Progresser en Église

La métaphore conjugale dans la Bible

Comment comprendre la métaphore conjugale présente comme un fil rouge dans les Écritures ? Merci à la pasteure Joëlle Razanajohary pour sa vidéo interpellante et édifiante en partenariat avec Campus protestant.

Violence conjugale en milieu chrétien

En 2019, 146 femmes ont été tuées par leur conjoint, soit 25 femmes de plus qu’en 2018. Les couples vont mal et les confinements répétitifs dus à la pandémie mondiale de Covid-19 ont semble-t-il aggravé la situation dans le domaine des violences conjugales et familiales. 

Nous pourrions croire que dans nos milieux chrétiens, qu’ils soient catholiques, anglicans, protestants ou même protestants évangéliques, ce genre de choses n’existe pas. Non, chez nous, point de femmes battues, violentées, assassinées. ‘Nos’ couples vont bien ! Chez nous l’amour se vit sans accrocs, sans déchirures, sans cris. N’avons-nous pas toutes les ressources de la foi, de l’espérance et de l’amour, comme l’affirme l’apôtre Paul au terme de l’un des plus célèbres chapitres de sa première épitre aux Corinthiens ? 

Comme le disent les spécialistes de la violence conjugale, « Ce qui ne devrait pas être, ne peut pas être » ! Cet impensé de la violence conjugale transforme certaines situations de vie dans les milieux chrétiens en une prison bien plus pernicieuse que dans les milieux non croyants. Partout, des femmes sont battues, frappées par des (ex) conjoints violents, mais dans les milieux chrétiens quels qu’ils soient, l’horreur est à son comble parce que tous deux sont assis côte à côte et souriants sur les chaises des communautés le dimanche matin. Car dans nos milieux, le mariage est pris bien plus au sérieux et il se nourrit encore de nombreux mythes.  

Comment est-ce possible ?

Comment cela est-il possible, alors que nos Évangiles nous offrent un exemple parfait, celui du Christ qui valorise les femmes, les accueille comme disciples à l’instar des hommes, leur reconnait une égale dignité, un identique accès au savoir ? Alors même qu’il s’est donné en exemple aux hommes et aux femmes de tous les temps et plus précisément aux maris quant aux relations qu’ils devraient entretenir avec leurs épouses ?

Tout se passe comme si pour certains, la relation conjugale échappait aux recommandations principales faites par Jésus. Comme si dans cette relation-là, d’autres principes entraient en ligne de compte et les supplantaient.

Si vraiment le mariage humain est à l’image de la relation de Dieu avec l’humanité, qu’est-ce que nous n’avons pas compris pour qu’il y ait tant d’échecs au milieu de nous ? 

Le thème de la conjugalité dans la Bible

Le thème de la conjugalité est un fil rouge qui traverse toutes les Écritures. On découvre ce thème dès la première page, où les démêlés d’Adam et Eve préfigurent déjà toutes les crises à venir. Il déroule son fil rouge à travers l’Ancien Testament dans lequel l’amour romantico-érotique des amants du Cantique des Cantiques côtoie les harangues prophétiques d’Esaïe, d’Osée ou d’Ezéquiel qui, s’adressant au peuple d’Israël, le dépeignent comme une épouse adultère. 

Il s’épanouit pleinement dans les Évangiles où Jésus se présente lui-même comme le fiancé de l’humanité croyante et fidèle, et annonce les noces à venir. Il continue hardiment son chemin jusqu’à la dernière page du livre de l’Apocalypse où l’Esprit (Saint) et l’épouse (l’humanité rachetée), comme dans un dernier souffle avant que le Livre ne se referme, unissent leurs voix pour inviter l’époux (le Christ) à entrer dans le temps de ses épousailles. 

Cependant, ce thème a rarement été considéré dans ses évolutions et sa construction intra-scripturaires. De même la métaphore conjugale, de laquelle découle toute une série d’injonctions données au couple humain et plus particulièrement à l’épouse, a rarement été questionnée en tant que métaphore… 

Or c’est par là qu’il fallait, qu’il faudrait commencer… 

Une métaphore, et alors ?

Dans tout dictionnaire, littéraire ou non, la métaphore est définie comme « l’emploi d’un terme concret pour exprimer une notion abstraite par substitution analogique, sans qu’il y ait d’élément introduisant formellement une comparaison. » (Larousse)

Le terme concret est ici le couple humain, le terme abstrait la relation Dieu-humanité. 

Or, la mise en parallèle de deux éléments dissemblables oblige à la prise en compte des dissemblances tout comme des ressemblances pour saisir où exactement se situe le déplacement opéré par la métaphore : ‘La terre est bleue comme une orange’ affirme Eluard, mais tout le monde sait que les oranges ne sont pas bleues. Cette métaphore poétique bien connue des étudiants préparant leur baccalauréat met en résonnance deux éléments réellement dissemblables de plusieurs manières : un fruit et une planète. La couleur de la planète (vue du ciel) est associée à la forme du fruit et cette association ne peut que heurter l’imaginaire de l’auditeur puisque le fruit lui-même porte le nom d’une autre couleur que celle retenue pour définir la planète. C’est précisément de cette rencontre inédite, de ce heurt que naissent le déplacement, l’élan poétique et le besoin d’interprétation.

