Spiritualité

Lire Ruth autrement

Dans ce texte émouvant, Marie Holdsworth nous invite à revisiter l’histoire bien-aimée de Ruth en nous posant plein de questions… et si ce livre était aussi un livre de luttes et de souffrances ?

Au loin, un murmure. A peine audible. Un faible cri dans le brouhaha. Et puis un autre, un peu plus loin. Tel un écho au premier murmure. Ils se reconnaissent, se répondent, s’interpellent. D’autres se joignent à eux, parfois timidement, parfois avec assurance. Un cri retentit. Le brouhaha s’arrête, s’étonne et puis reprend. Avec de plus en plus d’assertivité, des voix se font entendre, pour être bien souvent rabrouées. A l’écart pendant si longtemps, leur existence même avait été oubliée. Et les voilà donc qui surgissent de façon inattendue. Surprenantes, elles ont le pouvoir de renverser nos certitudes, déstabiliser nos fondations. Ont-elles raison ? Est-il seulement question de raison ? Qui a droit au débat ? Qui peut apporter sa pierre à l’édifice ? 

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Dans un parc sur un banc, deux femmes blanches parlent en regardant tomber les feuilles orangées. La première, plus âgée raconte : « Depuis que je suis petite, cette histoire de Ruth me pose question. Mais il valait mieux ne rien dire… Et pourtant, il ne fait aucun doute pour moi que cette histoire n’est pas nette. Ce n’est ni plus ni moins une affaire de trafic sexuel ! Ruth est contrainte par Noémie à (presque) se prostituer ! Et dire que l’on cite ce livre lors des mariages… c’est à se demander si les gens lisent la Bible ! »

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Mais non… Ruth et Noémie, voici enfin un modèle biblique pour parler positivement du lien qui peut exister entre deux femmes. La plupart des femmes dans la Bible sont jalouses l’une de l’autre, se crêpent le chignon et se font des coups bas, souvent pour une question de fertilité ou non (regardez par exemple Sarah et Agar, Rachel et Léa, Anne et Penina…) ! Ruth et Noémie, c’est l’histoire d’un lien qui se crée, qui se consolide au creux des difficultés. Ça fait chaud au cœur de voir des femmes qui s’entraident, se veulent du bien et sont prêtes à faire un bout de chemin ensemble positivement. 

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Positivement, ça reste à voir. Mieux vaut faire attention à comment on présente cette relation belle-mère, belle-fille et ne pas l’absolutiser[1]. En Asie par exemple, où la soumission de la belle-fille à la belle-mère doit bien souvent être totale, un tel texte pourrait faire des dégâts…[2] Comme quoi, on n’est jamais si neutre que ça fasse au texte. Nos préconceptions, visions du monde nous impactent bien plus qu’on ne le pense.

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Il ne faudrait pas oublier non plus que Ruth est essentiellement décrite comme « la Moabite », l’étrangère. Et franchement, ça ne fait pas bon genre ! On a tellement adopté cette bonne vieille Ruth qu’on en viendrait à la rendre comme nous. Ruth, c’est d’abord cette femme immigrée qui vient du peuple ennemi, vous savez celui-là que l’on tolère vaguement, mais dont on espère de tout cœur qu’aucun de nos enfants n’aura le mauvais goût d’épouser un ou une de ses ressortissants. D’ailleurs le texte biblique est clair là-dessus : « Les Ammonites et les Moabites ne seront jamais admis dans l’assemblée du Seigneur » (Dt 23 : 4), alors… Parce que franchement, on n’est pas racistes nous, mais on se passerait bien d’eux dans la famille. Si vous voyez ce que je veux dire. Nos lois sont bonnes, on est sympas mais il ne faudrait quand même pas qu’ils en profitent non plus. On les accueille, ce n’est pas ça mais… 

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Ce jour-là, à l’école du dimanche, la petite fille demande ce qui est arrivé à Orpa. « Pourquoi elle n’est pas restée, elle ? Qu’est-ce qu’elle a fait après ? » 

Le texte biblique ne dit rien, ni négativement, ni positivement. Il ne condamne pas, il ne moralise pas. Il reste centré sur les faits. Ce qui est surprenant, c’est qu’Orpa obéit à Noémie. Elle rentre chez elle, comme Noémie le lui demande. Alors que l’on dirait que Ruth, elle, n’en fait qu’à sa tête[3]. Pour certains lecteurs appartenant à des minorités, l’attitude d’Orpa représente même une lueur l’espoir parce qu’elle ne rejette pas ses ancêtres[4].

