Quelle tristesse, m’exclamais-je dans le premier volet de cette série sur le masculinisme et la Bible, que la splendeur de l’Evangile, « cette bonne nouvelle qui a attiré et transformé tant d’hommes et de femmes dans les siècles passés en éliminant les barrières existantes, soit aujourd’hui masquée par des lectures qui, sur ce sujet, ramènent tout à la supériorité d’un genre sur l’autre »
Parce que de tout temps ou tout du moins la plupart du temps, l’Eglise s’est fourvoyée en ce qui concerne la relation entre les hommes et les femmes et a participé à la « guerre préventive » contre l’émancipation des femmes, en défendant le patriarcat, en faisant la promotion d’une conception ‘traditionnelle » des rôles de genre, en réaffirmant la suprématie masculine à travers la notion de ‘chef’ et en valorisant les masculinités conventionnelles au nom de la différence naturelle des sexes.
Voilà une affirmation bien péremptoire diront certains ! Et pourtant, les résistances à la nouvelle réalité mentionnée en Galates 3 : 28 mettront des années, des centaines d’années, voire des siècles à se dissoudre.
Pour exemple, lorsque Jésus se met à genoux pour laver les pieds des apôtres, il leur donne une leçon essentielle quant à leur façon de vivre les relations : Ce qui primera dans les relations entre chrétiens sera l’humilité dans le service. Le lavement des pieds n’est mentionné qu’une seule fois par ailleurs dans le nouveau testament et il est alors le fait des femmes ! 1Timothée 5 : 9 – 11[1] le mentionne en effet comme nécessaire à la reconnaissance des veuves sur le rôle des ministères de l’église alors qu’il ne le recommande pas pour les hommes.
La nouveauté que le christianisme introduit dans les relations humaines, tout comme dans les relations hommes-femmes a mis des siècles à être comprise et reçue : à savoir une égalité dans la vie religieuse[2] , mais aussi dans la conjugalité à travers une mutualité dans le vie sexuelle[3] et une mutualité dans l’exercice de l’autorité[4].
Petite remarque, mais néanmoins significative, ce n’est que le 26 janvier 2026 que le Sénat supprime la mention du devoir conjugal dans le mariage, rejoignant enfin les déclarations révolutionnaires que l’apôtre Paul lançait au premier siècle de notre ère dans sa première lettre aux corinthiens, chapitre 7.
Depuis des siècles, les femmes luttent pour être considérées comme des sujets de droits, pour être respectées et reconnue comme des êtres humains à part entière et plus seulement comme des pourvoyeuses de services, que ce soit à travers leurs mains, leurs ventres ou leurs vagins.
Depuis des siècles également, la lutte contre cette libération s’organise et se structure, se renouvelant constamment pour ne pas perdre ses privilèges. Les réseaux sociaux sont devenus la toute dernière plate-forme de mise en avant de ce combat, trouvant là un auditoire parfait, celui des jeunes adolescents en manque de modèles masculins pour se construire. Et les cris de victimisation des hommes, les insultes et les menaces y fleurissent comme rarement auparavant profitant de la dérégulation émotionnelle permise par l’interface de l’écran.
La masculinité se présente comme ‘en crise’ à cause des femmes et de leurs désirs d’émancipation de la tutelle masculine !
Francis Dupuis-Déri[5] démontre néanmoins que ce sentiment d’injustice existe depuis toujours et il parle non pas d’une crise de la masculinité, mais d’un discours de crise servant à repousser, voire à juguler les avancées demandées par les femmes et les féministes. A Rome déjà, en 195 avant Jésus-Christ, Caton l’Ancien affirmait que « les femmes sont devenues si puissantes que notre indépendance est compromise à l’intérieur de nos foyers, qu’elle est ridiculisée et foulée aux pieds en public. »[6] Cela parce que les romaines s’étaient mobilisées contre une loi leur interdisant tout en même temps de conduire des chars et de porter des vêtements colorés.
Aujourd’hui, dans son rapport 2026, le HCE rapporte que 17 % des personnes interrogées adhèrent à un sexisme hostile et 23 % à un sexisme paternaliste. C’est donc bien plutôt la perte de privilège qui façonne ce discours et cette haine envers des femmes qui ne veulent plus servir uniquement les intérêts masculins.
Il est vrai que pour tout privilégié, l’égalité signifie une perte. Mais n’y a-t-il pas quelque chose à gagner lorsque je cède certaines choses que j’estimais légitimes ? Qu’est-ce que le christianisme a à dire aujourd’hui sur la masculinité ? Pourquoi les églises n’ont-elles que peu de propositions à faire à ce sujet ? Pourquoi les discours des hommes chrétiens à ce sujet sont-ils si tièdes ?
