L’Evangile de Marc rapporte un propos de Jésus qui devrait faire réfléchir l’église et les pasteurs ou responsables d’église que nous sommes :
« Les scribes et les pharisiens, le voyant manger avec les publicains et les gens de mauvaise vie, dirent à ses disciples : Pourquoi mange-t-il et boit-il avec les publicains et les gens de mauvaise vie ? Ce que Jésus ayant entendu, il leur dit : Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs. [1]»
Si je suis honnête, ce texte me laisse perplexe. Il sous-entend que ceux vers lesquels Jésus oriente son action et passe du temps sont des « publicains et des gens de mauvaise vie » parce qu’ils ont besoin de lui alors que de nombreux justes n‘ont pas besoin de lui. Or, l’église dont je suis pasteure tout comme la plupart des églises évangéliques actuelles sont remplies de personnes qui disent d’elles-mêmes qu’elles font partie des « justes » !

Cherchez l’erreur…
Peut-être faut-il lire ce texte autrement en se focalisant uniquement sur le verbe ‘appeler’ que Jésus utilise pour décrire la raison de sa présence. Mais là aussi, il faut bien le reconnaitre, j’ai un problème. Car la plupart des églises évangéliques actuelles réagiraient assez mal à recevoir d’un seul coup d’un seul, plusieurs publicains ou des gens de mauvaises vies. Un ou deux encore ça pourrait passer… Mais voir arriver un dimanche matin une dizaine de SDF et tout autant de prostituées déstabiliserait un grand nombre de nos communautés.
Pourquoi donc si peu de responsables d’églises se sentent-ils appelés – à la suite de Jésus – à un ministère de soins et d’écoute, d’accompagnement des personnes souffrantes dans la société ou victimes d’abus de tous genre dans l’église et ailleurs ? Construisant du même coup des communautés tout aussi insensibles qu’eux-mêmes…
Pourquoi autant de responsables d’églises se sentent-ils mal à l’aise devant – par exemple – une femme éplorée partageant ses difficultés sexuelles suite à des abus commis sur elle durant l’enfance ? (Mettez ici toute autre situation provoquant une décharge émotionnelle forte !)
Est-ce de la crainte ? Un sentiment d’incompétence ? Un rejet de la souffrance ? De quoi s’agit-il réellement ?
Peter Scazzero[2] postule que nous avons appris à négliger les aspects émotionnels de la spiritualité à cause d’une mauvaise interprétation de textes comme celui de Marc 8 :34 qui nous enjoignait à la mort à soi-même. « L’ennui, dit-il, c’est que nous sommes morts à ce qu’il ne fallait pas. Nous avons commis l’erreur de penser que mourir à nous-mêmes par amour pour l’Evangile signifiait tirer un trait définitif sur nos besoins, sur nos sentiments de tristesse, sur la colère, sur le chagrin, le doute, nos luttes, nos rêves et nos désirs. »
Et il définit notre façon de séparer artificiellement le spirituel des autres composantes de la vie humaine de ‘pratique platonicienne’ ! Un comble pour qui veut suivre le Christ !
« L’image de Dieu en nous inclut plusieurs dimensions : physique, sociale, émotionnelle, intellectuelle et spirituelle. Mais pour différentes raisons, nous plaçons notre esprit au-dessus des autres composantes fondamentales qui font de nous des êtres humains. (…) Le déni de la colère, de la souffrance, de la dépression, du sentiment de solitude, du doute et le refoulement du désir sexuel sont souvent considérées comme des marques de spiritualité. »
Ainsi, de nombreux jeunes se préparant au ministère dans les facultés de théologie et institut de formation apprennent l’hébreu et le grec, l’herméneutique, la dogmatique et l’éthique, et tant d’autres choses certes utiles, mais ignorent tout de leurs propres réactions face à la souffrance ou de leur propre gestion du stress ou des questions sexuelles. Comment alors pourraient-ils faire face avec sagesse et équilibre à la souffrance des membres de leurs communautés ? Aux innombrables crises qui font le lot de tout groupe humain ?

