Textes bibliques

« Les cinq ministères » donnés à l’église locale sont-ils réservés aux hommes ? Lecture de Ephésiens 4 : 1-16.

Le 4ème chapitre de la splendide lettre aux Ephésiens est bien connu des églises. En effet, ce chapitre dans son ensemble fonde la doctrine des cinq ministères chargés d’équiper l’Eglise afin qu’elle soit rendue capable d’accomplir le ministère qui est le sien, faire croitre le corps de Christ. Les versets 11 à 13 sont tout particulièrement célèbres :

« C’est lui (Jésus-Christ) qui a fait don de certains comme apôtres, d’autres comme prophètes, d’autres encore comme prédicateurs de l’Evangile, et d’autres encore comparables à des bergers, comme enseignants. Il a fait don de ces hommes pour que les membres du peuple saint soient rendus aptes à accomplir leur service en vue de la construction du corps de Christ. Ainsi, nous parviendrons tous ensemble à l’unité dans la foi et dans la connaissance du fils de Dieu, à l’état d’adultes, à un stade de maturité où se manifeste la plénitude qui nous vient du Christ.[1] »

Un grand nombre d’articles et de livres ont été écrits pour disserter autour de questions essentielles que ce texte pose encore aujourd’hui, comme « Est-ce que les apôtres et les prophètes existent encore aujourd’hui ? ». Ou bien encore « Qu’entendait l’apôtre Paul par le terme d’évangéliste[2] ? » et puis également « Quelles sont les relations entre le ministère d’apôtre et celui de prophète ? ». Mais aussi « S’agit-il concernant les pasteurs et docteurs d’un seul ou de deux ministères ? »  

Les réponses apportées par les uns et les autres à ces questions modèlent de façon particulière la manière dont l’Eglise est construite. Mais il y a une question bien plus essentielle que toutes celles-ci et qui n’a pas encore été posée[3] ou très rarement et c’est la suivante :

Ce texte réserve-t-il ces cinq ministères aux êtres humains masculins ?

Malgré le petit nombre d’études réalisées sur la question, la réponse apportée habituellement à cette question dans les milieux évangéliques est affirmative. Les cinq ministères sont réservés aux hommes, entendez ici aux êtres humains masculins.

Ainsi, je me souviens d’un lundi après-midi en 2009 où j’ai vécu – à propos de mon interprétation de ce texte – ce qu’aujourd’hui je considère comme une agression grave. A ce moment-là, toute jeune pasteure de l’église baptiste d’Annecy je découvrais les réseaux sociaux et tout particulièrement un réseau chrétien qui fonctionnait à l’époque un peu comme Facebook. J’ai posté une réflexion autour de ces quelques versets d’Ephésiens 4 affirmant que ces « hommes donnés à l’église pour sa croissance » étaient en fait des hommes et des femmes

Mal m’en a pris ! Un internaute qui avait pris le doux nom de « Muraille Spirituelle » a lancé une fatwa contre moi, invitant l’un de ses frères à me tuer puisque j’étais une Jézabel (évidemment !) mais priant également pour que (je le cite) mes enfants « soient tués pour la plus grande gloire de notre Seigneur Jésus-Christ »

Re-Sic ! Apparemment, j’avais touché là quelque chose qui n’était pas négociable pour lui : Dans l’église locale, il ne peut y avoir de ministères que masculins et mon affirmation était suffisamment grave d’après lui pour qu’il en appelle à un meurtre !

Et pourtant, le texte biblique pointe vers une réalité plus complexe :

Entrons-y avec précaution :

  1. Si la fin de la péricope (qui court du verset 1 à 16) est bien connue, il n’en va pas de même des versets qui précèdent immédiatement les versets 11 à 13.

En effet, les verset 8 à 10 mentionnent le psaume 68 : 19 en modifiant substantiellement le texte hébraïque, ce qui ne cesse de gêner les théologiens qui règlent souvent la question en considérant ces versets comme une parenthèse somme toute négligeable.  