Posons-nous ici quelques questions :
- Est-ce que la bible parle des identités masculine et féminines ?
Dans un 3ème article à paraître en juin, je continuerai cette réflexion autour des deux thèses suivantes :
2. L’inédit que la Bible propose comme étant le rôle des hommes dans le couple n’a rien à voir avec le fameux « Boys will be boys »
3. Il y a beaucoup à gagner pour les hommes lorsqu’ils entrent dans une vision réellement biblique de leur identité
Est-ce que la bible parle des identités masculines et féminines ? (1)
A cette question, il nous faut répondre par oui et non. La Bible présente des histoires d’hommes et de femmes enracinés dans des sociétés patriarcales sans valorisation particulière de la part des auteurs que ce soit dans un sens ou dans un autre.
Les termes hébreux zakar (mâle) et nequevah (femelle) [7]servant à décrire la création de l’humanité, construisent une image complexe basée principalement sur leurs caractéristiques physiques complémentaires mais ouvrant également à une compréhension spirituelle dans laquelle chaque membre de ce duo permet à l’autre une construction identitaire qui est de l’ordre de l’achèvement. Je reproduis ici un tableau du livre « Qui nous roulera la pierre ? », qui résume cette création de l’Adam[8] (= humain) en zakar et nequevah :
| Adam-Zakar | Adam-Neqevah | |
| Enracinement biologique | Espace | Temps |
| Lieu de force | Action | Relation |
| Appel spirituel | à se souvenir, à agir dans le temps | à perforer, à agir dans l’espace |
| Modèle placé devant soi | Adam-Neqevah | Adam-Zakar |
Lorsque le péché survient en Genèse 3, la relation hommes-femmes ne se construit plus dans un vis-à-vis de réciprocité et d’apprentissage l’un avec l’autre, l’un par l’autre, mais dans une valse infernale où les jeux de séduction/domination de l’un sur l’autre s’entremêlent avec les enjeux des enfants à venir[9].
Les femmes se définiront par leurs relations aux enfants (leurs possessions ?) et à leurs maris. Les hommes quant à eux se définiront par leurs relations au travail et à leurs épouses : la domination d’une terre et d’un corps de femme. Un homme se reconnait alors comme homme lorsqu’il peut dire « Je possède ET domine une (voire plusieurs) femme »
On touche ici au narratif principal des masculinistes ! Malheureusement, ce narratif se retrouve trop souvent dans les milieux chrétiens. L’insistance du texte biblique dans l’ancien testament sur le mariage, la famille ainsi que sur les bénédictions issues de ces réalités fait trop souvent oublier que la nouvelle alliance se construit sur d’autres réalités. Ce faisant, la survalorisation du mariage dans nos églises évangéliques maintient une pression forte sur les hommes autant que sur les femmes et le célibat est considéré comme un état par défaut !
Or, l’enseignement de Jésus tranche nettement par rapport à celui de l’ancien testament. Pour le résumer, ce n’est plus dans le couple, dans la relation hommes-femmes que se construisent nos identités, mais dans la suivance du Christ. Et ce que nous soyons homme ou femme !
Barry Danylak[10] affirme que « premièrement, le mariage n’est pas aussi fondamental pour édifier le peuple de Dieu dans la nouvelle alliance qu’il l’était dans l’ancienne alliance. Deuxièmement, le célibat annonce l’âge à venir dans lequel le mariage lui-même sera obsolète. » et considère que le célibat est un témoignage rendu « à la suffisance du Christ en toutes choses. »
La non-mise en valeur de la nouveauté de l’alliance en Christ, ou sa non-compréhension, aboutit à la perpétuation d’un modèle erroné de construction de nos identités de chrétiens. Erroné parce qu’incomplet. De même, la maternité[11] passe au second plan par rapport à la suivance du Christ. Tout comme le mariage[12].
Les discours de nos églises qui trop souvent considérent ces états (mariage, maternité et paternité, filiation) comme essentiels, jettent dans la confusion tous ceux qui pour une raison ou une autre n’y correspondent pas. A l’heure où une véritable ‘épidémie de solitude’ frappe l’ensemble de la société, église comprise, il ya urgence à ajuster nos propos !
Comment se définit-on aujourd’hui quand on est un homme ?
