Spiritualité

Théologie – grossesse – poésie, cherchez l’intrus !

Lula Deroeux nous a parlé récemment de son ministère pastoral éclairé par sa maternité ; les deux sont désormais richement tissés l’un dans l’autre. Aujourd’hui, je vous invite à un voyage poétique pour visiter ensemble la thématique de l’enfantement à travers mon nouveau recueil de poèmes Vivre debout. 65 poèmes au fil des jours, et plus particulièrement son huitième chapitre « Berceaux d’humanités » (beaucoup d’autres thématiques existentielles sont abordées dans le recueil). Comme Lula, je suis pasteure et maman d’enfants en bas âge, d’un fils de six ans et d’une fille de 2 ans. Leur présence dans ma vie m’a offert d’approfondir ma pensée théologique et poétique de la grossesse, de l’accouchement, de la réalité d’une vie qui n’a jamais été aussi riche, belle et, avouons-le, épuisante.

« Quel enrichissement pour ma deuxième grossesse d’avoir pu approfondir mon vécu en l’éclairant par la poésie. En explorant à tâtons sa composante spirituelle : la proximité avec le Créateur dans cet acte créateur qu’est la croissance d’un nouvel être en soi. » (Extrait de la préface, Vivre debout)

Un des aspects que j’apprécie particulièrement dans l’art poétique, c’est la liberté de pensée et l’innovation qu’elle permet et auxquelles elle invite. On peut mettre des mots inhabituels, surprenants sur un vécu, faire un lien entre une expérience incroyablement intime et la théologie ou la philosophie. On a le droit de balbutier, d’inventer, d’émettre des hypothèses en rime ou vers libre, en suivant le rythme de la langue, de la respiration. Chaque mot compte, mais bien différemment que dans la formulation d’un dogme.

Le sens et le son du mot sont importants. En écrivant, je me sens comme un potier qui expérimente avec l’argile, qui fait et défait, forme et remodèle, qui appuie et effleure le vivant.

Depuis trop longtemps déjà, notre société est tentée de penser en catégories à hiérarchiser et la poésie a perdu de nombreuses plumes dans cette manière d’appréhender la vie. L’écrivaine belge Colette Nys-Mazure écrit : « Si souvent la poésie n’est qu’une clandestine, balayée d’un revers de manche. Parente pauvre dont on dit grand bien, mais qu’on invite rarement à sa table »[1]. Pourtant, dans certains courants de la philosophie allemande du 19e et du 20e siècles, il n’y avait pas de séparation entre poésie et philosophie. Quand la pensée analytique butait, la poésie prenait la relève. C’est ainsi que j’envisage la pensée, la vie, l’écriture, le savoir, le savoir-faire, le savoir-être. Dans son ouvrage La lumière du monde, Christian Bobin cite le poète britannique Francis Thompson (1859-1907) :

« Le poète doit penser dans son cœur. Il ne suffit pas qu’il pense dans sa tête, ni non plus qu’il sente dans son cœur. Penser dans la tête engendre des sciences abstruses, et sentir dans le cœur, au mieux, une poésie émotionnelle. »

C’est à cela que je me suis, modestement, attelé : penser dans mon coeur, penser sans oublier la dimension du coeur. Penser dans le coeur n’est pas sentir uniquement, mais penser et se laisser traverser par le courant de la vie. Penser pour avancer vers une théologie incarnée, qui ose parler de nos profondeurs physiques et émotionnelles, dont le fait de porter un enfant fait partie.

Le poème « Déchirement » ci-dessous parle premièrement de l’enfantement, mais il peut aussi nous rejoindre dans l’accompagnement pastoral où nous enfantons au niveau spirituel. Il s’agit d’offrir des ailes, ne pas enfermer l’autre, tout en nous laissant traverser pleinement par la rencontre, par la présence de l’autre.

Plus largement, Vivre debout parle d’angoisse, de la relation au prochain et au vaste monde, au Tout-Autre, au Tout-Proche. Il parle d’acceptation et de guérison, de l’intime et, par conséquent, de l’universel. Il se savoure comme un plat fait maison, seul ou en compagnie. Il se plaît autant sur une table de nuit que sur une serviette de plage. Petit secret à divulguer sans modération : Vivre debout est un cadeau à offrir en toute occasion !


Déchirement

Donner la vie
fissure mon corps
mon âme

Déchirement
le plus fécond qui soit
souffle venu d’un autre monde

Force chancelante
fragilité vigoureuse
main dans la main
irrésistible alliance

Nouvelle naissance
un être quitte mon corps
pour toujours

Pour moi aussi
transformée, élargie
plus jamais la même

M’ouvrir pour offrir des ailes
ne pas t’enfermer en moi
cadeau pour toute une vie

Accueilli par des bras éternels
toucher du bout des doigts
l’expérience du Créateur
plonger entière dans ton mystère

Ma rencontre avec la poésie

La poésie est entrée dans ma vie au début de mon adolescence, comme un coup de cœur, avec force et douceur, une invitation à emprunter les mots qui sont à tous, à toutes, sans pour autant appartenir à quelqu’un[2]. La poésie, un fil de survie aussi, une ligne de vie, pour apprendre à vivre, à se laisser rejoindre dans toutes les fibres de notre être par le Vivant. 

Vivre debout ce sont 65 poèmes-prières répartis en huit chapitres, huit temps qui se déploient chacun au fil de plusieurs semaines. Ces huit temps sont magnifiquement illustrés par des peintures de l’artiste Helga Katharina Kahl. Un verset biblique accompagne chaque poème pour offrir de faire un pas de plus sur ce sentier de méditation. Certains poèmes peuvent être utilisés à des fins liturgiques, dans le culte ou d’autres rencontres autour de la Parole et de la prière.  

Extrait de la préface


Découvrez le recueil à travers une émission enregistrée pour la RCF.


Le poème « Déchirement » et la peinture sont tirés du recueil de poésie Vivre debout. 65 poèmes au fil des jours. Lydia Lehmann, Éditions Ouverture (Suisse), 2026, 189 p. En France, le livre est diffusé par Olivétan et en Belgique par la Centrale Biblique.


Références

[1] Colette Nys-Mazure, La chair du poème. Petite initiation à la vie poétique, Albin Michel, Paris, 2004, p. 169.
[2] Pensée exprimée par Colette Nys-Mazure lors de sa présentation de son livre La grâce et la rencontre à Bruxelles le 19/09/2024 : « Les mots sont à tous ».


À propos Lydia Lehmann

Lydia Lehmann est théologienne et pasteure à Bruxelles. Amoureuse de poésie depuis son adolescence, elle est l'autrice de "Côte à côte. Quand femmes et hommes avancent ensemble" (Bibli'O) - mêlant essai et étude exégétique, témoignage et poésie - et de "Vivre debout. 65 poèmes au fil des jours" (Ouverture). Elle est également coordinatrice de ce blog. Vous pouvez retrouver sa plume sur le podcast narratif "Au commencement" de l'Alliance biblique française.

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