En substance, le texte de psaume 68 : 19 dit ceci :

« Tu es monté là-haut, tu as emmené captive la captivité, tu as pris des dons parmi les êtres humains, et même parmi les rebelles, pour avoir une demeure, Ô Dieu »

Le contexte d’écriture de ce psaume est clairement celui d’un roi israélite victorieux, qui emmène avec lui des prisonniers et qui a pris du butin. Le message principal en est la louange de Celui dont les délivrances du passé deviennent la garantie des délivrances à venir.

Citons maintenant les versets 7 à 11 d’Ephésiens 4 pour bien mettre en valeur les modifications apportées par l’apôtre Paul dans son utilisation de ce texte :

« Cependant, chacun de nous a reçu la grâce de Dieu selon la part que le Christ lui donne dans son œuvre. C’est bien ce que déclare l’Ecriture :

                ‘Il est monté sur les hauteurs, il a emmené des captifs et il a fait des dons aux hommes’

Or, que signifie ‘Il est monté’ ? Cela implique qu’auparavant, il est descendu jusqu’en bas, c’est-à-dire sur la terre. Celui qui est descendu, c’est aussi celui qui est monté au-dessus de tous les cieux afin de remplir l’univers entier. »

Il y a trois différences facilement repérables entre le verset originel et la citation qu’en fait Paul :

  • Le verbe prendre devient donner
  • La deuxième personne du verbe devient une troisième personne 
  • « Parmi les hommes » devient « aux hommes »

Plusieurs explications ont vu le jour quant aux raisons qui ont poussé l’apôtre Paul a modifier ce texte. Certaines plus rocambolesques que d’autres, quelques-unes allant jusqu’à affirmer que Paul aurait sciemment altéré le texte ou que sa mémoire lui aurait fait défaut.

D’autres plus respectueuses de l’éthique paulinienne, voient ici un développement de la pensée du Targum araméen[4] qui déjà comprenait le verbe hébreu comme « tu as donné » et interprétait le « parmi les hommes » comme étant un raccourci signifiant « pour être distribué parmi les hommes » L’ancienne version grecque[5] et le version syriaque[6] lisent ici également « tu as fait des dons aux hommes »

L’apôtre Paul n’innove donc pas. Lui qui a été formé à l’école du grand rabbin Gamaliel était forcément au courant de cette lecture targumique de psaume 68.19 et il l’utilise ici pour décrire la nouveauté apportée par la victoire et l’ascension du Christ. Si dans le texte du Psaume 68, c’est Dieu qui est victorieux sur les ennemis d’Israël, dans le texte d’Ephésiens, tout comme un conquérant qui distribue des cadeaux en signe de sa victoire, c’est Jésus qui, victorieux, répand parmi les hommes les dons et les grâces de l’Esprit.

2. Ceci pourrait n’être rien en soi, mais il est important d’étudier ce texte qui explicite l’œuvre de la croix et en précise les conséquences qui sont l’octroi de dons et de grâces spécifiques aux hommes dont certains seront chargés d’équiper les églises.

Or, en revenant au fil de la pensée de Paul après cette digression par le psaume 68, on constate que l’antécédent grammatical de l’article utilisé dans le verset 11 et traduit par des expressions comme « les uns – les autres » ou par « certains – d’autres » se trouve justement dans ce verset tiré du psaume 68. On ne peut donc pas zapper ce passage sans dommage ! Ce sont bien des « hommes » qui sont les bénéficiaires de cette grâce magnifique de devenir coparticipants de l’œuvre de Dieu lui-même en faveur de l’église.

Paul ouvre le chapitre 4 en affirmant que la pensée de l’unité est indissociable de celle de la diversité du corps de Christ. C’est chacun des membres de ce corps qui a reçu la grâce de Dieu « selon la part que le Christ lui donne dans l’œuvre »

Les bénéficiaires de ces dons sont mentionnés aux versets 6 et 7 précisément comme étant ‘tous’[7]. Et s’il fallait encore le préciser, le verset 8 le fait en mentionnant que ces hommes bénéficiaires des dons ne sont pas des « aner », êtres humains masculins, mais des anthropoi, êtres humains masculins et féminins[8].