Lorsque j’étais étudiante en théologie à la faculté d’Aix en Provence[3], mon pasteur me demanda d’accompagner un couple en difficulté. Il s’agissait de deux personnes plus âgées que moi mais qui venaient juste de se marier. J’étais très honorée et un peu fière d’avoir été choisie pour cela. Mais très vite j’ai déchanté et compris que je n’avais pas les compétences requises pour cet accompagnement. Pire, je n’avais pas le recul personnel suffisant. En effet, il s’est avéré très rapidement que le mari, ancien alcoolique tout juste sorti de sa dépendance, avait une vision très particulière de ce qu’un couple devait être et frappait régulièrement son épouse lorsqu’elle n’agissait pas comme il pensait qu’elle aurait dû agir. En entendant cet homme parler, je sentais la colère monter en moi. Colère pour elle et contre lui, mais aussi colère contre sa violence parce que j’avais moi-même été violemment battue par mon père durant mon adolescence. J’ai réalisé avec stupeur que tant que je n’aurais pas réglé la question de la présence de cette souffrance en moi, elle resurgirait comme un diable dans sa boite et empêcherait toute action pastorale authentique. J’ai rapidement mis un terme à cet accompagnement. J’ai compris à travers cette expérience combien il était important de travailler sur ses propres souffrances personnelles avant de vouloir accompagner qui que ce soit. J’ai eu la chance de voir s’ouvrir un chapitre marseillais de la formation à la relation d’aide de l’association des conseillers chrétiens[4] juste à cette époque-là et de pouvoir travailler cette question avant d’entrer dans le ministère.
Malheureusement, les facultés de théologie et instituts bibliques francophones travaillent peu cette question et lorsqu’ils le font, c’est souvent à travers un prisme si étroit[5] que peu nombreux sont les candidats au ministère pastoral qui ont l’occasion de travailler sur leurs propres fragilités humaines.
Dans un mémoire de master[6] soutenu à la FLTE[7], Lucie Bardiau-Huys, analyse les circonstances et raisons qui motivent l’arrêt du ministère pastoral pour un grand nombre d’étudiants après seulement une décennie d’exercice.

Elle écrit : « Les pasteurs s’élancent dans le ministère, forts de leur vocation et de leur consécration mais, en cours de route, ils constatent un manque de ressources (formation, accompagnement), se retrouvent confrontés à des problèmes (conflits, burn-out) qui peuvent occasionner de tels découragements que l’abandon du pastorat est envisagé. »
Je pose ici cette affirmation que la complexification des situations familiales, les enjeux sociétaux et les attentes, les besoins de plus en plus diversifiés des membres d’église, pèsent d’un poids bien trop lourd sur les épaules d’un homme ou d’une femme même formé en théologie lorsqu’il n’a pas effectué ce travail intérieur qui consiste à regarder en face sa propre peur de la souffrance, de la mort, de la perte, tout comme ses propres difficultés à gérer le stress et les émotions et même sa conception personnelle de son rôle.
Lucie Bardiau Huys va dans le même sens en mettant en lumière deux types de difficultés que les jeunes pasteurs rencontrent :
- Il y a celles qui concernent la personne qui exerce le ministère : la formation initiale et continue ; l’accompagnement dans la découverte du métier ; sa personnalité ; sa capacité à gérer le stress et les émotions ; les motivations de son choix professionnel ; la diversité des qualités et compétences requises.
- Il y a celles qui concernent la tâche et le cadre dans lequel s’accomplit le ministère pastoral : les attentes différentes des acteurs interférant dans l’exercice du ministère (commissions, dénominations, Église locale) ; la complexité du métier ; les tensions subies par la famille pastorale ; les ressources disponibles ou défaillantes.

L’herméneutique ou la dogmatique ne servent à rien lorsqu’un pasteur ou n’importe quel responsable d’église fait face à la douleur d’une mère qui vient de perdre son jeune enfant écrasé par un chauffard, lorsqu’une jeune maman meurt d’un cancer fulgurant laissant mari et enfants éplorés. Ou bien encore lorsqu’un ancien bat copieusement sa femme dans des éclats de rage incontrôlés. S’il n’a pas pris le temps d’examiner ses propres présupposés, il se retrouve alors comme un enfant sans ressources à balbutier des généralités, égrenant des versets bibliques qui ne consolent personne.
