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Juges 20-21 – D’une violence interpersonnelle à une violence institutionnelle, la fin tragique du livre des Juges.

Le déferlement de violence décrit dans les chapitres de clôture du livre des Juges nous laisse sans voix, néanmoins il avait été préparé par les chapitres précédents (17 et 18) dans lesquels la déchéance morale atteint le sacerdoce [1] et ruine la conquête du territoire attribué par Yahvé à Israël [2]. Un cran plus loin, dans les chapitres 19 à 21, c’est l’unité du peuple qui est mise à mal, dans une escalade qui partant d’un problème domestique aboutit à une quasi-guerre civile. Guerre civile qui aboutit à son tour à la quasi-destruction de la tribu de Benjamin et à une série de nouveaux massacres, eux-mêmes suivis d’un enlèvement massif de jeunes filles, circonstance choisie comme lieu de restauration de l’intégrité du peuple !

Le chemin est court qui sépare d’un côté de ce livre biblique, la jeune Aksah, fille de Caleb (Juges 1) qui juchée sur un âne demande et obtient de son père, des sources pour la terre qu’elle a reçue en héritage, et de l’autre, la concubine de Juges 19, juchée elle aussi sur un âne, mais inerte puis découpée en morceau pour assouvir la colère de son mari.

Corinne Lanoir propose de voir dans ces deux histoires de femmes (Aksa en juges 1 et La concubine du lévite en Juges 19) les contrepoints d’une histoire plus globale dans laquelle l’évolution de la place et du rôle des très nombreuses figures féminines[3] aux côtés des juges-sauveurs, constituent autant de pistes de lectures nouvelles, capables d’offrir une compréhension alternative de ces textes en dénonçant les travers misogynes de la société.

Examinons rapidement les deux chapitres de Juges 20 et 21 avant de revenir à cette affirmation et de prolonger courtement la réflexion vers nos sociétés modernes.

Le chapitre 20 relate la guerre entre les 11 tribus d’Israël et la tribu de Benjamin avec comme conséquence nous l’avons relevé, la quasi-destruction de la tribu. Le chapitre 21 qui clôt le livre des Juges relate quant à lui les moyens mis en œuvre pour « restaurer » l’intégrité de la tribu et lui assurer un avenir alors que le peuple dans son entièreté regrette sa quasi-disparition. L’action du lévite nous fait passer d’une affaire domestique à une affaire politique et sociétale majeure. À l’appel qu’il a adressé aux 12 tribus (Benjamin y compris, donc !) par l’envoi des morceaux du corps de sa concubine répond la stupeur générale, l’effroi et une augmentation significative du sentiment d’unité nationale[4]. Tout comme au début du livre, le peuple entier s’assemble devant l’Éternel.

Mais dans le chapitre 20, nous nous trouvons face à une parodie d’unité puisque la tribu de Benjamin n’est pas présente et que la consultation dont il est question est de l’ordre de l’entre-soi et non de la consultation de l’Éternel : « Consultez-vous » dit le lévite !

Parodie de justice également puisqu’il n’y aura pas d’enquête consécutive aux accusations proférées par le lévite, à l’opposé de ce que prescrit la loi de Moïse. Un simple respect des prescriptions et des investigations demandées par la loi mosaïque aurait permis de mettre en lumière les nombreuses exagérations et les grossiers mensonges de l’accusateur, et de sursoir à la pression qu’il exerce sur l’assemblée pour une prise de décision immédiate : « Tenez conseil et prenez une décision ici. »

Parodie de procès puisque les accusés, les notables de Guibéa[5], ne peuvent pas se défendre et que les témoins de l’affaire ne sont pas entendus. C’est donc sur la parole d’un seul homme que le déferlement de violence va s’abattre sur toute une tribu dont il ne restera que 600 hommes, puis sur des familles entières qui seront massacrées pour « fournir » des vierges à ces rescapés du massacre et enfin sur les jeunes filles d’une ville qui, elle seule et sans que l’on sache pourquoi, n’avait pas pris part à cette vendetta !

Le texte va d’horreur en horreur, mais le plus intrigant pour le lecteur est la part que prend Yahvé dans cette escalade. En effet, il semble premièrement soutenir Israël dans sa velléité de combat en désignant Juda comme premier assaillant, tout comme ce fut le cas dans les premiers versets d’ouverture du livre des juges. À la différence qu’en Juges 1 : 1, la question est autre : « Qui de nous attaquera les Cananéens en premier ? » est devenu : « Qui de nous montera en premier pour attaquer les gens de la tribu de Benjamin ? » et pourtant, le Seigneur en Juges 20 : 18 « désigna la tribu de Juda » tout comme en Juges 1 : 1.

Le résultat aurait donc dû être le même puisque Dieu a parlé…

Mais alors qu’en Juges 1 : 4, « le Seigneur leur livra les Cananéens et les Périzites », en Juges 20 : 21, les israélites se font massacrer en masse. 22000 morts un jour, 18000 le lendemain ne suffisent pas à les arrêter et à les faire réfléchir. À les faire revenir à l’examen de leurs décisions, à les faire revenir aux procédures de justice contenues dans la loi de Moïse. Israël se lamente, jeûne, offre des sacrifices complets et des sacrifices de paix, mais ne se repent pas. Une repentance véritable aurait en effet dû aboutir à une remise en cause du processus complet démarré à la suite de la manipulation exercée par le lévite.

