité des significations que nous pouvons tirer de passages difficiles de l’Écriture. Dans la tradition midrashique, chaque choix grammatical, variation et erreur dans les manuscrits, chaque perspective manquante ou expérience non exprimée, chaque témoin absent des textes de la Bible hébraïque, est considéré comme un appel significatif et délibérément inclus par Dieu à une compréhension plus profonde du texte. Bien qu’un texte puisse encore être source de terreur — des histoires qui nous font penser « où Dieu peut-il bien être dans tout cela ? » —, les lacunes textuelles qui nous laissent insatisfaits sont considérées dans la pensée midrashique juive comme un espace d’interprétation autorisé par Dieu : une invitation littérale, textuelle, de Dieu à rechercher des niveaux plus profonds de signification et de compréhension par une exégèse créative. Se débattre avec le texte de cette façon, et développer les récits de manière interprétative, libératrice, résistante, empathique et créative, c’est interagir sérieusement avec Dieu et rechercher des relations plus profondes avec lui, en faisant l’expérience d’une belle et sainte diversité d’interprétations.

Pourrions-nous utiliser une herméneutique généreuse fondée sur l’empathie créative, inspirée des principes du Midrash juif, pour amplifier les voix réduites au silence dans les Écritures chrétiennes ?[2]

Étude de cas : Genèse 22 — Le sacrifice du fils de Sarah

Dans Genèse 22, l’enfant bien-aimé et tant attendu de Sarah et d’Abraham est emmené par son père pour être sacrifié à Dieu, comme Dieu le lui demande en rêve. Le récit du texte biblique se concentre uniquement sur Abraham et Isaac, décrivant leurs interactions et la solution finale de l’appel problématique à sacrifier un jeune garçon.

Si nous prenons un peu de recul par rapport au texte et que nous considérons les enfants que nous connaissons et aimons dans nos vies, il semble incroyable qu’Abraham ne montre aucune émotion, aucun repli, aucun chagrin, aucune peur, aucune résistance à l’égard de Dieu face à cette demande impensable pour un parent qui désirait tant un enfant ; même le personnage masculin dominant de l’histoire n’a aucune voix pour exprimer une réaction émotionnelle. Ce qui est encore plus incroyable, c’est l’absence de la perspective de Sarah dans ce texte — la mère d’Isaac — pour qui une si grande partie de son histoire est centrée sur la maternité. Que fait donc Sarah pendant qu’Abraham emmène leur fils en sacrifice humain pour leur nouveau Dieu, YHWH ? Est-elle au courant de ce qui se passe ? Que ressent-elle ? Sylvia Karzen, dans « Taking the Fruit : Modern Women’s Tales of the Bible », écrit un Midrash féministe juif qui permet de débloquer la perspective absente de Sarah dans cette histoire et qui est un exemple de l’efficacité d’une lecture empathique créative[3] :

L’Ange de Dieu vint à Sarah et lui dit : « Prends ton fils Isaac sur la montagne, construis un autel et donne-le en offrande pour prouver que tu es fidèle et que tu crains Dieu. »

Sarah se couvrit les yeux, car elle avait peur de regarder le visage de l’Ange de Dieu, et elle secoua la tête. « Non, je ne peux pas sacrifier mon fils. Il est le cadeau de Dieu pour moi. Il est trop précieux. »

Toute la nuit, Sarah ne put dormir. Sa première pensée fut de s’enfuir avec Isaac dans le désert et de se cacher. Mais dans son cœur, elle savait que Dieu voit et sait tout. Elle pensa ensuite trouver un autre enfant parmi les gens du désert pour l’échanger contre Isaac, mais elle savait que la supercherie serait découverte. Lorsqu’elle se leva de son lit le lendemain matin, elle apprit qu’Abraham, Isaac et deux de leurs compagnons avaient quitté le camp, et elle comprit que l’Ange était également apparu à Abraham et qu’il était parti avec Isaac pour obéir aux ordres de Dieu.

Elle s’écria au Seigneur : « Oh, Maître du monde, Créateur de l’univers, écoute ma prière. As-tu oublié que tu m’as donné un enfant après quatre-vingt-dix ans d’attente ? As-tu oublié que tu m’as dit toi-même que je porterai un héritier à notre peuple, que par ton intermédiaire le fils d’Abraham deviendrait le chef de ta nation ? As-tu oublié l’amour particulier d’une mère pour son enfant ? Mon Dieu, épargne mon fils. Ne permets pas à Abraham de le tuer. Prends-moi comme offrande de paix. J’y vais volontiers — s’il te plaît, retiens la main d’Abraham. »

Comme elle criait ces mots, Dieu les entendit et fit apparaître un bélier dans le fourré, et l’Ange parla à Abraham. « Détache Isaac et prends ce bélier pour l’holocauste, car Dieu a entendu le cœur de la mère Sarah ».