Souvent même pas lui…
1 Corinthiens 13 :11 « Lorsque j’étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant et je raisonnais comme un enfant ; mais une fois devenu adulte, j’ai abandonné tout ce qui est propre à l’enfant. »
Dans un grand nombre de milieux évangéliques, ces questions n’ont rien à faire dans l’église : Les chrétiens (surtout les femmes !) doivent se soumettre à la Parole de Dieu et cela suffit pour régler tous les problèmes.
Ainsi, parmi d’autres auteurs, Mark Dever[8] écrit un livre sur les signes d’une église en bonne santé sans mentionner une seule fois la gestion émotionnelle ou quoi que ce soit qui concerne les émotions. Les 9 points qu’il mentionne tournent autour de la qualité ‘biblique’ de la prédication, du statut de membre, de la conversion, de la doctrine, de la discipline, du leadership etc… Comme si le fait d’estampiller un domaine de l’église comme étant ‘biblique’ suffisait à produire la bonne santé et la maturité sans que l’on ait besoin de s’inquiéter des composantes physiques, émotionnelles, sociales et intellectuelle de notre nature humaine.
(Je sens qu’avec cette phrase je vais m’attirer les foudres des lecteurs bien-pensants de Mark Dever. Néanmoins, je tiens à signaler que je trouve du bon dans ce livre…)
De la même manière, l’affirmation « C’est pas biblique ! » retentit souvent pour écarter des situations gênantes ou non explicitées directement dans le texte biblique.

C’est pas biblique, le divorce ! Dieu hait le divorce dit Malachie 2 : 6. Donc une femme, même battue, même violée, ne doit pas divorcer ! Point barre !! En revanche, c’est biblique la soumission ! Donc il fait se soumettre. Même quand on est battue. Même quand le mari prêche l’amour le dimanche matin et frappe son épouse, viole ou abuse d’une paroissienne le dimanche soir ![9]
C’est pas biblique, l’inquiétude ! « Ne vous inquiétez de rien » dit Philippiens 4 :6. Donc si une femme s’inquiète des conséquences d’un abus commis sur sa fille par un responsable du groupe de jeunes de l’église, elle désobéit et doit être disciplinée. Point barre !! En revanche c’est biblique de respecter les dirigeants, donc on ne dira rien à ce leader de jeunesse qui ne doit pas voir sa vie gâchée pour une peccadille puisque de toute façon, il n’y a pas les deux témoins nécessaires à une ‘gestion biblique’ de la situation.
Cette question du Biblique/Pas Biblique revient régulièrement dans nos discussions et dans les commentaires apportés à nos articles[10].
Comment en effet définir ce qui est biblique ? Être cité dans le texte, être l’objet d’une narration ne suffit pas puisque l’esclavage, la polygamie, le viol et même le dépeçage d’une femme[11] font partie intégrante de la Bible.
Un article[12] trouvé sur le net répond à la question « Qu’est-ce qui est biblique ? » en affirmant :
« Une idée ou une pratique est biblique si elle correspond aux valeurs et à la nature de la Bible. Cette réponse est probablement plus appropriée. Reste qu’elle comporte son lot de problèmes. Comment être certains que nous pensons ou agissons d’une manière qui exprime réellement le cœur et les desseins de la Bible ? »
Cette conception du Biblique/pas biblique me pose problème parce que je ne suis pas invitée à devenir un disciple de la Bible, mais de Jésus. Je ne suis pas invitée à connaitre ‘le cœur et les desseins de la Bible’, mais à aimer Dieu de tout mon cœur[13]. Ici commence l’idolâtrie, à mon sens. La bibliolâtrie, plus précisément !
Ainsi, je crois fermement que si la Bible est bien un guide de route fiable pour ma foi, je ne peux m’en tenir à ce qu’elle me dit et uniquement à ce qu’elle me dit. Si cela était, je marcherais avec de la boue[14] sur mes yeux depuis 55 ans dans l’attente d’une guérison miraculeuse au lieu de porter des lunettes…
De nombreux domaines de la vie humaine, du domaine médical à celui des sciences humaines, ont connu des évolutions remarquables durant le 20ème siècle. Il nous appartient de les intégrer à nos pratiques pastorales, même si la Bible n’en fait absolument pas mention.
