Textes bibliques

Cinq femmes « hors-la-Loi »

Comment expliquer la présence bouleversante des 5 prénoms féminins inclus dans la généalogie de Jésus ? En parlant de Tamar, Rahab, Ruth, Bethsabée et Marie, les exégètes de Matthieu 1 : 1-17 ont souvent proposé que ces femmes représentent les pécheresses et les pécheurs que Jésus est venu sauver. Dans son article passionnant, Lula Derœux jette un nouveau regard sur ce passage et nous offre une exégèse profonde et attentive. 

Nous voici aux portes de l’Avent. Une période souvent chargée, voir surchargée, mais où les yeux des chrétiens se voient attirés par la naissance de leur Sauveur : Jésus. Oui, c’est l’époque choisie où ce ne sont pas les miracles de sa vie adulte qui sont contés, mais le miracle de sa vie. Nous parlons crèches, immaculée conception et sages venus d’orient. Nous replongeons dans les textes qui parlent de tout cela, dans le début des Évangiles. Matthieu a choisi de commencer son récit par la généalogie de Jésus. Un choix qui relie l’Ancien au Nouveau ; le commencement de la fin. 

Le but d’une généalogie

Les généalogies ; avouons-le, ne sont pas les textes bibliques les plus populaires. En effet, rares sont ceux qui lisent particulièrement attentivement les généalogies lors de leurs lectures bibliques respectives. La plupart du temps, on les survole pour suivre la suite des écrits. 

Pourtant, les films, ou les histoires qui expliquent le prologue de nos protagonistes préférés sont légions. Oui, nous aimons comprendre le « pourquoi » des gens. D’où viennent-ils ? Pourquoi sont-ils ainsi ? Alors, quelles différences entre les généalogies de la Bible et les histoires dans les films qui nous expliquent les genèses des héros ? Elles sont moindres par rapport à ce que nous pouvons peut-être imaginer. 

Souvent, on imagine que les généalogies sont simplement une énumération purement génétique des ancêtres du personnage principal de l’histoire que nous lisons ; mais pas toujours. Cela peut être parfois un lien spirituel, émotionnel ; un héritage laissé par les anciens qui nous touchent plus particulièrement. Le but n’était pas tout le temps de remonter la lignée familiale, même si c’était parfois le cas, mais aussi de pouvoir montrer de qui descendait la personne en question. Une sagesse toute particulière ? Il est l’héritier de Salomon. Un élu de Dieu, appelé au pouvoir alors que rien ne l’y appelait humainement parlant ? Un fils de David assurément. Le principe est simple. 

La présence des femmes dans la généalogie

Maintenant, si nous observons la généalogie présente en Matthieu 1, nous voyons quelque chose de très inhabituel : des femmes. Patriarcat oblige, les généalogies sont normalement constituées uniquement d’hommes, et le fait que Matthieu déroge à la règle n’a rien d’anodin. Cela n’a pas manqué de faire couler de l’encre, et trois théories se démarquent pour expliquer ces apparitions féminines. 

A : Des pécheresses ?

La première explication, qui est la plus agressive envers ces femmes, est celle qu’elles seraient pécheresses, et que donc elles représenteraient les pécheresses et pécheurs que Jésus est venu sauver. C’est tout à fait nouveau que le péché soit exclusif aux femmes. Bien entendu, Ruth et Bethsabée, appelée « la femme d’Urie » dans la généalogie de Matthieu, sont pécheresses, mais au même titre qu’Abraham ou David. Et puis, Bethsabée n’est pas considérée comme une pécheresse invétérée dans la pensée juive ; au contraire : elle est comptée comme une des 22 femmes vertueuses par la littérature rabbinique. Toutes ne sont pas des figures de pécheurs connues ou reconnues plus que d’autres. Cette explication n’est donc pas très convaincante.

B : Des païennes ?

Deuxième théorie, les femmes représentent les non-juifs, les païens, les gentils que Jésus vient sauver. En effet, certaines de ces femmes ne sont pas juives d’origine. Bethsabée est sûrement considérée hittite, comme son mari ; Ruth est moabite ; Rahab vient de Jéricho. Mais Marie est originaire de la Galilée (Lc 1 : 26) et Tamar, araméenne, peut aussi être considérée comme israélite. Ces femmes ne sont pas toutes représentantes de peuples étrangers. L’explication n’est donc pas parfaite. Elle ne satisfait pas pleinement.

C : Des femmes « hors-la-Loi » ?

Cependant, la troisième offre une vision bien plus claire, qui saura très sûrement convaincre. L’enfantement de chacune des femmes présentes dans la généalogie de Matthieu 1 montre des irrégularités, et même une inapplication apparente de la Loi

Tamar aurait initialement dû être lapidée, mais ne l’a pas été car Juda s’est rétracté : inapplication de la Loi. Rahab et sa maison auraient dû être mises à mort, mais n’ont pas été victimes de la loi de l’interdit. Boaz, d’après la loi de l’époque, n’aurait pas dû épouser Ruth. David, si la loi avait été appliquée, aurait dû être lapidé à cause de ses actions, mais ne l’a pas été. Même Marie, mère de Jésus, aurait dû être lapidée d’après Deutéronome 22 : 20-21. 