« Et toi, qu’en penses-tu ? Qu’est-il arrivé à Orpa ? » 

Ce n’est plus son histoire que l’on raconte. Son point de vue n’a finalement pas beaucoup d’intérêt pour le lecteur. Elle appartient à l’autre peuple, celui dont on n’écoute pas les histoires[5].

Mais il n’y a pas que cette petite fille qui s’est interrogée là-dessus. Les commentaires midrashiques du livre de Ruth ont de quoi surprendre. Le départ d’Orpa aurait selon eux conduit à des conséquences violentes. Orpa aurait été brutalisée et violée à plusieurs reprises sur le chemin du retour. Par la suite, elle deviendra l’ancêtre de Goliath qui sera donc tué par l’arrière-petit-fils de Ruth[6]. Tout cela est bien sanglant… A donner envie de désobéir…

Alors qu’est-il arrivé à Orpa. Qui le sait ? Aucun texte moabite ne nous est parvenu pour nous le raconter[7]. L’histoire est remplie de trous. 

« Et toi, qu’en penses-tu ? Qu’est-il arrivé à Orpa ? » 

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Est-ce que Ruth avait réellement le choix ? Quelles étaient ses perspectives dans la maison de sa mère, elle qui avait épousé un Israélite ? D’où venait-elle ? Quelle avait été son histoire, son parcours ? Est-ce que Noémie voulait vraiment d’elle lors de son retour à Bethléem ? 

Semblable a tant de travailleurs migrants, son choix devait être complexe et peut-être plus limité qu’il n’y paraît[8]. Pour Bonnie Honig, il n’est question ici ni d’une histoire d’amour réussie ni du modèle d’une conversion au judaïsme (l’interprétation juive traditionnelle), mais d’une étrangère seule sans soutien communautaire. Son intégration à la communauté de Bethléem reste ambivalente et incomplète, comme en témoigne son silence et sa presque invisibilité à la fin du livre[9]. Si, tel Abraham, Ruth est partie, elle n’en demeure pas moins solitaire et stigmatisée. Elle est assimilée à la communauté, mais pas entièrement intégrée[10]. Athalya Brenner, pour sa part, établit plusieurs liens entre la situation de Ruth et celle de travailleurs migrants[11]. Elle considère que le choix de Ruth n’était probablement pas aussi libre que nous voudrions l’imaginer, comme c’est le cas pour beaucoup de travailleurs migrants[12].

L’actualité regorge d’images de ces migrants partis de chez eux pour trouver du travail, de meilleures conditions de vie ailleurs. Ces hommes, ces femmes, ces enfants qui parcourent des routes semées d’embûches et de dangers avec le faible espoir d’une situation un peu meilleure. Bien souvent ils quittent leurs pays à regret, poussés par la violence, la faim, la peur. Quand je vois les migrants sur les routes vers l’Europe, est-ce que je peux lire Ruth sur leurs visages ? 

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Sur la pause de midi, lors d’une rencontre entre académiques dans une faculté de théologie, la théologienne Dr. Fulata Lusungu Moyo est invitée pour parler du livre de Ruth[13]. Passionnée, elle raconte, elle explique. Elle démontre comment la méthodologie de l’étude biblique contextuelle permet de faire dialoguer le texte avec des expériences traumatiques personnelles. Si la Bible est parfois un outil de libération et de justice, elle est malheureusement aussi un outil d’exclusion et d’oppression. 

Il est alors parfois utile de simplement reconnaître l’histoire des personnes comme elles sont, sans gommer les difficultés, violences, horreurs, traumatismes vécus. Grâce à ces lectures contextuelles, chaque communauté est in fine confrontée à elle-même.

