Textes bibliques

L’arbre jaune, ou « Que les femmes se taisent »

Bibliste et professeur de Nouveau Testament à la HET-PRO, David Richir-Haldemann s’est penché sur la question du ministère des femmes à l’occasion d’une double prédication (dont vous trouverez là les liens de la première et la deuxième partie). Il nous livre ses conclusions ici.

S’il est un verset biblique qui a causé des traumatismes, bridé des vocations et servi de fondement à des siècles d’exclusion, c’est bien celui d’1 Corinthiens 14.34 :

Que les femmes se taisent dans les Églises, car il ne leur est pas permis d’y parler ; qu’elles soient soumises, comme le dit aussi la loi ; car il est choquant qu’une femme parle dans l’Église.     

Pour beaucoup de croyants, ces quelques mots agissent comme un verdict définitif. Mais si nous prenions le temps de reculer pour regarder l’image globale ?

Que voyez-vous quand vous regardez cette image ?

Photo de Donald Giannatti sur Unsplash

La plupart d’entre nous répondront : « Un arbre jaune ! ». Lorsqu’on aborde la question des ministères des femmes dans l’Église, il est fréquent qu’on résume le débat aux textes dits « difficiles » d’1 Corinthiens 14.34 et 1 Timothée 2.11-12. Mais ils ne sont qu’un arbre jaune dans la forêt qu’est l’ensemble des textes bibliques parlant des femmes, en particulier de celles de l’entourage de Jésus et Paul. On y découvre des femmes qui sont des exemples de foi (Jn 4.7-42 ; Mc 5.24-34 ; 7.24-30) – contrairement aux disciples masculins (Jn 4.33 ; Mc 4.40 ; 7.18) – des témoins de la résurrection (Lc 24.1-11), des sponsors (Lc 8.1-3), des collaboratrices (Rm 16.3), des prophétesses (Ac 21.9), des responsables d’Église (Rm 16.1) et même des apôtres (Rm 16.6). C’est dans ce contexte de collaboration active qu’il faut lire les instructions de Paul. Un principe fondamental s’impose : un texte hors de son contexte est un prétexte. L’arbre jaune a lui seul ne saurait résumer la forêt.

Le contexte de Corinthe : un Dieu de paix, pas de désordre

1 Corinthiens 14 ne traite pas, à l’origine, d’une question de genre ou de hiérarchie entre hommes et femmes. Le sujet principal est le bon ordre lors des rassemblements, en particulier dans les prises de parole (le verbe « parler » revient sans cesse). À Corinthe, les cultes étaient marqués par un certain chaos, un combat entre les partisans du parler en langues (14 mentions) et ceux de la prophétie (14 mentions).

Paul intervient pour poser un principe clé : « Dieu n’est pas un Dieu de désordre, mais un Dieu de paix » (v. 33). Son objectif est que, lorsque l’Église se rassemble, « tout soit constructif » (v. 26) et que « tous soient instruits et encouragés » (v. 31). Par ailleurs, Paul craint que si un non-croyant entre dans une assemblée désordonnée, ils en tirent la conclusion que les chrétiens sont fous (v. 23).

L’enjeu est double : l’édification interne de la communauté et le témoignage externe.

La triple demande de silence : une mesure fonctionnelle

Afin d’atteindre cet objectif dans l’Église de Corinthe, Paul va poser un cadre, ordonner qu’on cesse certaines paroles publiques. Ainsi, dans ce seul chapitre 14, Paul utilise le verbe « se taire » (sigaô) à trois reprises. Le silence n’est pas demandé qu’aux femmes :

  1. Ceux qui parlent en langues doivent se taire s’il n’y a pas d’interprète (v. 27), car leur parole publique n’édifie pas – mais ils peuvent continuer à parler pour eux-mêmes (v. 28).
  2. Les prophètes, hommes ou femmes (cf. 1 Co 11.5), doivent se taire si un autre membre reçoit une révélation, pour permettre une diversité de paroles (v. 30-31).
  3. Les femmes doivent se taire (v. 34), plus spécifiquement les épouses (mention des « maris » au v. 35).

Dans les trois cas, « se taire » signifie cesser une parole publique qui, sur le moment, empêche la communauté d’entendre une parole venant de Dieu de manière intelligible. Le silence demandé est fonctionnel, lié à l’ordre du culte, et non une interdiction générale de parler pour toujours qui soit liée à un type de ministère (parler en langues), une personne en particulier (tel prophète contre tel autre), ou un genre donné.

Pourquoi viser les femmes ? Le poids de l’ignorance

Si Paul demande le silence à tous pour maintenir l’ordre, pourquoi cible-t-il ici spécifiquement les femmes ? La raison est pédagogique et culturelle.