Faute de réflexion et d’interprétation, nous risquerions de considérer comme porteurs de sens des éléments se rapportant à la dissemblance seulement. Cela a régulièrement conduit à une distorsion dans notre compréhension des relations internes à nos couples humains tout comme dans notre conception du couple divino-humain. 

Le double déplacement provoquée par la métaphore biblique

Dans l’Ancien Testament

Il faut donc commencer par le début pour donner un sens à cette métaphore. Et le point de départ est « hors Ecriture », pourrait-on dire. En effet, le Proche-Orient ancien utilisait depuis longtemps cette image de la relation du couple pour parler des relations divino-humaines. Mais la plupart du temps, cette métaphore se construisait avec l’image de l’accouplement d’un dieu et d’une déesse, symbolisé par celui du roi avec une courtisane. La métaphore biblique se construit en opposition avec cette réalité-là et provoque un double déplacement bien présent dans tout l’Ancien Testament :

  • Dieu est le Tout-Autre. Le lien qu’il cherche à établir avec l’humanité se construit avec l’humanité dans son entièreté, c’est-à-dire dans ses deux composantes mâles et femelles.
  • Dieu est hors sexualité. Son lien se construit avec l’humanité sans génération sexuée donc sans lien avec la procréation. (Faut-il y voir un lien avec les problématiques de stérilité des couples de patriarches et matriarches ?)

Dans le Nouveau Testament

C’est sur la base de ce double déplacement que la métaphore continue de tisser une nouvelle réalité dans le Nouveau Testament avec l’arrivée de Jésus. Lorsqu’il prend une chair humaine, il prend en fait la place de l’élément féminin de la métaphore l’humanité, et en même temps, il se présente comme son fiancé, comme l’élément divin et donc masculin de la métaphore vétérotestamentaire. Il opère ainsi à nouveau un double déplacement aboutissant à de nouvelles dissemblances :

  • L’incarnation du Fils et la glorification du Christ ont eu pour résultat de ‘réintroduire’ du féminin là où il n’apparaissait plus, là d’où il avait été exclu, c’est-à-dire dans les sphères religieuse et publique. 
  • La dernière limite dont il faut impérativement tenir compte face à la profusion de métaphores que le Nouveau Testament utilise pour parler de la relation qui se construit entre Jésus et l’Eglise c’est que toutes les métaphores évangéliques qui décrivent le couple divino-humain ne s’appliquent pas forcément au couple humain.  

Lorsque la métaphore conjugale est ‘lue’ dans son contexte proche-oriental et interprétée dans sa réalité littéraire de métaphore, nos interprétations sont bouleversées ! Il y a donc urgence dans notre lecture biblique à tenir compte de tous ces déplacements qu’opère la métaphore conjugale. Ne pas le faire aboutit encore trop souvent à une mécompréhension de ce que la Bible propose comme modèle de vie pour les couples chrétiens.

Conclusion

J’aurais aimé finir cette courte intervention en abordant les points de ressemblance entre les deux couples humano-divin d’une part et humano-humain d’autre part. 

Mon prochain livre « Une invitation à la danse : la métaphore conjugale dans la Bible » à paraitre dans quelques mois aux éditions Olivetan, étoffe ces quelques considérations que je viens de partager très, trop rapidement avec vous. Il détaille aussi bien les points de réfractions dans la métaphore et les conséquences néfastes pour le couple en cas de lecture biblique qui ne tiendrait pas compte de ce phénomène particulier, que les points de ressemblance qui eux, nous informent pleinement du projet divin aussi bien pour sa relation avec nous en tant qu’humanité que pour la relation dans le couple. 


Coproduction : Campus protestant / Servir Ensemble – servirensemble.com
Intervenante : Joëlle Razanajohary

Joëlle Sutter-Razanajohary est pasteure de la Fédération des Églises Évangéliques Baptistes de France dont elle est Secrétaire Général depuis septembre 2020. Elle est la fondatrice du blog 'Servir Ensemble'. Elle est également autrice de livres ("Qui nous roulera la pierre?", Empreinte, 2018; "Une invitation à la danse. La métaphore conjugale dans la Bible" Olivetan, Mai 2021) et de nombreux articles.

2 comments on “La métaphore conjugale dans la Bible

  1. Marie-Rose

    Bonsoir,
    on attend avec impatience la sortie de votre prochain livre !

    Pendant longtemps, cette métaphore omniprésente ds la bible a conditionné
    ma vie chrétienne. Je voyais le masculin du coté de Dieu, de la connaissance,
    de l’autorité et de la puissance et le féminin du coté humain, de la faute, de
    l ‘adultère, de la prostituée et de la soumission.
    Pourtant intuitivement, je sentais que que cela ne collait pas mais je n’arrivai
    pas à l’intégrer dans ma compréhension de Dieu et à trouver ma place.

    Votre étude est très intéressante car elle permet de revisiter cette image qui
    est relative et limitée en fait, pour la réajuster, la compléter et cela grâce à
    votre angle de vue : celui d’un regard de femme.
    Merci pour cet éclairage qui aidera hommes et femmes à corriger leurs
    relations pour évacuer la violence dans nos milieux chrétiens

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