Dans le cadre du mois de novembre contre les violences faites aux femmes, Servir Ensemble a interviewé Murielle Selon, auteure du livre « La violence conjugale dans les Eglises évangéliques ».
Servir Ensemble : Qu’est-ce qui t’a poussée à entreprendre cette recherche sur les violences conjugales dans les églises évangéliques ? Y a-t-il eu un moment déclencheur qui t’a incitée à écrire sur ce sujet ?
Murielle Selon : Tout d’abord merci à Servir ensemble de me donner l’opportunité de parler de ma recherche et des résultats obtenus sur les violences conjugales dans les églises évangéliques.
Il y a deux entrées dans cette recherche. La première est professionnelle, car en tant qu’infirmière puéricultrice en PMI (Protection Maternelle et Infantile) je côtoie dans mes missions de prévention ces situations de violences conjugales : soit auprès de parents qui viennent d’avoir un bébé, soit auprès des assistantes maternelles que j’accompagne après avoir donné un avis à leur agrément, soit dans les évaluations d’informations préoccupantes ou signalements avec l’ASE (aide sociale à l’enfance) dans le cadre de la protection de l’enfance.
J’avais entendu parler des violences conjugales dans le cadre de ma formation en relation d’aide chrétienne (avec l’organisme Empreinte Formation), et entendu plusieurs femmes chrétiennes parler de leurs difficultés conjugales. Mais c’est après avoir vécu des violences psychologiques au sein de mon couple dès le lendemain du mariage, et face à la manière dont cela a été géré dans l’église, que j’ai sollicité mon employeur pour faire une formation approfondie sur le sujet. Cela s’est concrétisé par un DU (diplôme universitaire) à Paris 8 sous la responsabilité du Juge Édouard Durand et de Mme Ernestine Ronai, spécialistes du sujet.
Tu parles à mots couverts de la résistance des Églises face à ta recherche. Quels sont les défis que tu as rencontrés lors de la rédaction de ton mémoire ou de la collecte de données ? Comment les as-tu surmontés ?
En fait, je n’ai pas rencontré de véritables freins lors de mon enquête de terrain pour le mémoire. L’université a accepté que je traite le sujet en me disant que partout où il y avait de la violence, il fallait voir ce que l’on pouvait faire pour que ça change. La principale difficulté a été de diffuser mon questionnaire à un grand nombre de personnes du fait de la loi RGPD sur la transmission des données personnelles. J’ai dû activer mon réseau personnel pour obtenir les 221 réponses récoltées.
Mais lorsque je parlais de mon étude à des chrétiens, plusieurs m’ont fait des remarques :
« Pourquoi tu parles de ça, tu vas attirer les regards sur notre milieu, déjà que l’on est dans le collimateur ! »,
« Cela va porter préjudice à l’Église »
« A quoi ça va servir ? »
Une responsable d’Église m’a dit qu’elle refusait de transmettre mon questionnaire car elle trouvait « violent de parler de violences si certaines personnes les vivaient. [Son] assemblée venait aussi de passer un moment déstabilisant ». Un collègue m’a dit : « Si ça fait réagir, c’est que ça touche une corde sensible ». Beaucoup de personnes m’ont soutenue, jugeant la transparence importante. Beaucoup voulaient que je leur fasse un retour sur mon travail.
Ta recherche a montré qu’il y a statistiquement plus de violences conjugales dans les Églises évangéliques que dans la société plus large. Ces chiffres sont ahurissants ! Est-ce que tu t’attendais à cette conclusion ? Si oui, pourquoi ?
Comme je l’ai dit plus haut, je savais que cela existait mais je ne pensais pas que c’était plus fréquent que dans la société. Avec nos valeurs chrétiennes je ne pensais pas qu’il y en avait autant. Pourtant la réalité est là : 34%, soit plus de trois femmes sur dix ! C’est beaucoup. Imaginons cela dans nos assemblées…
Les chiffres du Canada et de l’Angleterre sont très proches de mes résultats. Cela vient confirmer cette triste réalité.
