Spiritualité

« Égalité biblique » – quelle inspiration ? (partie 3)

Nous terminons notre réflexion sur la notion de « l’égalité biblique » dans le Nouveau Testament. (Retrouvez la première et la deuxième partie de cette réflexion sur notre blog.)

Améliorer notre herméneutique 

Nous avons signalé que, dans l’Ancien Testament, de nombreux éléments textuels existent qui tendent vers une égalité entre hommes et femmes, malgré la Chute qui a eu pour résultat la domination masculine, et malgré la société patriarcale au sein de laquelle les récits bibliques se déroulent. Ces éléments sont ignorés ou minimisés dans les lectures traditionnelles, d’où la nécessité de veiller sur nos pratiques herméneutiques.

L’égalité biblique repose avant tout sur l’équité divine – la justice et la droiture de Dieu. Et spécifiquement sur la création de l’homme et la femme à l’image de Dieu (Gen 1 et 2) comme fondement de l’humanité.

Puisque les femmes sont des êtres humains à l’image de Dieu, on ne doit pas leur voler des caractéristiques humaines, telle que la capacité à exercer de l’autorité ou à prendre de bonnes décisions, sous prétexte que ce seraient des caractéristiques ou compétences exclusivement masculines.

Ces considérations sont amplifiées dans le Nouveau Testament

Jésus n’invoque jamais la Chute (entendons par là ces insinuations millénaires que les femmes sont plus crédules que les hommes, ou que Eve est responsable de la Chute) pour argumenter et justifier une inégalité dans les relations hommes-femmes.

Mais comment le pourrait-il ? Il est mort à la croix, il a versé son sang pour le pardon des péchés. Jésus-Christ est « l’agneau de Dieu qui ôte le péché du monde ».

Les femmes chrétiennes sont purifiées au même titre que les hommes.

Ainsi, dans 1 Timothée 2, Paul non plus n’évoque pas la Chute comme facteur limitant pour les femmes. Sa référence à Eve[1] est une analogie qui sert d’avertissement dans une situation localisée d’hérésie, similaire à celle faite dans 2 Corinthiens 11.3. Croire le contraire est une erreur d’ordre herméneutique qui a traversé des siècles de lecture biblique. 

Jésus ne renvoie jamais à « l’ordre créationnel » (entendons par là un ordre hiérarchique) mais seulement à l’humanité commune de l’homme et de la femme, et à l’unité du couple, dans le dessein de Dieu – ce qui est l’aboutissement du récit de Genèse 2.

N’avez-vous pas lu que le Créateur, dès le commencement, les fit mâle et femelle  5 et qu’il dit : C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et les deux seront une seule chair. 6 Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Que l’homme ne sépare donc pas ce que Dieu a uni ! (Matthieu 19.4-5)

La lecture faite par Jésus ne devrait-elle pas guider notre herméneutique ?

Ainsi, Paul non plus n’évoque pas nécessairement un ordre hiérarchique, lorsqu’il rappelle le récit de la Création dans 1 Timothée 2 pour expliquer qu’il serait illogique, vu l’unité voulue par Dieu dans le couple, qu’une femme domine (NBS)[2] sur un homme (d’autant plus une femme mal instruite et séduite par les fausses doctrines comme ici).

Et Paul non plus n’évoque pas nécessairement un ordre hiérarchique, lorsqu’il argumente, dans 1 Corinthiens 11, à partir du déroulement séquentiel de la création de l’homme puis la femme, le maintien des codes sociaux de son époque concernant l’habillement des hommes et des femmes. Notons qu’il ne limite aucunement la participation des femmes au culte public. 

Dans son enseignement, Jésus met les disciples hommes et femmes sur un pied d’égalité

Jésus choisit 12 disciples[3] qui deviennent ses apôtres ; le rôle s’avère important, car par la suite l’apostolicité sera un critère pour l’inclusion de textes dans le canon du Nouveau Testament.

Mais ce fait, compréhensible étant donné la culture de l’époque, est régulièrement invoqué comme une sorte de preuve irréfutable et définitive d’une inégalité fondamentale entre hommes et femmes pour la conduite future de l’église… 

Cela revient à annuler et à refuser de prendre en considération les autres données des Écritures, ce qui crée une dissonance au niveau herméneutique.