Ce sont donc certains anthropoi (êtres humains) qui ont été donnés à l’église comme apôtres ou prophètes. D’autres anthropoi ont quant à eux été donnés à l’église comme évangélistes, pasteurs-docteurs.

L’objectif clairement affiché par Dieu et exprimé par l’apôtre Paul est d’amener le corps à la maturité spirituelle. Ephésiens 4 : 13 « Ainsi, nous parviendrons tous ensemble à l’unité dans la foi et dans la connaissance du fils de Dieu, à l’état d’adultes, à un stade de maturité où se manifeste la plénitude qui nous vient du Christ »

Valérie Duval-Poujol a eu cette frappante expression en parlant de l’église comme un « corps hémiplégique » parce que la moitié des dons accordés par Dieu pour la maturité de l’Église, en l’occurrence les dons accordés aux femmes, n’ont pas été reconnus.

Qu’y a-t-il d’étonnant alors à la faiblesse de l’Église ? à son immaturité ? à sa récurrente incapacité à discerner les temps ?

3. Il faut maintenant se poser la question du lien existant entre des textes aussi différents qu’Ephésiens 4 : 11 et 1 Timothée 2 : 12

De nombreux opposants aux ministères féminins s’appuient sur le texte de Paul en 1 Timothée 2 : 12 qui affirme : « Je ne permets pas à la femme d‘enseigner ni de prendre autorité sur l’homme. »

Comment articuler ces deux textes que tout semble opposer de prime abord ?

C’est d’autant plus important que Timothée était responsable justement de l’église d’Ephèse !

Du côté de la lettre aux Ephésiens, l’ensemble des ministères d’autorité, locaux et supra locaux, sont accessibles à tous parce donnés aux « anthropoi »,  aux femmes et aux hommes.  Du côté de la première lettre à Timothée, la femme ne peut ni enseigner ni exercer l’autorité[9].

Les deux textes ont été lus à la communauté d’Ephèse : Une recommandation restrictive (je ne permets pas… ) et une autre recommandation prônant l’accès aux cinq ministères pour tous les êtres humains. 

A moins d’accuser le texte biblique d’erreurs – ce que nous ne ferons pas- il nous faut revenir aux règles basiques d’interprétations et replacer les phrases aussi bien dans le contexte littéraire immédiat que dans le propos global du texte.

Tenir ensemble deux textes aux sens en apparence opposés oblige le croyant à la réflexion, à la prise de distance, au dépassement de la lettre pour comprendre le projet de Dieu.

Nous sommes souvent accusées de tordre le sens des écritures en faisant cela, parce que le sens d’un passage pris hors contexte différe de ce qu’il signifie lorsque l’ensemble du propos est pris en compte. Et comme ce verset de 1 Timothée 2 : 12 a régulièrement été utilisé hors de tout contexte, les nouveaux commentaires ou interprétations apparaissent comme étant des torsions, des contrefaçons, des hérésies. Et nous comme des vilaines personnes dont il faut à tout le moins, se méfier…

Or, dans le texte de 1 Timothée 2 : 12, il est évident que le focus placé sur l’interdit a trop longtemps servi à occulter l’autorisation expresse accordée aux femmes de s’instruire. La prise en compte de l’ensemble du texte immédiat, tout comme de la difficulté d’interprétation posée par l’épineuse question du salut par la maternité, nous oblige à aller au-delà d’une lecture superficielle et tronquée du texte pour le comprendre plus en largeur et en profondeur. Voir ici une possibilité d’interprétation innovante mais respectueuse du texte et du contexte.

La première lettre à Timothée pointe une réalité locale, celle de l’église dans laquelle Timothée est pasteur et qui de plus, ne concerne qu’une frange particulière de l’assemblée, à savoir les femmes.