Tu as mené ta recherche en 2021 et elle a été publiée en 2022. Quelle est la suite pour toi ? Est-ce que tu peux déjà discerner les effets de cette recherche sur ta vie professionnelle, personnelle et dans l’Église ? Est-ce que tu la poursuis d’une façon ou d’une autre ?
Le mémoire a été un dur travail de recherche. Il a fallu ensuite l’étoffer un peu avant de le publier, car il ne faisait qu’une cinquantaine de pages.
Je suis heureuse d’avoir pu présenter mon livre aux Editions l’Harmattan en début d’année 2023 et d’avoir été interviewée par Christelle Poujol, responsable de la librairie 7ici à Paris, pour la brochure Regards Protestants.
Professionnellement j’ai pu présenter mon travail à un réseau de professionnels qui a été très intéressé. On a tendance, du fait de la laïcité attendue au travail, à mettre la dimension spirituelle de la personne de côté, mais lorsque l’on comprend qu’en plus de l’emprise du compagnon il y a également une emprise du milieu évangélique et plus précisément de l’assemblée que l’on fréquente, il apparaît primordial de le prendre en compte. La prise en charge est plus adaptée.
Je fais partie d’un comité de pilotage au niveau du département du Val de Marne (c’est mon employeur). Notre réflexion porte sur l’impact des violences conjugales sur les enfants (les grands oubliés de notre réflexion sur le sujet dans l’Église). Cette réflexion aboutira à la création d’un troisième volet du socle commun de connaissances à destination des professionnels sur cette thématique.
Concernant les Églises, je pense que mon travail interpelle et entraîne une remise en question tout autant que des peurs.
Comment gérer les violences conjugales dans l’Église ? Est-ce que tous les couples en difficultés vivent de la violence conjugale ? Tous les couples sont-ils amenés à se séparer et divorcer ?
Autant de questions qui trouvent leur réponse dans l’importance de savoir distinguer les conflits des violences conjugales. La prise en charge est totalement différente dans les deux situations, cela est bien expliqué dans mon livre.
Il est possible que j’écrive à propos de l’impact des violences conjugales sur les enfants. En tant que puéricultrice, ce sujet me tient à cœur. Ce climat de violence entraîne des répercussions énormes chez les enfants qui les vivent dans l’indifférence générale…
J’anime des formations sur le thème des violences conjugales, j’accompagne des victimes. Je me tiens à la disposition de tous pour des conférences ou autres sensibilisations sur le sujet.
Infirmière puéricultrice cadre supérieur de santé, Murielle Selon est diplômée d’un Master en sciences de l’éducation – mention formation d’adultes, et d’un diplôme universitaire (DU) Violences faites aux femmes.
Elle est également conseillère en relation d’aide et praticienne en EMDR (technique de désensibilisation au trauma).
Pour contacter l’auteure :info@comprendrepouragir.net
Photo de couverture ©Marie V Photographie


Bonjour,
étude étonnante (j’aurai du mal à le croire, si ce site n’était pas très sérieux !) et qui révèle un grave problème dans la manière de voir la relation homme-femme.
Pourtant c’est un fait historique, les femmes ont toujours été plus nombreuses à accepter l’évangile car elles y voient une véritable libération !
Or de manière générale dans les églises évangéliques, l’enseignement est toujours
au main des hommes qui ne nous ont pas fait sortir de l’ancienne alliance, de la loi où
l’homme, le chef de famille, le patriarche règne sans partage sur femmes et enfants.
La seule amélioration est la monogamie et l’autorité exercée en principe avec amour.
On voit bien que cela ne marche pas ou au prix de grandes souffrances quand on veut bien
en parler (il faut du courage!) car bien sûr c’est pas glorieux pour le témoignage au monde !
La remise en question est absolument nécessaire pour vivre ce que Jésus nous a apporté,
et seule la Vérité nous affranchit, selon sa Parole. MERCI pour ce travail.