Les femmes chrétiennes sont-elles des adultes ?
Cela semble être une question ridicule. Bien sûr qu’une femme est une adulte ! Garçons et filles grandissent pour atteindre la maturité physique et, normalement, une maturité psychologique et émotionnelle.
Cela relève de l’ordre naturel des choses, c’est un fait que nous observons jour après jour.
Des croyances bien ancrées
Mais… dans le christianisme, dans les prescriptions bibliques mêmes, n’y a-t-il pas des indications du contraire ? N’est-il pas évident qu’aux yeux des auteurs bibliques, les femmes restent des êtres immatures à la fois incompétents et crédules ?
Après tout :
Dieu leur donne un statut d’aide auprès de l’homme … (Gen 2)
À cause de cela :
Paul leur enjoint de se soumettre à leur mari (Éph 5)
Pierre recommande la soumission … (1 Pi 3)
Pierre qualifie les femmes de faibles … (1 Pi 3)
Cette petite liste relève de croyances, et exprime les convictions intimes d’un certain nombre d’évangéliques pour qui ce statut subalterne est évident.
Comme le nez au milieu de la figure.
Le « bon sens », la science, la simple observation au quotidien de la compétence et l’autonomie des femmes dans tous les domaines de la vie au vingt-et-unième siècle ont beau démontrer le contraire, ces bien-aimés frères et sœurs maintiennent fermement ces conclusions tirées, disent-ils, des commandements « clairs » de l’Écriture.
Et puisque tous les évangéliques tiennent la Bible pour Parole de Dieu faisant autorité, on comprend que ces croyances soient fermement ancrées.
Dissonances
Mais pour d’autres, cela crée une dissonance dans le for intérieur, une tension interne entre ce que l’on a toujours cru, ou ce que l’on pense devoir croire, et ces « nouvelles données » indéniables : la compétence et la maturité des femmes, y compris dans le domaine spirituel.
Outre la crainte majeure de trahir la Bible, certains hommes se trouvent déstabilisés dans leur rôle de « chef » de famille ou d’Église, et insécurisés quant à leur identité masculine. Une mise en parallèle avec la crise de l’identité masculine vécue dans la société occidentale actuelle, qui fait suite à la « libération » des femmes, produit alors un réflexe d’autoprotection qui se traduit par une crainte : « le monde entre dans l’Église ».
Par exemple, Josh Buice[1], un pasteur de la Convention baptiste du Sud aux États Unis (SBC) [2] écrivait en 2018 :
« … nous devons nous rappeler que diluer la masculinité, muscler la féminité et redéfinir les rôles bibliques comme Dieu les a conçus pour la famille, l’Église et la société aura des résultats négatifs dans tous les domaines. Nous avons besoin de retrouver les vrais hommes et les vraies femmes ! »
Les vraies femmes sans éducation, sans droit de vote, sans aspiration ou identité personnelle ?
Buice ne discerne absolument pas la confusion qu’il entretient entre le dessein de Dieu et ses propres repères culturels.
Souvent, ces leaders ont le désir d’adoucir leur communication en direction des femmes en ayant recours à un vocabulaire flatteur qui parait gommer les notions d’infériorité inhérentes à ces croyances. Ils affirment ne vouloir que « l’épanouissement » des femmes, les qualifient de princesses « captivantes » (John et Stasi Eldredge) ou de « reines » (Eileen Wallis).
Esther fut reine – mais on doute fort qu’elle se soit sentie épanouie dans sa situation précaire…
D’autre part, beaucoup d’hommes et de femmes vivent une dissonance quand on leur enseigne, de nos jours, que les femmes doivent une soumission « absolue » à leur mari, comme si cela était la raison d’être des femmes chrétiennes – avec pour contrepartie la survalorisation de l’homme en tant qu’autorité spirituelle du foyer.
L’homme est sur le trône avec son épouse, mais elle n’est pas à ses côtés pour régner avec lui (Gen 1), elle est reléguée au marchepied (Gen 3).
