Textes bibliques

L’arrière-grand-mère de « Servir Ensemble » ??

Une fondatrice visionnaire, une équipe de femmes bien motivées autour d’elle, une série d’articles qui commentent les passages de la Bible traitant de la place de la femme. Non, je ne parle pas du blog, mais de La Bible des femmes (The Woman’s Bible) : projet d’Elizabeth Cady Stanton (1815-1902), femme américaine blanche. Ce livre extraordinaire parait en deux tomes en 1895 et 1898, lorsqu’Elizabeth a plus de 80 ans.

Un projet perturbateur

Selon des lecteurs de l’époque La Bible des femmes était révolutionnaire. Déjà, au 19e siècle, Elizabeth ose affirmer que Genèse 1 : 26-28 enseigne l’égalité de l’homme et la femme, créés tous deux à l’image de Dieu. Elle propose que, dans ce passage, l’emploi du pronom masculin singulier pour parler de Dieu rend invisible la présence en Dieu du féminin. « L’Ancien Testament, dit-elle, proclame la création simultanée de l’homme et la femme, ainsi que l’éternité et l’égalité des sexes. »[1] Citant Galates 3 : 28, Elizabeth affirme que le Nouveau Testament fait écho à cette réalité. « Vu que l’Ancien Testament reconnait cet élément féminin en Dieu et que le Nouveau Testament déclare l’égalité des sexes, il faut bien se demander pourquoi la femme occupe une place si dérisoire dans l’Église d’aujourd’hui. »[2]

Dans un commentaire sur Romains 16, Ellen Battelle Dietrick, membre de l’équipe, souligne la présence de femmes engagées dans le ministère de l’Église primitive. Elle relève que Paul emploie le même terme lorsqu’il salue Urbane (v. 9) et Priscille (v. 3).  Ensuite elle ose répondre au théologien Chalmers qui, dit-elle, « conclut sans hésiter que l’aide apportée par Urbane devait concerner les choses spirituelles, tandis que l’aide de Priscille devait concerner les choses temporelles. Pourtant, Chalmers n’indique pas la moindre raison qui conduirait à cette conclusion ! »[3]

Si les questions sur la place de la femme existent encore de nos jours, c’est bien le signe que nous ne sommes pas arrivés au but. Nous ne sommes ni les seules ni les premières sur ce chemin. L’action d’Elizabeth Cady Stanton nous rappelle que le blog « Servir Ensemble » appartient à une longue et belle cause qu’Elizabeth Cady Stanton, de son temps, a su mettre en valeur.

Un peu d’histoire

Pourquoi Elizabeth a-t-elle lancé ce projet ? Depuis sa jeunesse, elle est active dans la campagne pour l’abolition de l’esclavage ainsi que dans celle pour les droits civiques des femmes. En 1848 elle et Lucretia Mott convoquent à Seneca Falls la première convention pour les droits des femmes. Les années passant, Elizabeth est de plus en plus convaincue que les interprétations traditionnelles de la Bible, prêchées dans les Églises tous les dimanches, ne servent qu’à freiner une campagne politique destinée à changer les lois.  

Cette perception naît en 1840 lorsqu’Elizabeth se rend à Londres, au congrès international pour l’abolition de l’esclavagisme. A son grand désarroi, elle n’a pas le droit de participer aux débats. Avec d’autres femmes, elle se cache derrière une cloison d’où, invisibles, elles n’ont le droit que d’écouter ce qui se passe dans la salle. Elizabeth remarque avec déception que ceux qui se positionnent contre l’esclavage prêchent toujours l’infériorité de la femme. Certains théologiens affirment qu’il n’est plus question de maintenir les pratiques de l’esclavage sur la base de certains textes bibliques, mais citent toujours ces mêmes passages pour faire taire les femmes. Elle écrira plus tard : « Lorsque ceux qui s’opposent à toutes réformes ne trouvent plus d’arguments, la Bible est leur dernier recours. Elle a été interprétée pour soutenir l’intempérance, l’esclavage, la peine de mort et la soumission de la femme. »[4]

Paru il y a plus d’un siècle, cette Bible aurait-t-il quelque chose à nous apprendre aujourd’hui ? Comment ces femmes avaient-elles abordé le texte biblique ?  

1. Une vision large

Elizabeth a des horizons bien larges. Elle comprend que l’interprétation de la Bible est influencée par la culture de l’interprète. Et, d’un autre côté, la façon dont on interprète la Bible affecte nécessairement la situation politique et législative. Les Écritures exercent une autorité non seulement sur la vie de l’Église, mais également sur la mentalité des chrétiens qui ne vivent pas séparés de la société, mais au sein de celle-ci. Si on enseigne l’infériorité de la femme au sein des Églises, pense Elizabeth, on la croira aussi inférieure dans la société. Si dans l’Église la femme apprend à se taire, on ne l’entendra jamais ailleurs.