À l’époque, il existait une inégalité d’instruction massive entre les genres. La formation religieuse était quasi exclusivement réservée aux hommes. On peut tout à fait imaginer qu’à Corinthe, l’enseignement communautaire rencontre deux types de publics : un public formé dans les questions religieuses, et un public peu instruit. Compte tenu du contexte de l’époque, le second sera composé très majoritairement de femmes.

À Corinthe, selon les ordres de Paul dans ces versets, il semble que des femmes mariées, peu instruites, interrompaient fréquemment les orateurs par des questions de compréhension intempestives. Non seulement cela gêne l’enseignement, mais, dans la culture de l’époque, si une femme mariée se mettait à apostropher un orateur en public, cela aurait été perçu comme un manque total d’éducation et de respect des codes sociaux, nuisant gravement à la propagation de l’Évangile. Comment Paul va-t-il s’y prendre pour protéger la capacité des femmes à continuer de prier et de prophétiser sans offenser inutilement leurs voisins gréco-romains ?

Paul propose deux solutions :

  • À court terme : Qu’elles gardent le silence durant le culte (v. 34) pour (1) ne pas perturber l’édification de tous (raison interne : édification), et (2) ne pas choquer des visiteurs (raison externe : témoignage).
  • À long terme : Qu’elles s’instruisent (v. 35) ! Afin de combler le fossé d’inégalité en matière d’instruction entre hommes et femmes. Et cette instruction en privé est même organisée : elle est confiée aux maris.

En effet, on ne peut pas interpréter 1 Corinthiens 14.34 comme une interdiction totale et universelle pour les femmes de parler en Église pour une raison simple : Paul lui-même, au chapitre 11 de la même lettre, donne des instructions sur la manière dont les femmes doivent prier ou prophétiser. Si elles peuvent prophétiser (« parler aux humains pour construire, encourager et réconforter » 1 Co 14.3), le silence du chapitre 14 ne peut concerner que les interruptions désordonnées.

Loin de vouloir maintenir les femmes dans l’ignorance, Paul responsabilise les maris pour qu’ils deviennent leurs formateurs. Le but ultime est que ces femmes soient formées pour pouvoir, à terme, participer de manière compétente à la vie de l’Église. C’est heureusement le cas aujourd’hui : les progrès en matière d’instruction dans et hors de l’Église ont permis de combler ce fossé et de rendre inutile l’ordre de Paul aux croyants de Corinthe.

Et aujourd’hui ? Appliquer le principe, pas la lettre

Si nous appliquons le principe de Paul aujourd’hui, l’enjeu reste le même : l’édification et la paix. Dans une société où les femmes sont instruites, le « différentiel de formation » invoqué par Paul n’existe plus de la même manière.

Cependant, le principe demeure : si une personne (homme ou femme) interrompt constamment un enseignement par des questions dont la majorité de l’assemblée connaît la réponse, il serait sage de lui demander de se taire sur le moment et de lui proposer une formation en privé. L’objectif est toujours le même : favoriser la paix et l’apprentissage de tous.

Conclusion : servir ensemble pour le Royaume

Il est temps de regarder à nouveau la « forêt ». Le danger existe de considérer toutes les questions concernant les ministères des femmes par le prisme de deux textes difficiles, de laisser l’arbre jaune cacher la forêt.

Photo de Donald Giannatti sur Unsplash

Dieu appelle des hommes et des femmes à collaborer. En comprenant que les instructions de Paul visaient à instaurer la paix dans un contexte de désordre et à favoriser l’instruction dans un contexte d’inégalité, nous pouvons libérer les ministères des femmes tout en gardant l’exigence d’un culte paisible et constructif.

Ne laissons plus un verset mal compris dévaluer les richesses que Dieu veut donner à son Église par l’intermédiaire des femmes qu’il a choisies. Engageons-nous pour les femmes, soutenons-les et favorisons-les afin que l’Église puisse enfin bénéficier de tous les dons que l’Esprit a répandus.

Marié à Salomé et père de deux enfants, j'enseigne le Nouveau Testament à la HET-PRO Emmaüs (Suisse) depuis 2012, après avoir servi comme pasteur au sein de la Fédération romande d'Eglises évangéliques.

2 comments on “L’arbre jaune, ou « Que les femmes se taisent »

  1. André Letzel

    Merci David de remettre les points sur les i. Il me parait si important de contextualiser et de regarder les textes en grec. Paul a bon dos et il est insoutenable de faire dire à la parole de Dieu ce qu’elle ne dit pas. Toujours les mêmes « combats ». Merci pour cet éclairage.

  2. jean-claude cortès

    Un immense merci pour la pertinence de ce texte. C’est rafraîchissant et d’une clarté déconcertante. Bravo !

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