Pourtant, le terme « autorité spirituelle » n’apparaît jamais dans le texte biblique pour qualifier le mariage entre chrétiens.
Alors pourquoi doivent-elles se soumettre à leur mari ?
Pourquoi les apôtres Paul et Pierre commandaient-ils cette soumission ?
Et comment peut-on demander, aujourd’hui, à des personnes adultes, éduquées, matures, dotées d’autonomie, de se soumettre « en tout à leur mari » ? (Eph 5 v.24)
Les femmes chrétiennes contemporaires sont-elles en train de se rebeller ?
Doit-on tirer la sonnette d’alarme comme le fait Josh Buice ?
Maturité spirituelle
En Éphésiens 4, Paul partage la vision d’une Église où tous les membres sont portés vers la maturité :
« C’est lui qui a donné les uns comme apôtres, d’autres comme prophètes, d’autres comme annonciateurs de la bonne nouvelle, d’autres comme bergers et maîtres, afin de former les saints pour l’œuvre du ministère, pour la construction du corps du Christ, jusqu’à ce que nous soyons tous parvenus à l’unité de la foi et de la connaissance du Fils de Dieu, à l’état de l’homme adulte, à la mesure de la stature parfaite du Christ. Ainsi nous ne serons plus des tout-petits ballottés par les flots et entraînés à tout vent d’enseignement, joués et égarés par la ruse et les manœuvres des gens ; en disant la vérité, dans l’amour, nous croîtrons à tous égards en celui qui est la tête, le Christ. C’est par lui que le corps tout entier, bien coordonné et uni grâce à toutes les jointures qui le desservent, met en œuvre sa croissance dans la mesure qui convient à chaque partie, pour se construire lui-même dans l’amour. » (NBS)
Le but, la finalité, c’est que chacun, chacune, arrive à la maturité spirituelle, et à la ressemblance de Christ.
En replaçant les textes listés plus haut dans leur contexte, on remarque ce qui suit :
Genèse 2
Le langage d’autorité ou de domination est absent de Genèse 2. On y trouve un langage d’unité, de reconnaissance et de solidarité. La femme est le secours, le vis-à-vis, le partenaire indispensable qui complète l’humanité dimorphique.
Éphésiens 5
En entamant ce chapitre 5, Paul a le chapitre 4 en tête. Il emploie une analogie entre l’action de Christ envers l’Église et celle du mari envers l’épouse, non pour instaurer une hiérarchie au sein du couple, mais pour modérer et atténuer la hiérarchie qui existait dans le mariage à l’époque de l’Empire romain. La femme avait un statut de mineure et n’était pas considérée comme citoyenne !
Le mari chrétien est donc invité à élever sa femme comme Christ élève l’Église en la faisant asseoir ensemble avec lui dans les lieux célestes (Eph 2).
C’est une erreur d’interprétation que de prendre cette analogie comme « modèle » du mariage hiérarchique. Une analogie n’est qu’une comparaison entre deux choses différentes, qui vient éclairer un aspect en particulier où il y a une certaine similitude.
Christ est divin, digne d’adoration, le Rédempteur, le maître à qui l’Église se soumet !
Le mari n’est pas divin et ne peut pas être un objet d’adoration.
Le mari n’est pas le rédempteur de sa femme sur le plan spirituel ni un prêtre intermédiaire entre elle et Christ. Le seul « salut » qu’il peut apporter à son épouse est un « salut » social – un peu comme Boaz l’avait fait pour Ruth – puisqu’aux yeux des autorités civiles romaines, c’est lui qui jouit d’un statut social de « maître de maison ».
Sur le plan spirituel, il ne peut que lui accorder la reconnaissance de son statut de membre du corps de Christ. Et, bien sûr, il peut l’aimer comme il s’aime lui-même.
Paul commençait ce paragraphe relatif au mariage en encourageant la soumission des chrétiens « les uns aux autres » sur la base de leur relation à Christ. C’est le socle de la soumission au sein du mariage chrétien – et une idée révolutionnaire !