Sa lecture créative du livre de Ruth engage un dialogue entre sa propre histoire de viol, celle d’une adolescente rencontrée en Thaïlande, enceinte suite à un viol collectif et le texte biblique porteur d’espoir. Le centre chrétien où l’adolescente se trouvait recueillie lui enseignait le pardon et l’encourageait à voir sa grossesse comme un don de Dieu. Son regard vide, détaché de son corps laissait présumer que cette vision biblique ne fonctionnait que partiellement. Moyo, bouleversée par cette rencontre et à la recherche de guérison, tente de lire ces histoires traumatiques où la vulnérabilité est partagée, à la lumière du texte biblique. Ruth est, elle aussi, vulnérable, devant vendre son corps à un homme plus âgé pour que sa maîtresse (Noémie) puisse recouvrir sa dignité. Là où Brenner considère Ruth comme étant à la merci de Noémie dans le contexte de travailleur migrant, Moyo, elle, y lit Ruth comme victime d’un trafic sexuel, utilisée pour pourvoir aux besoins de Noémie. 

Mettre ces histoires en parallèle permet de partager ses sentiments de non-appartenance, de violation, de non-hospitalité. Et en même temps, le partage de ces histoires permet aussi de défier tous ces challenges et d’espérer, d’envisager l’intégration dans une communauté. Partir de l’expérience traumatisante de ces filles, leur permettre de lutter avec le texte à partir de leur vécu, pour y découvrir la force libératrice et inclusive de la Bible où Dieu vient à la rencontre des hommes et des femmes au creux de leurs souffrances ne leur permet-il pas de créer un environnement sécurisé pour travailler leurs traumatismes ?

Et si Ruth n’était pas seulement un livre où il est question d’une bonté qui paie et de bonnes actions qui sont récompensées, mais aussi d’une histoire de luttes, de souffrances indicibles qui sont pourtant timidement représentées ? Un texte qui ne nie pas les difficultés, mais qui les mets en lumière, simplement. Un texte qui présente finalement un Dieu discret, présent au creux des épreuves. Une source d’espoir pour les plus vulnérables ?

Et si, somme toute, les textes bibliques ne nous donnaient pas la solution, mais nous permettaient d’y voir le rédempteur à l’œuvre dans nos vies ?

Un échange puissant, interpellant présenté avec passion, conviction et engagement.

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J’entends ces voix qui crient, ces voix qui m’interpellent, me chamboulent, me bouleversent. Les arguments fusent. L’exégèse suit des règles que je ne connais pas. Tout est sens dessus dessous. Cela ne tient pas la route, pas la mienne en tout cas. De quelle autorité parlent donc ces voix ? Ces voix, je voudrais les restreindre, les contenir, les étouffer. Je suis coupable. Coupable de ne pas toujours les écouter, de ne pas leur donner du crédit. 

Et pourtant elles continuent, telles des voix dans le désert.

La Bible n’est-elle pas là pour nous interpeller ? Et si je les écoutais ces voix qui, contrairement à Goethe ne lisent pas une idylle dans le livre de Ruth. Et si je les écoutais ces voix qui résonnent du cri des victimes de trafic humain, de racisme, de violence sexuelle ? Ces voix qui n’apportent pas une réponse toute faite à leur problèmes, mais qui entendent le « moi aussi » du texte biblique, qui y trouvent un Dieu présent même au creux des heures les plus sombres. Ces voix qui donnent la parole aux oubliés.

Est-ce que je peux m’asseoir à leurs pieds pour les écouter réellement et me laisser toucher derrière la carapace émotionnelle que je me suis construite par peur. Est-ce que je peux pleurer avec ces voix venues d’ailleurs ?

Et vous ? 

Marie HOLDSWORTH

Vous pouvez retrouver Marie Holdsworth sur son blog Les pépites de Marie.


Références

[1] Katharine Doob Sakenfeld, Ruth (Louisville, Kentucky: Westminster John Knox Press, 1999), p. 34. 
Gale A. Yee, “Ruth,” in The Old Testament and Apocrypha, ed. Gale A. Yee, Hugh R. Page Jr, and Matthew J.M. Coomber, Fortress Commentary on the Bible. p. 3.

