Spiritualité

La Création d’Eve : entre texte, images et nos représentations

Revisitons aujourd’hui, une fresque de Michel-Ange mentionnée brièvement dans un article pour cette rubrique (Barbie, le paradoxe d’une femme-poupée). N’étant pas formée dans la critique d’art, ce sont avant tout mes yeux de bibliste qui sont ouverts sur cette œuvre magnifique !

Moins célèbre que la fresque de la création d’Adam, celle mettant en scène la création d’Eve (dans la partie haute de l’image ci-dessus) figure néanmoins à côté d’elle sur le fabuleux plafond de la chapelle Sixtine peint entre 1508 et 1512.

Création d’Adam

Dans le tableau rectangulaire de la création de l’homme, les deux figures allongées de Dieu et de l’homme, bras tendus l’un vers l’autre, se répondent. Sous le fin tissu qui recouvre le ‘corps’ de Dieu, on discerne une musculature identique à celle de l’homme nu. Dieu est au-dessus de lui, dans la sphère céleste, représenté par une draperie. Il est entouré d’êtres célestes, des anges. Adam, dans la sphère terrestre, allongé sur ce qui ressemble à une montagne ou colline, avec de l’herbe verte, est seul. Leurs doigts se touchant presque évoquent le moment où Dieu insuffle la vie à l’être humain :

Le Seigneur Dieu prit de la poussière du sol et en façonna un être humain. Puis il lui insuffla dans les narines le souffle de vie, et cet être humain devint vivant. (Gen 2 : 7, NFC)

Cette traduction du verset 7 rappelle que le mot hébreu adam fait référence à toute l’humanité, pas simplement à un être humain masculin, ce qui ressort clairement du chapitre précédent.

Dieu créa l’être humain comme une image de lui-même ; il le créa à l’image de Dieu,  il les créa homme et femme. (Gen 1 : 27)

Ici, adam n’est pas un prénom, mais le nom générique attribué à l’humanité. Être une personne humaine, c’est être à l’image de Dieu ! Les termes hébreux pour mâle et femelle sont des descriptions de personnes humaines qui sont différenciées au niveau de leur anatomie physique.

Ce premier tableau de Michel-Ange ne reflèterait donc pas le premier chapitre de Genèse, mais présente Adam comme l’image d’un Dieu masculin, puisque Dieu est représenté comme un être masculin. Dans ses coups de pinceau on peut lire des centaines d’années de théologie qui suggèrent que l’homme est plus véritablement à l’image de Dieu que la femme.

Qui est sous le bras de Dieu ?

Sauf si … Traditionnellement, la personne cachée sous le bras gauche de Dieu serait Eve, « la femme » non encore crée. Son regard braqué sur l’homme qui vient d’être crée, sa nudité partiellement visible, pourrait aller dans ce sens. Mais si c’est le cas, pourquoi Eve existerait-elle à côté de Dieu dans la sphère divine ? Il faudrait comprendre qu’elle est là uniquement dans le sens d’une intention à venir, et un rappel de Genèse 1 : 27.

Autre possibilité : la femme tenue près du cœur de Dieu, représenterait « le côté féminin de Dieu ». Certains pensent que l’être humain du début de Genèse 2 est un être androgyne, asexué, d’où la femme n’est pas encore « extirpée ».

C’est vrai qu’il y a une part d’ambiguïté dans le début du chapitre 2. Dans la suite de la lecture du premier chapitre, l’adam c’est l’être humain générique … mais en continuant la lecture, il s’avère que celui-ci est un être masculin qui dans sa solitude est dans l’impossibilité d’accomplir le mandat créationnel (Gen 1 : 28).