La dissonance pour les premiers lecteurs de Paul ne se trouvait pas dans la demande de soumission de la femme envers le mari, ce qui allait de soi à l’époque, mais dans la soumission mutuelle qui désormais devait colorer toutes les relations des couleurs de l’Évangile et, en particulier, dans la nouvelle considération que l’apôtre demandait aux maris chrétiens d’apporter à leur épouse.
L’échec à discerner ces choses maintient (au moins potentiellement) des femmes adultes dans une situation de dépendance voire d’immaturité spirituelle ou émotionnelle et de frustration, et peut même être utilisé pour justifier la violence conjugale.
Cette image du mari bienveillant qui dirige la vie de sa femme dans l’amour, si cher à beaucoup, correspondait sans doute à la réalité de la plupart des couples que Paul côtoyait alors : un homme marié à une femme beaucoup plus jeune que lui et sans éducation. Une personne ayant besoin d’encouragement, une personne que l’on va aider à se développer.
Mais appliquer cet élan positif de façon à enlever l’autonomie décisionnelle d’une personne tout au long de sa vie revient à la considérer comme un enfant ou un esclave, et à la blesser dans sa dignité et jusque dans sa conscience. C’est une personne étouffée.
1 Pierre 3
Pierre aussi tient compte des mœurs de son époque, reconnaissant la vulnérabilité de la condition féminine. Les femmes sont socialement et physiquement plus faibles que les hommes. Mais les maris chrétiens devaient faire preuve de considération et reconnaître le statut de leur épouse en Christ :
« Vous de même, maris, menez la vie commune avec compréhension, en tenant compte de la plus grande faiblesse du sexe féminin. Honorez votre femme puisque, avec vous, elle hérite la grâce de la vie, pour que rien ne fasse obstacle à vos prières. » (1 Pi 3.7)
Dans ce passage, Pierre commence par une exhortation des chrétiens à honorer le roi … (1 Pi 2 : 17) mais que les maris honorent leurs femmes, cela était une nouveauté, et cela devait créer une certaine dissonance chez ces maris chrétiens de l’antiquité habitués à être les maîtres en tout. Ils devaient intégrer une vérité étonnante : leur épouse était cohéritière avec eux et elle avait donc le même statut spirituel en Christ. Elle était une personne à respecter.
Tout comme Paul, Pierre veut aider les chrétiens à distinguer entre les réalités culturelles de la civilisation antique, et celles de la nouvelle vie en Christ.
Une analogie, une parabole
J’ai, dans ma famille, des oncles et des cousins de très grande taille.
Lorsque Helen, la fille de mon grand cousin Tim (qui travaille dans la recherche médicale contre le cancer) était enfant, on a vite remarqué qu’elle avait hérité les gènes de son père.
Elle commençait à dépasser tous les autres enfants, garçons et filles, de sa classe. On lui faisait de plus en plus de remarques sur sa grande taille. Un jour, un médecin proposa de donner à Helen un traitement destiné à ralentir sa croissance.
Tim s’est mis en colère ! Il a trouvé scandaleuse l’idée qu’il y ait quelque chose d’anormal chez sa fille. Pour lui, il était inadmissible de vouloir lui administrer des drogues qui pourraient avoir un retentissement inconnu dans son organisme.
Il était fier de sa fille, qui lui ressemblait.
Il l’aimait telle qu’elle était.
Ne nous mettons pas en travers de la croissance en maturité spirituelle des femmes chrétiennes, n’essayons pas de les modifier ou de les empêcher de mettre en œuvre leurs dons spirituels, même si certaines d’entre elles semblent devenir trop « grandes » à nos yeux…
On ne ferait qu’entraver la croissance harmonieuse du corps de Christ.
Références
[1] https://g3min.org/the-need-for-clarity-on-complementarianism/
[2] Cette dénomination est en train d’exclure des Églises pour avoir permis à des femmes de servir comme pasteures.