Dans cette lecture, Karzen utilise l’empathie imaginative pour écrire le Midrash, pour visualiser ce que Sarah a pu ressentir et penser dans l’histoire, et utilise cet aperçu empathique pour écrire un récit créatif et inédit à lire en parallèle avec le récit biblique. L’histoire d’un quasi-sacrifice d’enfants reste une lecture choquante et nous amène à nous interroger sur les motivations d’un Dieu qui met son peuple à l’épreuve d’une manière aussi traumatisante et dangereuse, mais nous pouvons supporter ce malaise tout en créant un espace pour que la voix de Sarah, en tant que mère, soit entendue et s’identifie à la peur et à la détresse qu’elle ressent et exprime.

L’empathie créative en tant que stratégie de lecture de la Bible n’est pas une solution à la violence du récit ; l’horreur des textes de terreur dans la Bible existe toujours, mais grâce à une herméneutique de l’empathie créative, elle est prise au sérieux et non expliquée.

Il est évident de voir les avantages d’une stratégie de lecture qui donne la priorité à l’empathie créative : les voix manquantes sont amplifiées ; nous sommes en mesure de considérer l’ensemble des événements sous un angle nouveau ; nous pouvons voir une nouvelle façon dont Dieu nous entend et nous répond ; nous pouvons acquérir une compréhension plus riche et plus complexe du texte biblique ; nous pouvons apprendre à écouter d’une meilleure manière les histoires de terreur que notre voisin a pu subir en nous engageant de façon imaginative dans des expériences qui nous sont étrangères ; nous pouvons progresser dans la pratique de l’empathie, ce qui a un impact sur nos relations personnelles, sur notre relation avec Dieu et sur nos relations avec ceux qui sont peu considérés et réduits au silence dans les histoires de la Bible.

Charlotte THOMAS

Traduction : Elisabeth BAECHER


Cet article a paru en anglais sur le blog du Centre for the Study of Bible and Violence (Centre d’étude de la Bible et de la violence). Nous remercions le CSBV de nous avoir accordé la permission de le traduire.

Charlotte est candidate au doctorat financé par le SWWDTP (AHRC) à l’université d’Exeter, associée de recherche honoraire au Centre for the Study of Bible and Violence (Centre d’étude de la Bible et de la violence), et contributrice/podcastrice pour le podcast académique Ancient Afterlives. Ses recherches portent sur la violence biblique, l’herméneutique féministe, la théologie du véganisme, l’écothéologie et l’intersection de la masculinité, de la Bible et du nationalisme.


Références

[1] TRIBLE, Phyllis. Texts of Terror: Literary-Feminist Readings of Biblical Narratives. Philadelphia, USA: Fortress Press, 1984.

[2] Un bon exemple dans le domaine de la théologie chrétienne récente est GAFNEY, Wilda C. Womanist Midrash: A Reintroduction to the Women of the Torah and the Throne. Kentucky, USA: Westminster John Knox Press, 2017.

[3] KARZEN, Sylvia, « Genesis 22:2 » in Taking the Fruit : Modern Women’s Tales of the Bible, Zones, Jane Sprague, Ed. San Diego, USA : Women’s Institute for Continuing Jewish Education, 1989, PP. 49-51.

servirensemble.com est le fruit de différents auteurs et c'est la richesse de ce blog. Vous trouverez le nom de cet auteur à la fin de l'article. Vos contributions sont les bienvenues, contactez-nous!

2 comments on “Entendre les voix des silencieux – Empathie créative et textes de terreur

  1. Catherine Grasswill

    La Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes est célébrée le 25 Novembre, jour de la fête de sainte Catherine d’Alexandrie dont l’Eglise catholique ne reconnait pas l’authenticité de la vie ni de son martyre. Je suis Catholique et c’est ma sainte patronne, mais il semble que sa légende vienne de l’histoire vraie de Hypathie, une jeune femme grecque éduquée par son père le mathématicien Théon, reconnue comme une grande philosophe à Alexandrie. En revenant de l’université où elle donnait des cours (incroyable à l’époque pour une femme) elle fut lâchement attaquée par une bande de moines chrétiens qui la martyrisèrent au pied de l’autel d’une église car elle refusait d’être chrétienne. (Cf dans World History Encyclopedia : https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-434/hypatie/)
    Catherine

    • Marie-Rose

      .Bonjour Catherine,
      une fois de plus nous ne pouvons qu’être scandalisés par
      les horreurs commises par des chrétiens et encore aujourd’hui !
      Et surtout ne pas se retrancher derrière cette excuse : « ils ne sont
      pas vraiment chrétiens ! » Le chemin de croix pour notre égo et nos
      préjugés ne nous attire pas vraiment !
      Nous avons aussi à apprendre des non-chrétiens, car l’Esprit-Saint répandu dans le monde travaille la conscience de chaque personne.

      La leçon que je retiens est que la persécution commence avec
      les siens quand on voit l’opposition à l’expression des femmes chrétiennes dans l’ église qui reste majoritaire dans le monde, ( et qui explique le rejet de l’évangile et des religions en général
      par beaucoup de femmes comme un moyen d’oppression,
      source de violence structurelle, comme pour Hypathie).
      Son combat pour la justice pour les femmes lui a fait refuser
      un évangile qu’ elle ne reconnait pas intuitivement comme
      une bonne nouvelle, libérante, inspirante, créative………

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :