Textes bibliques

Question de pureté ou de peur ? La répudiation des épouses « étrangères » (Esdras 9-10)

Pourquoi Esdras rapatrié de Babylone, décide-t-il de renvoyer les épouses « étrangères » des premiers exilés rentrés en Israël ? Ces divorces de masse servent-ils vraiment à protéger l’intégrité du peuple de Dieu ? Salomé Haldemann aborde la question. 

« Nous avons commis une faute grave envers Dieu, en épousant des femmes étrangères, appartenant aux populations de ce pays. Mais malgré cela il reste un espoir pour Israël : Nous allons prendre l’engagement devant notre Dieu de renvoyer toutes ces femmes ainsi que leurs enfants. Nous suivrons ainsi la suggestion que vous avez faite, toi et tous ceux qui redoutent les commandements de notre Dieu. » Esdras 10 : 2-3

Tout au long de la Bible, un débat constant a lieu entre les textes qui prônent l’exclusion des « autres » et ceux qui prônent l’accueil et l’hospitalité. Dans l’Ancien Testament, les livres de Ruth et de Jonas par exemple montrent que Dieu se soucie profondément des étrangers. En revanche, Esdras, qui raconte, entre autres, le renvoi en masse des épouses étrangères, semble fermement ancré dans une attitude d’exclusion. En se penchant de plus près sur ce texte, nous pouvons identifier certains des éléments qui concourent à cette attitude.

Le livre d’Esdras raconte le retour d’exil du peuple d’Israël. Après qu’Israël ait passé plusieurs dizaines d’années en exil à Babylone, Artaxerxès le roi de Perse décide de les renvoyer à Jérusalem. Artaxerxés a désigné Esdras, un maître de la loi, pour mener un groupe d’exilés sur le chemin du retour à Jérusalem. Ce groupe constitue en fait une deuxième vague de rapatriés : en effet, un premier groupe a suivi Zerubabbel pour reconstruire le temple, et un troisième groupe reviendra plus tard avec Néhémie pour reconstruire les murs. Avec ce deuxième groupe, Esdras a la ferme intention de restaurer la communauté.

À son arrivée, Esdras apprend que les premiers rapatriés ont épousé des femmes des pays voisins. Cette information le désole, et après avoir fait pénitence, Esdras convoque tous les anciens exilés. Ensemble, ils prennent la décision surprenante et radicale de tous se séparer de leurs épouses « étrangères » (j’expliquerai les guillemets plus loin), et de les renvoyer avec leurs enfants.

 On ne peut qu’imaginer tous les drames personnels qui ont découlé de ces divorces à grande échelle.

Cette solution paraît cruelle à nos yeux du XXIème siècle, et le texte mérite d’être approfondi. Afin de comprendre le chagrin d’Esdras et sa décision de répudier les épouses « étrangères », il faut examiner son point de vue sur cette question. Deux éléments dans ce texte ont conduit Esdras à décider de renvoyer femmes et enfants : d’un côté une situation tendue et chargée de stress, avec la peur de désobéir à Dieu, et de l’autre la création d’un récit national qui désigne les fautifs. 

Une atmosphère tendue

Un premier élément est l’anxiété exacerbée. Ayant sans doute à l’esprit leurs souffrances récentes à Babylone, Esdras se lamente profondément à l’annonce des mariages mixtes (9 : 3,5). Il utilise des mots forts pour décrire leur situation. Il considère ces mariages comme un sacrilège envers Dieu (9 : 2, 4 ; 10 : 2,6,10), un grand tort (9 : 6,7), un abandon des commandements de Dieu (9 : 10). Les mariages ajoutent à la culpabilité d’Israël devant Dieu (9 : 7, 13, 15 ; 10 : 10). Esdras rappelle à tous ceux qui l’écoutent que ce sont leurs iniquités qui ont causé l’exil à la base (9 : 7). Selon Snyder, « les auteurs d’Esdras et de Néhémie cherchaient quelqu’un ou quelque chose à blâmer pour [la perte de leur passé mythique] et pour l’exil. La destruction de Jérusalem et les déportations qui avaient eu lieu étaient considérées comme une punition divine pour leur infidélité »[1]

Esdras est terrifié par l’idée de la colère de Dieu, il a peur d’avoir atteint le bout de la grâce de Dieu. La grâce de Dieu leur a redonné « un peu de vie dans [leur] esclavage » (9 : 8) en leur permettant de revenir. Mais leur retour est incomplet, car les exilés sont toujours soumis aux autorités perses. Si ce sont les relations avec des personnes extérieures à leur communauté qui ont causé leur traumatisme récent, l’exil peut-il se reproduire ? On comprend la peur d’Esdras d’enfreindre à nouveau les lois de Dieu. Le narrateur fait référence au commandement de Dieu concernant le mariage avec des personnes des pays voisins. Nous allons maintenant nous pencher brièvement sur ces lois.

De quelles lois parle Esdras ? 

Les lois d’Exode 34 : 11-16 et de Deutéronome 7 : 1-6 sont à l’origine des accusations contre les mariages mixtes. Ces deux ensembles de lois désignent les Hittites, les Amorites, les Cananéens, les Perizzites, les Hivites et les Jébusites comme des peuples avec lesquels Israël ne doit pas se marier ni faire des alliances. Les mariages mixtes répugnent à Esdras simplement parce que ces gens « ont souillé le pays à cause de leurs abominations » (9 : 11). Il ne fournit pas plus d’informations que cela. Pour lui, les peuples étrangers sont impurs, et c’est tout. Mais quel est le risque associé à cette impureté ? Était-ce la perte des terres ? L’abandon de la foi ? La dissolution de l’identité culturelle ? 

Danger 1 : La perte des terres

Plusieurs biblistes voient dans l’opposition d’Esdras à l’exogamie la nécessité de protéger les droits fonciers. En cas de décès de l’époux de retour d’exil, la partenaire « étrangère » et ses enfants auraient eu des droits légaux sur ses terres et auraient pu ainsi aliéner la propriété de la communauté[2]. De fait, les terres étaient très certainement une source de désaccord majeur entre les anciens exilés qui revendiquaient leurs terres ancestrales, et les « peuples des pays » qui avaient pris possession de ces terres. 

Dangers 2 et 3 : L’abandon de la foi et la dissolution de l’identité culturelle

Dans un texte similaire en Néhémie 13 : 23-30, l’auteur invoque deux autres raisons pour expliquer le danger des mariages mixtes. La première est le risque d’apostasie, comme ce qui est arrivé à Salomon avec ses femmes étrangères (Néh 13.26-27), et la deuxième est la menace pour l’identité ethnique que représenterait la perte d’une langue commune (Néh 13 : 24).

D’autres solutions que le divorce, auraient pu résoudre ces problèmes : modifier la loi sur l’héritage des terres, interdire aux filles issues de mariages mixtes d’épouser quelqu’un de l’extérieur, interdire de parler d’autres langues, se repentir des unions tout en les préservant, etc[3]. Nous avons donc besoin de plus d’informations pour comprendre pourquoi le divorce était la seule option.

Une question d’identité

Un deuxième élément de la décision d’Esdras est la perspective qu’il porte sur l’identité des rapatriés et celles des peuples voisins. 

Qui est le peuple d’Israël ?

Quand Esdras parle des rapatriés, il les appelle « le peuple d’Israël, les prêtres et les lévites » (9 : 1). « Le véritable Israël », écrit Snyder, « est dépeint uniquement comme ceux qui sont revenus de l’exil »[4]. Esdras choisit d’oublier que Nabuchodonosor avait épargné « les petites gens du pays » (2 Rois 25 : 1-12)[5]. Ainsi, certains Judéens avaient continué à vivre en Yehoud, et leurs descendants y vivaient encore lorsque les rapatriés sont revenus de Babylone. Esdras refuse cependant de considérer que les locaux font aussi partie du peuple d’Israël. Ceux qui n’étaient pas partis en exil vivaient principalement dans des zones rurales en dehors de Jérusalem. Ils avaient probablement construit des temples dans leurs villages après la chute de Jérusalem et la destruction du Temple. Becking note que divers temples yahvistes sont apparus dans tout le pays pendant la période perse. Les rapatriés ont pu considérer que ces sanctuaires locaux étaient des menaces pour l’identité de Jérusalem en tant que seul lieu de résidence de YHWH[6].

Qui sont les étrangers ?

J’en arrive à mes guillemets autour du mot « étrangers ». Pour l’auteur d’Esdras, les mariages sont une transgression, car les partenaires sont étrangers. Cependant, Redditt et Becking soulignent que la plupart des groupes ethniques mentionnés par Esdras (les Cananéens, les Hittites, les Perizzites, les Jébusites, les Ammonites, les Moabites, les Égyptiens et les Amorites – 9 : 1) avaient disparu à l’époque d’Esdras, ou avaient été absorbés par Israël[7]. En fait, toute personne vivant à Yehoud – rapatriée ou non – était susceptible d’avoir des ancêtres issus de ces groupes ethniques. Les épouses « étrangères » partageaient donc probablement le même ADN que leurs époux rapatriés. 

Leur statut d’étrangères est donc artificiel, et remplit la fonction de les identifier comme impures, dans l’espoir que leur renvoi guérisse et purifie la communauté.

Ces femmes sont donc les boucs émissaires de la misère sociale de l’époque.

Les boucs émissaires

Les processus de désignation de boucs émissaires se développent à partir d’un sentiment de vulnérabilité et d’insécurité au sein de la communauté. Nous avons vu des traces de cette anxiété communautaire dans la confession d’Esdras (9 : 6-13). Il se souvient trop bien de leur période d’exil, il voit la maison de Dieu en ruines, et il ne sait tout simplement pas ce qui va se passer ensuite. Combien de temps va durer leur répit ? Dieu est-il toujours en colère ? La peur de la colère de Dieu vient peut-être de son silence : dans toutes les prières d’Esdras, on n’entend jamais la voix de Dieu. Dans une tentative de renouer avec Dieu, Esdras propose de renvoyer les femmes et leurs enfants en guise « d’alliance » avec Dieu (10 : 3), « jusqu’à ce que la colère ardente de notre Dieu se soit détournée de nous au sujet de cette affaire. » (10 : 14). En raison du silence de Dieu, il s’agit d’une alliance à sens unique. Les épouses sont envoyées au loin pour purifier la communauté, afin que Dieu revienne vers elle. C’est bien là la fonction du bouc émissaire, d’apporter un sentiment de restauration à la communauté

L’écologie de la peur 

C’est l’angoisse latente du groupe des rapatriés qui les a conduits à renvoyer leurs épouses locales comme boucs émissaires, en les désignant comme étrangères alors qu’elles partageaient la même ethnie. Pour expliquer cette dynamique, Snyder propose le concept d’écologie de la peur. L’écologie de la peur résume « le cercle vicieux dans lequel l’insécurité géopolitique, les craintes de la population établie, le discours négatif des médias et les politiques et pratiques gouvernementales servent à s’intensifier mutuellement, ce qui induit à son tour la peur des migrants »[8]. De nos jours encore, les femmes minorisées et racisées en sont les premières victimes. Si l’Église continue (comme Esdras) à confondre ses propres peurs avec la voix de Dieu, elle s’engagera en toute bonne conscience dans des injustices terribles.

L’histoire rapportée par Esdras du renvoi en masse des femmes et des enfants nous appelle à ne pas la répéter. 


Références

[1]      Susanna Snyder, Asylum-Seeking, Migration and Church. (Abingdon, Oxon : Taylor and Francis, 2016), p. 150.

[2]      Tamara Cohn Eskenazi, « Ezra-Nehamiah », dans Women’s Bible Commentary, ed. Carol A. Newsom et Sharon H. Ringe, (Louisville, KY: Westminster John Knox Press, 1998), p. 124. Selon David Janzen cependant, ce sont les enfants et non les épouses qui hériteraient de la terre.

[3]      David Janzen, Witch-Hunts, Purity and Social Boundaries: The Expulsion of the Foreign Women in Ezra 9-10, Journal for the Study of the Old Testament 350 (London : Sheffield Academic Press, 2002), pp. 9–18.

[4]      Snyder, Asylum-Seeking, Migration and Church, p.  151.

[5]      Paul L. Redditt, Ezra-Nehemiah, Smyth & Helwys Bible Commentary, Vol. 9B (Macon: Smyth & Helwys, 2014), p. 195.

[6]      Bob Becking, Ezra, Nehemiah, and the Construction of Early Jewish Identity, Forschungen Zum Alten Testament 80 (Tübingen: Mohr Siebeck, 2011), p. 70–71.

[7]            Becking, Ezra, Nehemiah, and the Construction of Early Jewish Identity, p. 71 ; et Redditt, Ezra-Nehemiah, p. 192

[8]      Snyder, Asylum-Seeking, Migration and Church, p. 13.

Salomé Haldemann contribue occasionnellement au blog Servir ensemble. Elle est pasteure d'une Eglise mennonite en France.

2 comments on “Question de pureté ou de peur ? La répudiation des épouses « étrangères » (Esdras 9-10)

  1. C’est tout le problème de vouloir systématiquement mettre autant de poids aux règles données dans l’ancien testament que dans le nouveau et ne pas le lire à la lumière de Jesus et ses enseignements .
    Il y a beaucoup de candeur dans la manière dont nous sont présentés les personnes qui y vivent et y agissent : on ne cache pas leurs fautes et leurs erreurs , on ne les idéalise pas : on ne nous demande pas de les imiter ! Heureusement !

    Merci pour cette explication

  2. La xénophobie au nom de Dieu, la guerre au nom de Dieu, le nationalisme au nom de Dieu on connait.

    Fort heureusement que Jésus nous a laissé une autre législation : aimer Dieu et son prochain
    et il en a payé le prix fort merci Jésus !

    RME

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