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Déconstruire pour reconstruire quoi?

En décembre dernier, j’ai eu l’occasion d’étudier en profondeur puis de partager une prédication dans mon église au sujet d’un certain passage questionnant / délicat / problématique / gênant (je vous laisse choisir le qualificatif convenant le mieux). Depuis aussi longtemps que je m’en rappelle – cela va remonter à mon adolescence – la lecture de ce passage a toujours produit en moi un sentiment mitigé : sérieusement ? Les femmes soumises ? Vous l’avez peut-être deviné, il s’agit bien d’Éphésiens 5 les versets 21 à 24 (NBS) : 

« Soumettez-vous les uns aux autres dans la crainte du Christ ; ainsi les femmes à leur mari, comme au Seigneur ; car l’homme est la tête de la femme, comme le Christ est la tête de l’Église, qui est son corps et dont il est le Sauveur ; en tout cas, comme l’Église se soumet au Christ, qu’ainsi les femmes se soumettent en tout à leur mari. »

Pourquoi devrais-je être soumise ? Ces versets ne s’appliqueraient-ils pas uniquement à la société des premiers siècles? Si ce n’est pas le cas et qu’ils sont toujours actuels : une femme mariée à un époux violent doit-elle aussi lui être soumise ? Et si elle se révolte, cela fait-il d’elle une mauvaise chrétienne ? 

Un peu plus tard quand je réfléchissais au mariage, j’essayais de me forcer à accepter l’idée de la soumission avec cet argument que j’ai beaucoup entendu : « C’est ok de me soumettre à mon mari s’il m’aime aussi bien que le Christ aime l’église. » Mais une petite voix me titillait : et moi, je ne suis pas censée aimer mon mari comme le Christ a aimé l’église ? Est-ce réservé uniquement aux hommes ? 

De manière générale, je crois qu’on peut admettre que ces versets ont par le passé et peuvent encore aujourd’hui être la source de beaucoup de malentendus. Ils ont été longtemps utilisés pour asseoir l’autorité de l’homme sur la femme. Alors quoi, l’apôtre Paul était-il un grand misogyne qui voulait voir toutes les femmes soumises ? 

Penchons-nous sur le passage d’Éphésiens : Paul introduit le principe de soumission au sein de l’église au verset 21 du chapitre 5 : « soumettez-vous les uns les autres dans la crainte du Christ ». C’est ça le point de départ qu’il va développer dans les relations maris-épouses ; parents-enfants et maîtres-esclaves. Le point de départ, c’est donc bien la soumission les uns aux autres ! Il me semble important d’insister sur ce point : à la base, il n’est pas ‘juste’ question de soumission des femmes envers les hommes. Dans les versets 22 à 33 qui suivent, Paul explique comme vivre la soumission mutuelle dans le cadre du couple marié. 

Que dit Paul aux femmes ?

Ce que Paul demande aux femmes d’Éphèse est assez clair et tient en une phrase : « Comme l’Église se soumet au Christ, les femmes se soumettent en tout à leur mari » (5.24) . Jusque-là, rien de nouveau pour les femmes des premiers siècles qui passaient de la soumission de leur père à celle de leur mari. Paul, ne leur demande rien d’extraordinaire, si ce n’est de continuer à faire ce qu’elles faisaient déjà. Vérifions tout de suite si c’est pareil envers les hommes.

Que dit Paul aux hommes ?

Voyons maintenant le nombre de versets où Paul s’adresse aux hommes : à partir du verset 25 jusqu’au 30. C’est un peu plus long que pour les femmes.

« 2 5Maris, aimez votre femme comme le Christ a aimé l’Église : il s’est livré lui-même pour elle, 2 6afin de la consacrer en la purifiant par le bain d’eau et la Parole, 27 pour faire paraître devant lui cette Église glorieuse, sans tacheni ride, ni rien de semblable, mais sainte et sans défaut28 De même, les maris doivent aimer leur femme comme leur propre corps. Celui qui aime sa femme s’aime lui-même.2 9Jamais personne, en effet, n’a détesté sa propre chair ; au contraire, il la nourrit et en prend soin, comme le Christ le fait pour l’Église, 3 0parce que nous faisons partie de son corps. »

Que dit Paul ? Il décrit les actions que l’homme doit faire vis-à-vis de son épouse. Mais il ne dit pas clairement : « Maris, faites exactement tout cela ». C’est un peu plus subtil : Paul dit aux hommes d’imiter Jésus, de faire comme ce que le Christ a fait pour l’Église. Et qu’a fait le Christ ? 

  • Il a aimé v.25
  • Il l’a purifié par le bain d’eau v.26
  • Afin qu’elle soit sans tache v.27
  • Sans ride v.27
  • Sans défaut v.27
  • Il la nourrit et en prend soin v.29

Voilà ce que doit faire l’homme vis-à-vis de son épouse. La théologienne Mary Cotes a fait remarquer que le vocabulaire utilisé ici est celui des tâches ménagères. Fallait-il être une femme pour le remarquer ? [1]

  • Il a aimé v.25
  • Il l’a purifié par le bain d’eau v.26 ———–lavage,
  • Afin qu’elle soit sans tache v.27 ———– nettoyage, décapage 
  • Sans ride v.27 ———– repassage
  • Sans défaut v.27 ———– couture, ajustement, reprise ? 
  • Il la nourrit et en prend soin v.29 ———– faire le repas, prendre soin

À qui revenaient ces tâches à l’époque de Paul ? Bien entendu, aux femmes ! Elles étaient responsables du foyer et des tâches ménagères, pas les hommes. Est-ce qu’on peut s’imaginer les hommes d’Éphèse à la lecture de ces mots ? Paul leur demande de ‘s’abaisser’ et de réaliser des actes de ménage. 