Mais Jésus avait des femmes disciples ! Ainsi Luc, disciple de la deuxième génération, converti après la crucifixion et résurrection de Christ, se donne pour mission de relever l’existence de ce groupe auprès de Jésus (Luc 8.1-3, 23, 24) et de pointer les femmes disciples du livre des Actes.

Tous ceux qui le connaissaient, et les femmes qui l’avaient accompagné depuis la Galilée, se tenaient à distance et regardaient ce qui se passait. (Luc 23.49)

Lorsqu’elles trouvent le tombeau vide, deux anges leur apparaissent :

Il n’est pas ici, il s’est réveillé. Souvenez-vous de quelle manière il vous a parlé, lorsqu’il était encore en Galilée 7 et qu’il disait : Il faut que le Fils de l’homme soit livré aux pécheurs, qu’il soit crucifié et qu’il se relève le troisième jour. 8 Et elles se souvinrent de ses paroles. (Luc 24.6-8)

Cette prédiction de sa mort faisait partie d’un enseignement livré « en privé » à ses plus proches disciples [4]:

Il dit à ses disciples : 44 Quant à vous, prêtez bien l’oreille à ces paroles : le Fils de l’homme va être livré aux humains. 45 Mais les disciples ne comprenaient pas cette parole ; elle était voilée pour eux, afin qu’ils n’en saisissent pas le sens ; et ils avaient peur de l’interroger à ce sujet. (Luc 9.44-45)

L’intention claire de Luc est de placer ces femmes disciples au cœur du ministère de Jésus et de souligner qu’elles sont les premières à recevoir et transmettre la bonne nouvelle – malgré la difficulté masculine à écouter la parole d’une femme :

C’étaient Marie-Madeleine, Jeanne, Marie de Jacques et les autres, avec elles ; elles le dirent aux apôtres ; 11mais ces paroles leur parurent une niaiserie et ils ne crurent pas les femmes12Pierre cependant … (Luc 24.10-12b ; 22-24).

Oui – le fait glorieux de la résurrection est difficile à comprendre et à croire ! Alors pourquoi confier ce message rédempteur – à des femmes ? 

Jésus lui-même justifie Marie lorsqu’elle prend une posture du disciple : 

… Marie … s’était assise aux pieds du Seigneur et écoutait sa parole […] « Marie a choisi la bonne part : elle ne lui sera pas retirée » (Luc 10.39, 42)

Jésus va jusqu’à mettre le statut de disciple sur un plan qui dépasse les conventions sociales et les liens familiaux :

Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui entendent la parole de Dieu et la mettent en pratique. (Luc 8.21)

Luc, Pierre et Paul ne suivent-ils pas tout simplement Jésus dans cette inspiration de tendance égalitaire ?

Luc relève l’interprétation de Pierre lors de l’évènement de la Pentecôte :

ces gens ne sont pas ivres comme vous le supposez, car ce n’est que la troisième heure du jour. 16 Mais c’est ce qui a été dit par l’entremise du prophète Joël :

17 Dans les derniers jours, dit Dieu,
je répandrai de mon Esprit sur tous ;
vos fils et vos filles parleront en prophètes,
vos jeunes gens auront des visions
et vos vieillards auront des rêves.

18 Oui, sur mes esclaves, hommes et femmes, en ces jours-là,
je répandrai de mon Esprit, et ils parleront en prophètes. (Actes 2.15-18)

C’est une parole clairement « égalitaire », qui repose directement sur l’équité de l’Ancien Testament – sur Joël 3.1-2, une intertextualité explicite, avec aussi une référence plus indirecte à Jérémie 34 concernant la libération des « esclaves et des servantes » (v.16) – c’est-à-dire, « son frère, son prochain » (v.17). 

Cela renvoie aux paroles de Marie concernant le renversement social opéré par l’Évangile (Luc 1.48, 51-53) et celles de Jésus proclamant sa mission :

L’Esprit du Seigneur est sur moi,
parce qu’il m’a conféré l’onction
pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres ;
il m’a envoyé
pour proclamer aux captifs la délivrance
et aux aveugles le retour à la vue,
pour renvoyer libres les opprimés,
pour proclamer une année d’accueil de la part du Seigneur.
(Luc 4.18-19)

Il existe une intertextualité riche autour des thèmes de la justice et l’équité, l’amour du prochain et la libération de l’oppression, qui se trouve pleinement exprimée dans l’œuvre de Christ à la croix et qui constitue une éthique égalitaire.