Ce qui est dérangeant dans le « thèse de l’androgynéité », c’est l’idée que Dieu est à la fois masculin et féminin. Selon Anne Atkins, il existe depuis toute éternité un principe masculin et un principe féminin. Mais cela impliquerait que chaque être humain ne reflète qu’une moitié de l’image de Dieu, ce qui n’est pas ce qui est dit dans Genèse 1 : 27, ni dans 2 Corinthiens 3 : 18 :

Nous tous qui, le visage dévoilé, contemplons comme dans un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transfigurés en cette même image, de gloire en gloire ; telle est l’œuvre du Seigneur, qui est l’Esprit (NBC)

La masculinité et la féminité relèvent de la création et permettent la reproduction humaine ; il ne s’agit pas de projeter ces aspects de notre vie terrestre sur un Dieu éternel qui ne se reproduit pas ; cela reviendrait à faire Dieu à notre image. Or, Dieu est Esprit.

Plus récemment, on a vu Marie la mère de Jésus dans cette figure énigmatique ; et l’enfant sur qui Dieu place les doigts serait le Christ. Cette interprétation catholique, plaçant la Vierge Marie dans le ciel, serait en lien, bien entendu, avec le lieu, le Vatican. Si la nudité partiellement visible de cette figure féminine – on voit ses seins – nous surprend, cela peut être parce que nous connaissons peu ces images médiévales qui montrait la Vierge en train de nourrir son enfant ou expulser son lait maternel. Ce « lait miraculeux » était même présenté comme une relique répandue en Europe.

Mise en avant de la masculinité ?

On ne peut pas savoir, bien entendu, exactement ce que Michel-Ange avait en tête en peignant cette image. Mais vu depuis le sol, ce sont avant tout l’homme et Dieu qui sont visibles, ce qui semble s’accorder avec l’idée de l’homme masculin à l’image d’un Dieu masculin.

Pour ma part, ma lecture subjective de la fresque privilégie l’interprétation traditionnelle. J’y vois également une allusion au repos de Dieu décrite dans Gen 2 v.3.  Dieu est actif mais transmet la vie sans effort. Adam au contraire est entièrement passif, il reçoit la vie : c’est Dieu le Créateur qui prend l’initiative. L’être humain est Son œuvre.

La posture d’Adam semble tellement désinvolte qu’on serait tenté d’y lire une certaine auto-suffisance masculine. Il est tellement sûr d’être au centre de la Création !

Mais ce qui ressort le plus de ce chef d’œuvre artistique, c’est que l’acte créateur débouche sur une relation avec l’être crée.

Création d’Eve

La fresque de la création d’Eve se trouve au centre du plafond. Les personnages principaux occupent un plus petit espace, un carré au centre du rectangle qui est entouré de quatre personnages masculins aux quatre coins. Cela permet au peintre de remplir ce ‘tableau dans un tableau’ avec les volumes des corps.

Les trois corps physiques d’Adam, Eve et Dieu, occupent à peu près le même espace dans le carré. Si Dieu semble plus volumineux, c’est grâce aux vêtements dans lesquels il est drapé. Sa « masculinité » supposée n’est plus mise en avant, il n’a plus qu’une main et un pied de découvert. On pourrait en déduire que la femme est moins à l’image de Dieu, sa ressemblance avec Dieu n’est pas évidente. Cela reflète les positions catholiques traditionnelles sur l’homme et la femme : puisque Christ est masculin, seul un homme peut le représenter en tant que prêtre. Les théologiens Réformateurs n’ont pas dérogé à la règle, considérant qu’effectivement les femmes ne sont pas à l’image de Dieu exactement de la même manière que l’homme.

Honte ?

De plus, la figure d’Eve ne reproduit pas le même schéma de repos, de complétude, que celle d’Adam dans la fresque où Il est créé. Contrairement à Adam, elle a la bouche entr’ouverte et semble parler. Elle est comme courbée, titubante, soumise, elle semble prier ou supplier, subjuguée devant la figure dominante de Dieu qui ressemble, justement, à un prêtre masculin, d’autant plus qu’il n’est plus dans la sphère céleste mais sur la terre.

L’attitude d’Eve pourrait suggérer, par anticipation, qu’elle est déjà en train de demander pardon pour la Chute qui n’a pas encore eu lieu. Quant à Dieu il semble lever la main comme pour l’absoudre.