Un ‘bon’ pasteur est invité à prendre soin du corps de Christ qu’est l’Eglise selon 1 Corinthiens 12 : 22 – 26, et tout particulièrement des membres qui manquent naturellement d’honneur. Vous aurez compris que je place dans cette catégorie toutes les victimes d’abus quelles qu’elles soient :
« Bien plus, les parties du corps qui paraissent les plus faibles sont indispensables ; celles que nous estimons le moins, nous les entourons de plus de soin que les autres ; celles dont il est indécent de parler sont traitées avec des égards particuliers qu’il n’est pas nécessaire d’accorder aux parties plus convenables de notre corps. Dieu a disposé le corps de manière à donner plus d’honneur aux parties qui en manquent. ainsi, il n’y a pas de division dans le corps, mais les différentes parties ont toutes un égal souci les unes des autres. Si une partie du corps souffre, toutes les autres souffrent avec elle ; si une partie est honorée, toutes les autres s’en réjouissent avec elle »
Cette invitation à donner de l’honneur aux membres faibles, fragiles, blessés du corps me parle de l’écoute, de l’accueil et de l’accompagnement de ces hommes et de ces femmes, de ces jeunes, que la vie, la violence de quelques-uns a abimés. Cette écoute et cet accompagnement sont conformes à la volonté de Dieu, nous dit le texte, enjoignant chacun à la compassion.
Aujourd’hui, les lieux d’écoute et d’accompagnement pullulent. Psychologues chrétiens, conseillers en relation d’aide ou coach en développement se multiplient, ce qui n’est ni bon ni mauvais en soi. Mais je ne peux m’empêcher de regretter que ces choses se vivent en dehors de l’église.
Peut-être est-ce le manque d’écoute et d’accueil véritablement compatissant dont l’église s’est rendue coupable par le passé qui a amené à ce malheureux état de fait.
Entendons l’appel qui émane de ces personnes ! Elles sont indispensables au milieu de nous, même si leurs voix nous gênent peut-être, si leurs cris nous effrayent. Mais grâce à elles, grâce à leur présence au milieu de nous, nous sommes assurés de vivre le cœur du projet de Dieu pour son Eglise :
Prendre soin – comme Jésus l’a fait – des petits, des faibles, de ceux que la société humaine dans son ensemble considère comme quantité négligeable, pas rentable…
[1] Marc 2 :17
[2] Peter Scazzero, « Je souffre, écoute-moi ! Pour une église à l’écoute des émotions » Empreinte Temps présent, 2010
[3] Et j’’avais déjà dépassé les 40 ans !
[4] https://acc-france.fr/accfranc741/?page_id=79
[5] La faculté d’Aix en Provence parlait encore de ‘Cure d’âme’ en 2008 lorsque j’y étudiais.
[6] Lucie Bardiaux Huys, « Quitter ou non le ministère pastoral ? une analyse des motifs et du processus décisionnel » Octobre 2012
[7] Faculté Libre de Théologie Evangélique
[8] Mark Dever, « L’église, un bilan de santé » Edition Clé, 2009
[9] Pensez aux révélations de décembre dernier et vous comprendrez que ceci n’est pas juste une phrase provocante, mais du vécu pour de nombreuses personnes.
[10] Notamment le fameux : « Une femme qui prêche, c’est pas Biblique ! »
[11] Juges 19 – 22
[12] https://notrepainquotidien.org/
[13] Matthieu 27 : 37-38 « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta pensée. C’est le premier et le plus grand commandement. »
[14] Jean 9 :6


Tout à fait d’accord accord chère pasteur à vous revoir à Poitiers
Aidons les plus faibles celles et ceux qui se cachent derrière leurs souffrance et abus
Merci pour cette parole courageuse !!!
Bonsoir,
Un jour, un chrétien (avec une grande souffrance) m’a confié
qu’il ne trouvait aucune aide sur le plan spirituel auprés des responsables.
« je n’intéresse personne dans mon église car je ne suis ni pauvre,
ni faible, ni petit ! »
J’ai compris depuis, que TOUT LE MONDE EST CONCERNE PAR LA SOUFFRANCE
qui peut prendre des formes multiples et variées
(souffrances qui souvent n’ont pas encore été reconnues…… !)
Personne ne doit être mis de coté mais tous avons besoin d’être écoutés, compris, aimés,
dans toutes les dimensions de notre être.
Merci pour cette étude qui éveille nos consciences et nous alerte sur notre ignorance.