Là où la femme reste dans la continuité de ce qu’elle faisait déjà, ce n’est pas la même chose pour les hommes : Paul leur demande un changement majeur. Il leur demande de se déconstruire. En paraphrasant, Paul dit en fait aux hommes : « Si tu veux vraiment aimer ta femme, deviens comme elle. » Dans le service et l’abaissement. 

Cela ne vous fait pas penser à quelqu’un d’autre qui s’est abaissé et a aussi lavé, essuyé ? Je pense à Jésus, lorsqu’il lave les pieds de ses disciples. L’Évangile invite à penser différemment le rapport à l’autre en étant dans un esprit de repentance, dans le renouvellement de notre intelligence. La philosophe Catherine Chalier écrit : « Se convertir, c’est d’abord se délester de ce que l’on croit à tort être soi-même. » Et l’apôtre Paul l’exprime de cette manière : « Ne vous conformez pas à ce monde-ci, mais soyez transfigurés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, agréé et parfait. » (Rom 12.2)

Déconstruire, ok mais pour construire quoi exactement ? 

On parle beaucoup de déconstruction ces derniers temps. Mais déconstruire pour construire quoi exactement ? En tant que chrétien, on a des pistes. Déconstruire pour construire le royaume de Dieu. Déconstruire l’Homme ancien pour construire l’Homme nouveau. La nouvelle société que Jésus a introduite : une société où les relations sont renouvelées, où on se soumet les uns les autres, où « Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme, car vous tous, vous êtes un en Christ. » (Gal 3.28).

Paul invite à un renversement complet, à une transformation profonde dans les relations : la personne en position inférieure est élevée ; la personne en position d’autorité est ramenée à ses responsabilités et appelée à s’abaisser. On parle de vis-à-vis et non plus de hiérarchie. Être le plus fort ne donne pas le droit de dominer l’autre. Non, au contraire : Paul demande de mettre cette force au service de l’autre. Cela est toujours un thème aujourd’hui et en particulier dans les églises.

Est-ce que les hommes ont plus d’effort à fournir que les femmes ?

Le changement demandé par Paul aux hommes vous paraît-il plus important que celui demandé aux femmes ? Plongez-vous dans les premiers siècles après Jésus-Christ. Imaginez-vous un instant être une femme à cette époque. Vous êtes une femme dans un monde régi par les hommes, votre rôle est ‘secondaire’ du point de vue sociétal : l’autorité appartient aux hommes, votre rôle est celui de servir, vous êtes sous la tutelle de votre père, de votre frère, de votre mari, de la naissance à la mort, vos droits sont limités, etc. Dans ce monde-là, qu’est-ce que c’est pour vous de voir votre mari s’abaisser et vous servir ? De le voir faire des choses qu’il n’a peut-être encore jamais faites ? Qu’est-ce que c’est de voir votre homme en position de faiblesse ? On pourrait imaginer avoir du mépris pour un homme qui s’abaisse ainsi. Ou un sentiment de honte nous envahir en voyant le regard des autres sur un tel mari.

Il me semble que le changement que Paul demande aux hommes n’est pas plus grand que celui qu’il demande aux femmes. Les femmes ne doivent pas être passives, dans l’attente que le changement vienne en face. Elles sont appelées à renouveler leur regard. Il est question de co-construction (ou devrait-on dire de co-déconstruction ?). Hommes et femmes doivent se laisser transformer en parallèle. Avec du respect et de l’amour l’un pour l’autre. 

Quand Paul demande à la femme d’être soumise à son mari, c’est dans le cadre d’une soumission choisie et volontaire à un homme en train de changer radicalement. La femme soutient un processus de transformation qui débute dans le cœur de son époux, tout en étant elle-même en train de changer. Vous voyez comme cela change tout ? 

Valérie Duval-Poujol le décrit très bien dans son livre La Bible est-elle sexiste ? : « Quant au verbe hupotassō rendu par ‘soumettre’ au v.21 et implicite au v.22, il n’est pas employé dans un contexte autoritaire. Paul aurait pu choisir d’autres mots plus clairs qui existent en grec. Or il fait le choix d’un verbe qui désigne une démarche volontaire, dans l’amour, qui se comprendre comme ‘être fidèle, être un appui’ et qui exprime la volonté de porter les fardeaux les uns des autres. » 

Dans notre passage d’Éphésiens, il ne s’agit pas d’une soumission subie, hiérarchisée, à appliquer sans questionner. Si le mari n’a pas la vision du changement, la soumission n’a pas de sens. Au contraire, cela peut entraîner de la souffrance. Je suis sûre qu’on a tous des histoires en tête à ce sujet.

La soumission dans le couple doit être mutuelle, choisie et acceptée dans un processus de changement de regard et de comportement. 

Pour terminer cet article…

… je vous invite à lire cette prière et à la faire peut-être vôtre : 

Seigneur Dieu, tu as créé la femme et l’homme pour que l’on soit des vis-à-vis. Tu nous as voulu ainsi.
Je te prie pour les hommes qui ont été blessés par des femmes. Viens les restaurer s’il te plait.
Je te prie pour les femmes qui ont été blessées par des hommes. Viens les restaurer, elles aussi.
Je te prie pour que tu transformes nos cœurs et nos relations. Au sein de nos familles, de nos églises. Que tu nous apprennes ce que ça veut dire que d’être soumis les uns aux autres. Dans un processus de changement.
Je te prie pour qu’on soit en bénédiction les uns pour les autres. 
Je te prie pour que tu nous unisses tous, Père. 

Anna VOUMARD (texte et illustrations)


Références

[1] Source : article SE Qui doit pratiquer la soumission dans le cadre du mariage?,  24/04/2020, Mary Cotes, pasteur baptiste anglaise)

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