Paul le résume magistralement dans Galates 3 et 4, et de manière explicite dans les versets 26 à 29 du chapitre 3.

Car vous êtes tous, par la foi, fils de Dieu en Jésus-Christ. 27 En effet, vous tous qui avez reçu le baptême du Christ, vous avez revêtu le Christ. 28 Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme, car vous tous, vous êtes un en Jésus-Christ. 29 Et si vous appartenez au Christ, alors vous êtes la descendance d’Abraham, héritiers selon la promesse.

Qui se souvient de la femme courbée appelée « fille d’Abraham » par Jésus[5] ?

En écho à Genèse 1.27, ce texte de Galates dit « il n’y a plus ni mâle et femelle » – car il n’y a jamais eu, « créationnellement », d’opposition à faire entre les deux sexes créés à l’image de Dieu.

Ce sont les conséquences de la Chute qui avaient « séparé » – par des relations de domination et non d’amour – ce que Dieu avait uni.

Ce texte fonde l’unité des croyants en Christ et l’appartenance commune au corps de Christ (et donc à toutes les expressions de celle-ci) sans discrimination possible.

Pas étonnant alors que Paul nomme et salue une foule de collaboratrices dans les épitres

Une herméneutique qui tient pleinement compte de cette éthique égalitaire

J’ai tenté, dans cette série de réflexions, de faire ressortir ce courant « égalitaire » qui traverse toute l’Écriture.

Mon but n’a pas été de faire encore l’exégèse des textes de Paul, car même si cela fait partie du travail théologique, il me semble que trop souvent ces arbres cachent la grande forêt de l’Évangile.

Il faut savoir prendre du recul pour évaluer notre herméneutique, être bien conscients du pourquoi des choix herméneutiques que nous faisons – notamment quand on isole quelques versets bibliques de l’ensemble des Écritures, pour ensuite les utiliser pour restreindre ou interdire le rôle des femmes. Cela produit des tensions et des effets contradictoires dans l’église (en interne).

Par ailleurs, Paul et Pierre tentent de réguler les tensions provoquées par l’Évangile au contact de la société gréco-romaine (en externe) avec des recommandations pratiques : port de vêtements typiques, apprendre avant d’enseigner, ne pas s’autoproclamer, ordre dans le culte public, respect et soumission mutuelle.

Une précision : j’utilise le mot « égalitaire » pour éviter l’alternatif « égalitariste », qui à mon sens, rend tout le monde absolument identique et uniforme et ne rend pas compte de la beauté de la Création de l’humanité en deux sexes. 

Ainsi, nous, dès maintenant, nous ne connaissons personne selon la chair (2 Co 5.16)

Jésus-Christ est le fondement de « l’égalité biblique », car nous sommes Un en Lui !

© Victoria Déclaudure avril 2026


Références

[1] Voir les articles suivants : Eve séductrice : toutes coupables ? et La femme ne doit pas prêcher. Interdiction permanente de Paul en 1 Timothée 2.12 ?
[2] Prendre autorité, dans le LS et le BDS. Le verbe grec employé ici ne parle pas de l’exercice d’une autorité légitime ; le mot habituel pour ‘autorité’ n’apparaît pas dans le verset.
[3] Le chiffre 12 porte aussi un symbolisme vis-à-vis des 12 tribus d’Israël.
[4] C’est le ‘secret messianique’ de Marc (par exemple, Marc 9. 30-32) trouvé également en Matthieu 17.22-23.
[5] Voir l’article : John McArthur vs Beth Moore : Offensé par la grâce ?

Victoria Declaudure a été membre de l'équipe pastorale de l'Eglise Vie Nouvelle (Saumur) pendant 17 ans avant de rejoindre celle de l'Eglise Evangélique d'Angers. Titulaire d'un master en théologie, elle est l'auteur de plusieurs articles ainsi que du mook 'Pionnières du XXième siècle, le ministère oublié des femmes pentecôtistes françaises 1932-48'

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