A la une Spiritualité

Le consentement de Marie dans le récit de Noël (Luc 1)

Marie dit à l’ange :

 Comment cela se produira-t-il, puisque

 je n’ai pas de relations avec un homme ?

 L’ange lui répondit : L’Esprit saint viendra sur toi,

et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre.

C’est pourquoi l’enfant qui naîtra sera saint ;

il sera appelé Fils de Dieu.

Luc 1 v.34-35

Relayée par le son de cantiques familiers et de nos lectures en commun, nous revisitons chaque année la tendre histoire de Marie portée sur un âne à Bethléhem, sous le ciel étoilé. Là, dans l’humble étable réchauffée par la présence docile et réconfortante des animaux, elle accouche du bébé qui apporte le salut au monde.

Bien que protestante évangélique, j’appellerais cette approche du récit de Noël, une liturgie qui a pour fonction d’ancrer et célébrer notre foi en Dieu. J’y suis extrêmement attachée !

Et en tant que protestante évangélique, je suis encore plus attachée au texte biblique. Il vient fonder et, dans notre liturgie, approfondir encore cette célébration de ce que Dieu a fait, une célébration si bien exprimée dans le cantique de Marie.

Mais nombreux sont nos contemporains qui perdent la foi ou grandissent sans elle ; notre époque postmoderne est à la « déconstruction » des certitudes et à la recherche d’alternatifs. Nous pouvons être à l’écoute de ces questionnements qui, pour plusieurs, traduisent une souffrance réelle : certains mettent Dieu au banc des accusés quant à la manière dont il a « traité » Marie.

Ces questions ne sont finalement pas si étonnantes alors que, dans nos représentations de la nuit de Noël, pas même un brin de paille piquant ne dépasse et ne dérange cette image presque idyllique …

Joseph et Marie étaient fiancés : mais ce n’était pas une promesse romantique échangée entre deux individus autonomes comme nous l’envisageons aujourd’hui dans les cultures occidentales. À l’époque, c’était un engagement formel arrangé par, ou avec, les parents, comme il en existe encore dans divers pays du monde.

Il n’est pas sûr que dans cette société patriarcale, Marie ait eu son mot à dire …

Marie devait être une très jeune femme … La plupart des femmes juives de cette époque étaient déjà mariées à leurs seize ans. Marie avait donc peut-être quatorze ou quinze ans. Elle avait été préparée, dès sa plus tendre enfance, pour ce rôle d’épouse et mère. Elle avait appris toutes les tâches nécessaires à la gestion de la sphère domestique.

En termes de choix de vie, de « carrière », de préférences personnelles, Marie n’a certainement pas eu son mot à dire …

À la lumière des considérations contemporaines, ce détail de la jeunesse de Marie peut nous piquer comme un brin de paille irritant.  Si l’âge de consentement aux rapports sexuels varie d’un pays à l’autre, la lutte contre le mariage précoce est d’actualité dans notre monde. Selon les chiffres, une enfant est mariée contre sa volonté toutes les deux secondes[1], mettant fin, dans la plupart des cas, à la scolarité, et entraînant des conséquences physiques et psychiques catastrophiques.

Marie est enceinte avant son mariage … Cet aspect du récit biblique nous dérange-t-il, comme une botte de brins de paille irritants ? Au moins, elle n’est pas obligée d’avoir des relations avec Joseph trop jeune (selon nos critères), ou avant qu’elle ne le désire. Pouvons-nous suggérer que Dieu, dans son plan divin, « respecte » cette admonition de sa Parole trouvée dans le Cantique des Cantiques :

Je vous en adjure, filles de Jérusalem, par les gazelles, par les biches de la campagne, n’éveillez pas, ne réveillez pas l’amour, avant qu’il le désire.

Cantique des Cantiques 2 v.7

Dans ce même Cantique, l’inviolabilité du corps féminin est évoquée d’une façon poétique :

Tu es un jardin verrouillé, ma sœur, ô fiancée ;
une source verrouillée, une fontaine scellée !

Cantique des Cantiques 4 v.12

La pudeur de Marie est donc laissée intacte.

Néanmoins… son corps tout entier va être bouleversé. Mettre au monde un enfant n’est pas rien. Ce sont des nausées. C’est neuf mois. C’est une épreuve. Un risque. De la douleur. Un remaniement psychologique.

Une grande joie !

Marie a-t-elle eu son mot à dire ?

Oui !

L’ange Gabriel vient annoncer le plan de Dieu à Marie. Il prend le temps d’expliquer, autant que possible, le miracle à venir. Il dévoile, avant l’heure, pour autant qu’on puisse la saisir, la pleine signification de l’expression, l’identité de l’enfant : le Fils de Dieu.

Et Marie réagit. Elle questionne. Elle choisit ses paroles. Elle choisit d’entrer dans ce plan révélé d’avance.

Marie dit oui.

Avant de procéder à la mise en oeuvre de son plan divin, le Dieu souverain obtient le consentement de Marie !