[2] Yan Lin, “« Who Is More to You than Seven Sons »: A Cross-Textual Reading between the Book of Ruth and A Pair of Peacocks to the Southeast Fly,” in Reading Ruth in Asia, ed. Jione Havea and Peter H.W. Lau, International Voices in Biblical Studies (Atlanta: SBL Press, 2015) montre également comment ce texte peut être lu négativement, à la lueur d’une culture où la belle-mère possède énormément de droits sur la belle-fille.

[3] Surekha Nelavala, “Patriarchy, a Threat to Human Bonding: Reading the Story of Ruth in Light of Marriage and Family Structures in India,” in Reading Ruth in Asia, ed. Jione Havea and Peter H.W. Lau, International Voices in Biblical Studies (Atlanta: SBL Press, 2015), p. 96 montre que dans une structure patriarcale, Ruth aurait dû obéir à Noémie comme Orpa. En refusant de lui obéir, elle établit une nouvelle relation entre les deux femmes, basée sur l’égalité, ce qui leur donne la liberté d’agir différemment dans leurs rôles sociaux.

[4] Laura E. Donaldson, “The Sign of Orpah: Reading Ruth through Native Eyes,” in Ruth and Esther, ed. Athalya Brenner, A Feminist Companion to the Bible (Second Series) (Sheffield: Sheffield Academic Press, 1999) p. 143.

[5] Voir : Donaldson, “The Sign of Orpah: Reading Ruth through Native Eyes,” p. 141.

[6] Ruth Rabba 2:20, Le Midrash Rabba sur Ruth (Paris: Nouveaux Savoirs, 2003), p. 84.

[7] Musa W. Dube, “The Unpublished Letters of Orpah to Ruth,” in Ruth and Esther, ed. Athalya Brenner, A Feminist Companion to the Bible (Second Series) (Sheffield: Sheffield Academy Press) propose une correspondance fictionnelle d’Orpa à Ruth. L’auteur explique avoir retrouvé ces lettres dans les affaires de Lesedi, une jeune femme rentrée au Botswana après avoir étudié l’anthropologie. Malgré une carrière académique prometteuse, elle préfère rentrer, dégoutée de la vision anthropologique sur l’Afrique et les africains qu’elle lisait. Telle Orpa, elle retourne dans la maison de sa mère. Cette brève « correspondance » de Orpa à Ruth illustre à merveille l’autre histoire, celle que l’on oublie.

[8] Athalya Brenner, “Ruth as a Foreign Worker and the Politics of Exogamy,” in Ruth and Esther, ed. Athalya Brenner, A Feminist Companion to the Bible (Second Series) (Sheffield: Sheffield Academic Press, 1999), p. 159.

[9] Bonnie Honnig, “Ruth, the Model Emigrée: Mourning and the Symbolic Politics of Immigration,” in Ruth and Esther, ed. Athalya Brenner, A Feminist Companion to the Bible (Second Series) (Sheffield: Sheffield University Press, 1999), p. 72. ; Fulata Lusungu Moyo, “‘Traffic Violations:’ Hospitality, Foreigness, and Exploitation: A Contextual Bible Study,” Journal of Feminist Studies in Religion 32, (2016), p. 8-9. 

[10] Honnig, “Ruth, the Model Emigrée,” pp. 52-53.

[11] Comme l’invisibilité, l’exploitation comme travailleur, le besoin de travailler plus dur, la présomption de mariage frauduleux, le besoin d’être modeste et le fait que peu importe les efforts, ils restent marginalisés. Brenner, “Ruth as a Foreign Worker and the Politics of Exogamy”, pp.158-162.

[12] Brenner, “Ruth as a Foreign Worker and the Politics of Exogamy,” p.159.

[13] Intervention basée sur son article : Fulata Lusungu Moyo, “‘Traffic Violations:’ Hospitality, Foreigness, and Exploitation: A Contextual Bible Study”.

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