Le sondage 2026 de Toluna Harris pour le rapport 2026 du HCE affirme que :
- 83% des hommes définissent leur identité masculine dans le fait de prendre soin financièrement de sa famille
- 76% dans le fait de réussir professionnellement
- 63 % dans le fait d’être sportif
- 62% dans le fait d’avoir une femme
- 56 % dans le fait d’avoir un esprit de compétition
Le texte biblique propose aux hommes (et aux femmes d’ailleurs !) la démarche inverse. En suivant le Christ, nous sommes invités à :
Philippiens 2 : 5-7
« Ayez en vous les sentiments qui étaient en Jésus-Christ, lequel, existant en forme de Dieu, n’a point regardé comme une proie à arracher d’être égal avec Dieu, mais s’est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes »
J’aime tout particulièrement ici l’usage du terme « arpagon » traduit par « une proie à arracher » parce qu’il me rappelle l’Avare de Molière et ce personnage si cru de vérité qu’est Harpagon dont l’avarice structure toute l’existence.
Pour apprécier ce que ce texte a à dire sur notre sujet, rien de mieux que de s’y placer soi-même. Essayons :
« Si j’existe en forme d’homme, je suis invité à ne pas regarder comme une proie à arracher de rester égal aux hommes, de conserver tous mes privilèges d’homme, mais à me dépouiller moi-même en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable à … »
A qui ? Aux personnes que la société place ‘en dessous’ de moi ? Aux femmes ? J’entends déjà les cris des masculinistes, qu’ils soient non croyants ou chrétiens !
Sur son compte fb, Philippe Tarabon a ce mot à propos des idéologies actuelles et il convient parfaitement à mon sujet :
« Là où l’Évangile dit il n’y a ni Juif ni Grec, ni esclave ni libre, ni homme ni femme… une dissolution des catégories dans l’amour universel… l’idéologie contemporaine ne cesse au contraire de multiplier et rigidifier les catégories, d’assigner chacun à une identité, d’en faire la mesure de toute chose. »
Ainsi, exit les finances (le fameux principe très apprécié en milieu évangélique de l’homme qui pourvoit !), exit la réussite professionnelle ou sportive, l’esprit de compétition pour définir ce que c’est un homme. Ces catégories-là n’ont aucune utilité pour définir la masculinité dans la Bible parce qu’elles sont bien en-deça de ce que Dieu propose à l’homme.
La Bible invite les hommes (les maris également !) à prendre de la hauteur, à ne jamais oublier que leur objectif de vie premier est d’ avoir en eux les sentiments du Christ lorsqu’il se dépouille de ses privilèges.
Et que c’est là que se trouve leur identité !
Joëlle Sutter-Razanajohary
Références
[1] 1 Timothée 5 : 9 – 10 « Qu’une veuve, pour être inscrite sur le rôle, n’ait pas moins de soixante ans, qu’elle ait été femme d’un seul mari, qu’elle soit recommandable par de bonnes œuvres, ayant élevé des enfants, exercé l’hospitalité, lavé les pieds des saints, secouru les malheureux, pratiqué toute espèce de bonne œuvre. »
[2] Galates 3 : 28 « En Christ, il n’y a plus ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni homme et femme ». Combien d’interminables débats ce verset n’a-t-il pas suscité, dont la grande majorité ne faisaient qu’essayer de restreindre la portée de ce « En Christ ».
[3] 1 Corinthiens 7 : 3-4
[4] 1 Corinthiens 11 : 3 à 12 – Ce passage compte parmi les traductions les plus infamantes de la bible, renversant littéralement la thèse soutenue par l’apôtre Paul, à savoir que « la femme a autorité sur la tête », par l’ajout de deux expressions (en rouge) ne figurant pas dans le texte grec original : « la femme doit avoir sur la tête une marque de l’autorité dont elle dépend ».
[5] Dans « La crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace » Collection Observatoire de l’antiféminisme. Les éditions du remue-ménage, Montréal 2018, page 32.
[6] Susan Faloudi, « Backlash. La guerre froide contre les femmes. » Paris, 1993, page 120.
[7] Joëlle Sutter-Razanajohary, « Qui nous roulera la pierre ? », Editions Empreinte temps présent, 2018.
[8] Genèse 5 : 1 « Voici le livre de la postérité d’Adam. Lorsque Dieu créa l’Adam, il le fit à la ressemblance de Dieu. Il créa le mâle et la femelle, il les bénit, et il les appela du nom d’Adam, lorsqu’ils furent créés. »
[9] Genèse 3 : 16 « Il dit à la femme : J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi. »
[10] Barry Danilak, « Le célibat réhabilité. Signe du royaume qui vient. » Ed. Excelsis, 2010, page 190.
[11] Luc 11 : 27-28 « une femme, élevant la voix du milieu de la foule, lui dit : Heureux le sein qui t’a porté ! heureuses les mamelles qui t’ont allaité ! Et il répondit : Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent ! »
[12] Matthieu 22 :30 « Car, à la résurrection, les hommes ne prendront point de femmes, ni les femmes de maris, mais ils seront comme les anges de Dieu dans le ciel.