Une lecture plus positive et égalitaire est possible.

La femme est en communion avec son Créateur qui la bénit. Sa main est au-dessus des deux mains d’Eve dirigées vers lui et, comme pour la création d’Adam, ils se touchent presque. Les cheveux et la barbe de Dieu trouvent un écho dans la couleur et la longueur de la chevelure d’Eve ; si cette caractéristique est plus particulièrement associée à la fémininité, on peut néanmoins discerner une certaine ressemblance avec Dieu. Adam, lui, a les cheveux courts.

Dans Genèse 1 : 28, Eve est bel et bien associée à Adam dans la bénédiction, le peintre ne manque pas d’inclure cet élément dans sa représentation.

Dieu les bénit ; Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la. Dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tous les animaux qui fourmillent sur la terre

Finalement, les corps d’Adam et Eve se ressemblent en tout sauf le sexe biologique : ils sont clairement faits de la même chair et ils sont de taille et de volume égaux. Elle est debout ; on la voit se détacher ou sortir en quelque sorte du corps d’Adam.

Le résultat est une scène où Eve est active alors que Adam, passif, dort. Sans lui, Eve rencontre Dieu et entre en communion avec lui.

Cette peinture symbolise une expérience passée sous silence dans l’Écriture mais qui a forcément eu lieu : ce que Eve a vécu lorsqu’elle a été créée.

Elle n’est pas mise en scène comme une ‘belle au bois dormant’ endormie réveillée par le baiser du Prince Charmant, mais comme un être ayant la capacité d’agir, de parler, de vouloir.

Le SEIGNEUR Dieu dit : Il n’est pas bon que l’homme soit seul ; je vais lui faire une aide (ezer, secours) qui sera son vis-à-vis (kenegdo, placée devant lui) (Gen 2 : 18,NBS)

Ainsi, dans cette fresque Michel-Ange met en évidence ce qui semble avoir échappé aux commentateurs bibliques pendant des siècles : Eve est un être humain à part entière et l’homme n’a eu aucun rôle à jouer, ni dans sa création, ni dans la définition de qui elle est. Ce rôle-là revient à Dieu.

L’a-t-il fait exprès ? Pourquoi ne pas avoir peint une Eve dormant à côté Adam ? Le rôle de l’art n’est-il pas de nous faire réfléchir ?

Nos représentations

Nous avons tous reçu, dans notre culture occidentale, des représentations concernant la création d’Adam et Eve, la Chute (le fruit est une pomme ?), les hommes, les femmes, à travers l’art et la littérature. Il conviendrait de se questionner sur ces représentations et de se demander si on n’est pas en train de les projeter sur le texte biblique.

A premier abord, ces deux fresques semblent refléter une auto-suffisance masculine et la condition féminine sous l’angle de l’humiliation. Mais à regarder les détails de plus près, cela soulève des questions concernant la manière dont Michelangelo a lu la Genèse, et nous pousse à examiner nos propres idées et réactions subjectives.

Quelles lunettes culturelles portons-nous ?

Victoria Declaudure a été membre de l'équipe pastorale de l'Eglise Vie Nouvelle (Saumur) pendant 17 ans avant de rejoindre celle de l'Eglise Evangélique d'Angers. Titulaire d'un master en théologie, elle est l'auteur de plusieurs articles ainsi que du mook 'Pionnières du XXième siècle, le ministère oublié des femmes pentecôtistes françaises 1932-48'

2 comments on “La Création d’Eve : entre texte, images et nos représentations

  1. André Verstappen

    Merci pour cette analyse de ce chef d’œuvre ! J’aurais aimé avoir l’image de la fresque associée au texte.

    • Bonjour, l’image est dans l’article ! Peut-être que nous aurions pu mieux la cadrer effectivement, afin que vous voyiez immédiatement les deux tableaux dont l’article parle…

Répondre à Joelle Sutter-RazanajoharyAnnuler la réponse.

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