Imaginons un instant, que des quatre évangélistes, seul Matthieu raconte la naissance de Jésus. Le résumé concernant l’implication de Marie tient en un seul verset :

Voici comment arriva la naissance de Jésus-Christ. Marie, sa mère, était fiancée à Joseph ; avant leur union, elle se trouva enceinte par le fait de l’Esprit saint.

(Matthieu 1 v.19 NBS)

Matthieu fournit, certes, l’explication essentielle, mais ne donne pas d’indication sur le vécu de Marie. Son récit sert plutôt à dévoiler la potentielle dangerosité de la situation : considérée comme ayant commis un adultère, Marie risquait sa vie. Au minimum, c’était un terrible scandale qui s’apprêtait à s’abattre sur elle …

Mais Luc, qui se positionne en « historien » ayant vérifié ses sources (Luc 1 v.1-4), raconte l’expérience de Marie et lui donne la parole :

Marie dit : « Je suis l’esclave du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole ». Et l’ange s’éloigna d’elle.

(Luc 1 v.38, NBS)

La seule objection soulevée par Marie est celle de l’impossibilité, étant donné sa virginité. L’explication de l’ange lui suffit pour donner son consentement à cette mission. (On pourrait comparer avec les objections de Moïse lors de son appel, ou la fuite de Jonas).

Il y avait un déséquilibre de pouvoir entre Marie et Dieu. Certes ! Ce fait est invoqué par certains commentateurs pour prouver que Dieu a exercé envers Marie un pouvoir de coercition qui nullifierait son consentement. Il envoie un ange terrifiant. Marie est une adolescente dont le seul rôle est d’obéir. L’ange de Dieu fait de la rétention d’information, passant sous silence la souffrance expiatoire de son Fils. Il manipule Marie en racontant que sa cousine stérile a déjà vécu un miracle. (Des versions moins sérieuses et plus crues qualifient le consentement de Marie de « viol » par détournement de mineur.)

Le consentement de Marie a-t-il une valeur réelle ?

Hormis le côté absurde de cette dernière accusation, cette approche ne fait que porter un jugement négatif et anachronique sur le récit biblique, car elle se trompe de catégorie. Si le récit avait montré Joseph ou le père de Marie utilisant des arguments coercitifs pour forcer cette jeune femme à avoir des relations sexuelles avant l’heure (en vue d’un avantage), alors une étude qui passe au crible la façon dont le texte biblique traite la question serait bienvenue (et probablement salutaire).

Mais Dieu ne peut pas être accusé ainsi, selon la catégorie des êtres humains : c’est un non-sens. Pour être précis :

  • Dieu est par définition plus puissant que l’être humain ; il s’agit d’étudier le mode de ses interventions vis-à-vis des êtres plus faibles que Lui.
  • La visite de l’ange est un grand honneur pour Marie, qui à priori fait partie d’une famille juive pieuse qui attend la venue du Messie ; l’époux de sa cousine enceinte est prêtre.
  • L’annonce de l’ange est une réelle grâce pour Marie car elle se situe dans l’histoire du salut et de l’amour de Dieu manifestée envers l’humanité.
  • La maternité était considérée comme une bénédiction dans la culture juive.
  • L’ange rassure Marie. Il se met à sa portée, et répond à sa question.
  • L’emploi du mot esclave au v.38 est un choix de vocabulaire qui exprime la piété personnelle, le choix libre d’une personne de servir Dieu, et n’a rien à voir avec la négation de la volonté humaine.
  • L’information que l’ange donne sur Élisabeth est une joie et un réconfort pour Marie (d’où le fait qu’elle va lui rendre visite).
  • Le Cantique de Marie est la déclaration d’une personne qui se sait élevée, ainsi qu’une proclamation prophétique de libération pour ceux qui étaient humiliés. Cela trouvera un écho au début du livre Actes (ainsi, les deux livres écrits par Luc débutent par l’activité de l’Esprit). En Actes 2, l’Esprit Saint est versé sur les serviteurs et servantes (les esclaves), et Luc place intentionnellement Marie dans la chambre haute avec les disciples.

Il faut vraiment ignorer tout le contexte dans lequel Marie exprime son approbation du plan de Dieu pour arriver à une évaluation si critique.

Mais Marie a dit oui !

Il fallait que Marie soit vierge pour accomplir la prophétie d’Esaïe 7 v.14, mais une grossesse virginale est une impossibilité scientifique.  

La virginité de Marie allait de soi, car un artisan respectable comme Joseph se devait de se marier avec une jeune femme d’une famille respectable. Mais au-delà des conventions sociales, cette naissance virginale était nécessaire

  • pour servir de signe.
  • pour qu’ait lieu le mystère de l’Incarnation.
  • pour que les croyants puissent avoir la certitude de l’identité du Christ comme Fils de Dieu.