Toutes ces inapplications de la Loi donnent naissance au Messie. Pour chacune de ces femmes, il y eut une grâce, une exception, une singularité qui a fait que la lignée a pu continuer. 

Une compréhension renouvelée de la Loi

A l’époque, être juste veut dire appliquer la Loi. Mais Matthieu pointe vers une réalité autre ; l’accomplissement de la Loi telle que Dieu la veut. L’aveugle application des règles a plusieurs fois failli exterminer la lignée du Christ. Et cela nous fait réfléchir sur la manière dont nous pensons la Loi. 

L’Évangile de Matthieu était tout d’abord destiné aux juifs. Si la deuxième théorie n’est pas parfaite, elle ne serait pas non-plus pleinement cohérente face au message de Matthieu ; le salut des gentils n’est pas la première préoccupation des juifs. En revanche, la juste compréhension de la Loi (Ancien Testament) doit être un des fondements de celui qui se tourne vers Christ, surtout s’il est d’arrière-plan israélite. 

La Loi n’est pas faite pour être appliquée sans réflexion, sans justice. Sommes-nous tels des pharisiens à nous accrocher tel un poulpe à son rocher, à des lois que nous ne cherchons pas à comprendre ? Ou sommes-nous en train de chercher le cœur de Dieu, sa volonté ? 

Bien entendu, il ne faut pas nier la Loi. Elle est présente pour une bonne raison. Jésus n’est pas venu l’annuler, mais la compléter. Elle se doit d’être au service de quelque chose d’encore plus grand qu’elle-même : la volonté profonde de Dieu. 

Nous pouvons voir un exemple de cela dans Marc 2 : 23-28 (voir aussi Mt 12 : 1-8 ; Lc 6 : 1-5), où Jésus défend ses disciples lors qu’ils glanent pendant le sabbat. Le sabbat est pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat. La Loi est pour l’homme, et non l’homme pour la Loi. Elle est présente pour révéler les péchés ; pour nous présenter notre finitude et notre imperfection. Nous devons la respecter avec intelligence ; pour mieux chercher la volonté de Dieu. Œuvrer pour la gloire de Dieu est plus compliqué que de simplement suivre une liste de lois. C’est chercher le cœur du Seigneur, sa volonté profonde. 

Ces femmes ont permis à Jésus de venir sur cette terre ; en tous cas c’est cette lignée que Dieu a choisie pour son Fils. Qui sommes-nous pour décider si une loi doit être appliquée, dans n’importe quelle situation, lorsque Dieu lui-même en décide autrement ? Lui seul connaît parfaitement la Loi, même si nous nous devons de la connaître de notre mieux. Mais cette généalogie nous montre pertinemment que le Seigneur ne se résume pas à sa propre Loi, et sa volonté non plus. 

Cette généalogie nous prouve pertinemment que la Loi n’est pas suffisante pour être empreint de la présence de Dieu, et qu’elle ne peut se suffire à elle-même. Dieu seul le peut. 

L’appel de Dieu sur nos vies

J’aurais aimé vous dire que la Loi, une liste d’actions, un mode d’emploi précis de la vie, est la solution parfaite pour faire la volonté de Dieu, en tout temps. Ce serait si simple ! Mais la vie du chrétien est plus complexe, et le chemin plus étroit. Dieu appelle à user de notre intelligence, de notre spiritualité, de notre connexion avec lui. Il nous propose une recherche constante d’équilibre, car dans cette recherche, nous chercherons sa main, pour nous soutenir. 

Par le début de l’Évangile de Matthieu, un bouleversement nous est annoncé. Des femmes dans une généalogie, et des femmes, si la Loi avait été respectée, n’auraient pas figurées dans la généalogie du Messie. Alors, dans ces périodes de fêtes, moments où nous célébrons le commencement de cette ère nouvelle, accueillons ce renouveau, étreignons ce bouleversement que le Christ nous apporte. Soyons comme ces femmes, comme Marie, qui, au lieu de craindre le « pourquoi », répondent à l’appel de Dieu.

Tournons nos visages vers ce Jésus, qui, lorsqu’il n’est même pas encore né, renverse déjà l’ordre établi, pour nous offrir des horizons non pas plus faciles, mais tellement plus beaux. 

À propos Lula Derœux

Lula Derœux est étudiante en troisième année à la Faculté Libre de Théologie Evangélique. Jeune mariée avec un pasteur de la FEEBF, où elle est également impliquée, cette native suisse a comme passion la musique, tout particulièrement le chant, le septième art et la cuisine.

2 comments on “Cinq femmes « hors-la-Loi »

  1. Isabelle Leseigneur

    Merci pour ce souffle de liberté pour les femmes.

  2. Ping : Un cantique féministe ? (Luc 1) – Servir Ensemble

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