Quant à la lettre aux Ephésiens, la majeure partie des théologiens d’hier et d’aujourd’hui s’accordent pour affirmer qu’il s’agit d’un texte qui avait vocation à être une lettre circulaire aux Eglises. John Stott, célèbre théologien évangélique a rédigé un commentaire de ce texte en l’intitulant « Vers une nouvelle société »[10]  dans lequel il développe la pensée et le projet de Paul comme étant de « Réunir toutes choses en Christ, en renversant tous les obstacles qui nous séparent de Dieu, qui séparent un groupe ethnique d’un autre, maris et femmes, parents et enfants, maîtres et esclaves. »

C’est donc ce second texte qui a valeur universelle là ou 1 Timothée 2 : 12 a valeur locale et partielle. Or un grand nombre, un trop grand nombre d’églises évangéliques, placent le texte de 1 Timothée 2 : 12 en tête de liste des versets qui structurent la place des femmes dans l’église.

Voici donc une affirmation forte que je pose là :

Les 5 ministères donnés par le Seigneur Jésus-Christ à son église pour sa croissance et sa maturité sont des hommes et des femmes appelés par Dieu, équipés et reconnus dans leurs communautés.


[1] Version Semeur révision 2015

[2] Les traductions récentes du terme grec privilégient aujourd’hui plutôt des expressions comme celle mentionnée ci-dessus.

[3] A ma connaissance tout du moins. Je suis preneuse de tout renseignement concernant des écrits à ce sujet…

[4] Interprétation traditionnelle et orale du judaïsme orthodoxe qui a été fixée par écrit au 3ème siècle.

[5] La Septante

[6] La Peshitta

[7] V. 6-7 « Un seul Dieu et Père de tous, celui qui est au-dessus de tous et à travers tous, et en tous. Et à chacun de nous a été donnée la grâce selon la mesure du don du Christ. »

[8] Le texte hébraïque contient le terme Adam, lui aussi générique, selon Genèse 5 : 2 « Le jour où Dieu créa l’Adam, il le fit à la ressemblance de Dieu, mâle et femme il les créa, il les bénit et il leur donna le nom d’Adam. » Voir le livre « Une invitation à la danse. La métaphore conjugale dans la Bible ». Editions Olivetan. 2021

[9] Attention, il ne s’agit pas ici de l’exercice légitime d’une autorité déléguée, (exousia), mais d’une autorité prise de force, (autenthein).

[10] John Stott, « La lettre aux Ephésiens. Vers une nouvelle société » Edition Grâce et Vérité. 1995

1 comment on “« Les cinq ministères » donnés à l’église locale sont-ils réservés aux hommes ? Lecture de Ephésiens 4 : 1-16.

  1. M.Rose

    Bonjour,
    merci de nous rappeler que lire la bible n’est pas suffisant. Il faut une méthode pour l’étudier
    et replacer le message divin dans le contexte aussi d’ une société patriarcale.

    Par exemple, il est clair que les dix commandements s’adressent aux hommes seulement :
    « tu ne convoiteras pas la maison, la femme de ton prochain, ni son âne, ni son bœuf…..etc….
    « La femme étant une possession de l’homme parmi d’autres biens et pas l’inverse. D’ ailleurs pendant longtemps
    dans le judaïsme, il était interdit aux femmes de s’instruire.
    Aujourd’hui tous les chrétiens font une relecture de ce texte : ces commandements sont valables pour les hommes et les femmes.
    Elles doivent donc s’instruire, mais pour la majorité masculine en passant par leur compréhension (et donc s’autocensurer).
    Réfléchir c’est commencer à désobéir, on le sait bien ! Réfléchir juste pour transmettre aux enfants, voilà notre mission !
    Ils prennent la place du Saint-Esprit qui enseigne, chacun en particulier et confirmé par les dons accordés à certains et à certaines.

    OUI, l’église est en grande partie encore hémiplégique
    car pour bien voir, entendre, marcher il faut deux yeux, deux oreilles et deux jambes
    et pour réfléchir il faut que les deux hémisphères différents du cerveau communiquent !
    OUI, nous avons besoin dans les 5 ministères, d’hommes et de femmes , des deux angles de vue pour avoir une vision plus grande
    de la hauteur, la largeur et la profondeur de l’Amour de Dieu, à cause justement de leur différence ou de leur ressemblance.
    MERCI infiniment pour votre connaissance des textes qui nous aide à réfléchir car seul Christ nous sauve et non les hommes,
    fussent-ils les plus sages du monde !

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