La démarche de la déconstruction va jusqu’à suggérer que les disciples masculins de Jésus ont tout simplement inventé l’histoire. Mais cela aussi serait un non-sens. Pourquoi croire dans ses propres inventions ? Comme pour la résurrection, ce serait croire en vain (1 Corinthiens 15 v.14).

D’autres affirment que Marie a dû être victime de violence, violée par un soldat romain. Cela signifie quoi, alors ? Que la Bible réhabilite la victime en inventant un mythe de virginité pour couvrir le mal qui est fait ?

C’est pourtant la vérité qui rétablit le droit et la justice pour les victimes, et le récit biblique raconte ouvertement, en la réprouvant, la violence contre les femmes ; il défend les victimes de viol.

Ironie : croire à un tel viol priverait Marie de sa voix, de sa foi, de son libre arbitre.

C’est la déconstruction totale du texte biblique et de la foi elle-même, un abandon de l’étude grammatico-historique fructueuse qui croit dans l’autorité biblique, et qui est capable d’accueillir les questionnements sincères des lecteurs et lectrices contemporains.

Croire, il est vrai, exige de la foi.

Le théologien I. H. Marshall aborde la question du surnaturel dans l’étude du Nouveau Testament. Si pour beaucoup le surnaturel est à reléguer au domaine des légendes, le croyant chrétien est face à deux possibilités. Soit le miraculeux « transcende l’explication historique », soit il est significatif dans la recherche historique. Marshall rejette la première possibilité : « l’honnêteté intellectuelle interdit l’échafaudage d’une telle barrière mentale. Car si le chrétien croit que les évènements historiques ne peuvent pas être expliqués exhaustivement en termes naturalistes, il est alors entièrement déraisonnable de lui demander de rejeter la seule explication qui fait sens pour lui lorsqu’il écrit l’histoire ».[2]

En fin de compte, suite à ses investigations, Luc croit à la naissance virginale et il nous invite à y croire aussi.

Marie est honorée et valorisée par le récit de Luc. Son témoignage est confirmé par celui de Joseph transmis par Matthieu. Joseph était en proie au doute, une réaction naturelle surmontée à l’aide d’un songe, une communication de Dieu.

Et finalement, Dieu n’a (presque) rien fait « subir » à Marie, rien au-delà de ce qu’elle allait de toute façon vivre, dans son contexte historique. Toute jeune qu’elle était, elle allait bientôt se marier dans la perspective de porter des enfants, considérés comme une bénédiction dans sa culture. Ce que Dieu lui demandait n’était pas une rupture radicale avec la vie qu’elle avait en vue.

Mais juste, à ses yeux, un immense privilège.

De même, Dieu n’a pas révélé d’avance à Marie tout le déroulement de sa vie, ni de celle de l’enfant à venir. Ce n’est pas dans l’ordre des choses humaines de connaître l’avenir. Seul Dieu dans sa souveraineté sait toutes choses. A l’être humain, il est donné de marcher avec Dieu pas à pas.

Vers la bénédiction finale.

Marie a dit oui.

Quant à nous, que la méditation du récit de Luc enrichisse notre participation à la liturgie de Noël qui a pour fonction d’ancrer notre foi et célébrer Dieu et son Salut.


Références

[1] Selon le site internet Too Young To Wed : https://tooyoungtowed.org/main/index

[2] I. H. Marshall, Luke: Historian and Theologian (Exeter : Paternoster Press, 1980), p.30.

Victoria Declaudure a été membre de l'équipe pastorale de l'Eglise Vie Nouvelle (Saumur) pendant 17 ans avant de rejoindre celle de l'Eglise Evangélique d'Angers. Titulaire d'un master en théologie, elle est l'auteur de plusieurs articles ainsi que du mook 'Pionnières du XXième siècle, le ministère oublié des femmes pentecôtistes françaises 1932-48'

1 comment on “Le consentement de Marie dans le récit de Noël (Luc 1)

  1. M.Rose

    bonjour,
    cette méditation est vraiment profonde, pertinente et me touche vraiment.

    Je réfléchis sur le fait que Marie a été enceinte avant son mariage.
    (Certains chrétiens utilisent cela pour justifier le mariage à l’essai et même dans d’autres cultures, cette pratique existe).
    Il me semble que ce fait extérieur qui s’est passé, je le crois, est surtout un signe sur le plan spirituel :
    (ne pas confondre les lois du plan spirituel et le plan humain).
    Il nous montre que pour s’unir un jour à Dieu, il faut être un homme
    ou une femme « vierge » c’est à dire régénéré, né de nouveau.
    C’est le miracle de la nouvelle naissance ici qui est relaté :
    comme Marie a mis au monde l’enfant divin extérieur, Jésus,
    nous devons enfanter à l’intérieur, le nouvel être que nous sommes appelés à devenir, celui qui ressemble au Christ !
    Avec Marie je dis c’est impossible mais avec Marie je crois que
    Dieu est le DIEU DU MIRACLE qui seul peut changer notre monde,
    et ce n’est pas du virtuel, mais une expérience concrète à vivre.
    MERCI

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