 Israël n’a pas conscience qu’il lui faudrait revenir en arrière probablement parce qu’il ne connait plus les fondamentaux de la Loi. Le peuple reproduit alors le schéma mis en place contre la ville d’AÏ – ce qui a marché une fois ne devrait-il pas marcher à nouveau ? – mais cela aboutit à l’extermination de la tribu de Benjamin.

Encore une fois, est-ce de la volonté de Yahvé ? Ou est-ce simplement le résultat de l’entêtement d’hommes imbus de leur sentiment de propre justice ? Si les 11 tribus et la tribu de Benjamin vivent des pertes phénoménales, cela pourrait-il être le signe que parce que ni les uns ni les autres ne sont indemnes du mal commis, donc les deux sont châtiés ?

L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais le sordide poursuit son immonde chemin à travers les regrets et l’incapacité à raisonner selon les critères de justice de Yahvé. Le chapitre 21 commence comme le chapitre 11 du livre des juges, dans lequel Jephté pleure d’avoir « trop ouvert la bouche » en promettant d’offrir en sacrifice la première personne qui sortirait de sa demeure à son retour après la victoire. Mais il est incapable lui aussi de reconnaitre la stupidité de ce serment et de revenir en arrière en reconnaissant son erreur : « J’ai pris un engagement envers le Seigneur et je ne peux revenir sur ma promesse » Juges 11 : 35

Il en va ainsi de cette finale du livre des Juges dans laquelle, pour réparer les conséquences d’une fureur dévastatrice accompagnée d’un serment inique, le peuple d’Israël va continuer à massacrer les siens et à enlever des jeunes femmes israéliennes pour les offrir aux 600 rescapés.

Enluminure du Psautier de Saint-Louis (1253-1270) Enlèvement des jeunes filles de Silo.

En conclusion et pour revenir à l’affirmation de Corinne Lanoir, les figures féminines dans le livre des Juges subissent des pertes successives : la perte du nom, du droit à la parole, du droit d’intervention, de la visibilité des femmes. Et enfin de leur individualité, voire de leur humanité, l’enlèvement des jeunes filles de Siloé pourrait presque être comparé à l’enlèvement d’un troupeau de bétail. Ces pertes successives deviennent le symbole de la déshumanisation des femmes, mais également des hommes de la société israélienne de l’époque. 

Car le Nouveau Testament le stipule spécifiquement[6] et à deux reprises :

Lorsque l’on touche à l’humanité des femmes, on touche à l’humanité de tous !

Nous pouvons ici questionner notre propre société dans laquelle tout comme dans l’Israël ancien de l’époque des juges, les processus d’administration de la justice se retournent régulièrement contre les victimes de violence.

Qu’en est-il au milieu de nous de la parole des femmes abusées, violées, battues ? De leur protection lorsque leurs vies sont menacées ? De leur accompagnement post-violence, de l’application des lois existant déjà ou de leur simple mise en œuvre dans des situations de danger réel ?

Quid des structures législatives elles-mêmes ? Les lois de notre pays placent-elles réellement les hommes et les femmes à égalité lorsque la prise en charge judiciaire des affaires de viol minimise les actes commis ? En Suisse, par exemple, « un viol de “courte durée” justifie… une peine plus courte ! Cette décision du Tribunal fédéral a été rendue au sujet d’un viol remontant à 2020. La peine de l’accusé avait été allégée notamment pour cette raison. »[7] En France, après de nombreuses manifestations, une loi a été promulguée le 21 août 2021 qui alourdit les charges, mais est-elle réellement appliquée ?

Les trois derniers chapitres du livre des Juges nous invitent à réfléchir à l’appareil législatif et judiciaire en vigueur dans notre pays, à son application ou son absence d’application. A ne pas nous contenter d’une réflexion chrétienne qui ne porterait que sur les réalités et les lois spirituelles (les chapitres 17 et 18), mais à sortir de notre « église bocal » pour devenir sel et lumière pour notre monde. 


Références

[1] « Un lévite se fait consacrer prêtre et se permet de pratiquer les cérémonies religieuses dans n’importe quel cadre, utilise des idoles et profite de la superstition d’une famille, en contraste direct avec la loi mosaïque concernant le sacerdoce. » Note de la Bible Archéo

[2] « Incapables de conquérir durablement le territoire qui leur a été attribué, les Danites cherchent une autre région habitable et migrent vers le nord où ils s’approprient d’une ville sans défense et paisible » Note de la Bible Archéo

[3] Corinne Lanoir, « Femmes fatales, filles rebelles. Figures féminines dans le livre des Juges. » Labor et Fides, 2019.

[4] En Juges 20 :1, 20 :8 et 20 :11, la mention « comme un seul homme » décrit l’unité créée par la sidération consécutive à l’acte de démembrement et d’envoi des morceaux du cadavre.

[5] Le texte hébreu est clair, ce sont les notables de la ville et non les vauriens de la ville que le lévite accuse de tentative de meurtre et non de viol !

[6] Galates 3 :28 et 1Cor.11 :11

[7] Article écrit par Benoît Leroy pour Le Point, publié le 27/11/2023.  

Pasteure de la FEEBF depuis 2008, j'exerce le ministère actuellement à Joinville le Pont, en région parisienne. Je suis également autrice de plusieurs livres sur la thématique des relations hommes/femmes dans les milieux évangéliques. Ce blog est né d'une intuition certes fulgurante mais un peu inconsciente. Une belle équipe y travaille aujourd'hui activement.

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