Si Elizabeth avait vécu à notre époque, elle nous aurait peut-être poussés à regarder de plus près les liens qui existent entre les interprétations traditionnelles de la Bible et les violences faites aux femmes. Elle nous aurait encouragés à penser « plus large », sachant que l’exégèse peut avoir une grande portée.

2. Un travail sérieux

Elizabeth nous apprend l’importance du courage et de la persévérance ! Elle n’a jamais douté de la valeur du projet de La Bible des femmes. Lorsqu’elle lance l’idée de cet ouvrage, elle est ridiculisée. Des femmes qui commentent la Bible ? C’est risible ! Scandaleux ! Elizabeth a droit à toutes sortes de calomnies de la part des évêques. Elle est particulièrement déçue de ne pas être soutenue par un plus grand nombre de femmes chrétiennes. « Nous avons, dit-elle, maintes femmes abondamment douées pour comprendre et réviser ce que les hommes ont écrit jusqu’ici. Mais elles souffrent toutes des idées d’infériorité héritées. Elles ne s’en rendent pas compte. Pourtant, ce qui explique leur crainte est qu’elles ont peur de se mettre trop en avant. »[5]

Courageuse, Elizabeth ne plie pas sous le poids des réactions négatives. Pour elle, une équipe de femmes qui commentent la Bible n’est ni plus ni moins ridicule qu’une équipe d’hommes qui osent aborder les mêmes textes. Elle aurait préféré que des femmes travaillent aux côtés d’hommes dans des équipes mixtes de théologiens. (Elle aurait peut-être été contente de voir les articles du blog « Servir Ensemble », écrit par des hommes et des femmes, les uns aux côtés des autres.) Pourtant, faute d’une telle invitation, elle comprend que pour se faire entendre, les femmes doivent s’exprimer toutes seules. Elizabeth est persuadée que les femmes seraient finalement respectées pour leur sérieux intellectuel.

3. Une étude à plusieurs niveaux

Elizabeth était bien consciente que la Bible n’est pas tombée du ciel en anglais. L’Ancien Testament avait été écrit en hébreu, le Nouveau Testament en grec. Au cours de l’histoire, les anciens manuscrits ont été copiés et recopiés à la main par des scribes fidèles mais faillibles qui parfois se trompaient ou proposaient des corrections à leur gré. Les textes de ces anciens manuscrits ne sont donc pas parfaitement identiques. Il existe des variations d’expression ou de vocabulaire. Le premier travail des théologiens consiste donc non seulement à traduire le texte, mais aussi à l’établir. Ensuite, une exégèse théologique recherche le sens du texte. Et puis, enfin, les pasteurs et les prêtres, formés dans des séminaires, prêchent les vérités dans les Églises. À l’époque, quasiment aucune femme ne participait à ce long processus. Les traducteurs, les éditeurs, les théologiens, les évêques et les responsables, les enseignants dans les facultés de théologie, les pasteurs et les prêtres sont tous des hommes, exclusivement.

Le projet d’Elizabeth fonctionne à plusieurs niveaux. Deux ou trois femmes dont Elizabeth, formées en grec et en hébreu, examinent les textes dans les langues originales. D’autres femmes sont chargées de faire des études théologiques et historiques. Il est nécessaire de comprendre comment les textes ont été interprétés dans le passé. Puis, finalement, il y a un travail d’interprétation pour appliquer les textes au lecteur d’aujourd’hui. Elizabeth voit bien la nécessité absolue d’avoir des femmes formées en théologie. Comprenant l’ampleur de la tâche, elle cherche et forme une équipe de femmes de compétences différentes, et les met à l’œuvre.

Les différences

A plusieurs égards, le projet d’Elizabeth Cady Stanton ne ressemble pas au nôtre. C’était bien une femme américaine confrontée aux questions politiques de son époque. Elle ne vise pas en priorité l’évolution des Églises et le rôle de la femme au sein de la communauté chrétienne. Même si Elizabeth se réjouit de la place valorisée accordée à la femme par certaines traditions chrétiennes, son expérience négative la pousse à considérer la plupart des prêtres et pasteurs de son époque comme les ennemis des droits des femmes.

Elizabeth n’a pas bénéficié du ministère de théologiennes compétentes comme nous depuis plus d’un siècle. Elle a une relation plutôt ambiguë avec les Écritures et rejette leur autorité. Tandis qu’elle voit que certains passages de la Bible enseignent l’égalité de l’homme et la femme aux yeux de Dieu, elle est persuadée que d’autres enseignent l’infériorité de celle-ci. Accordant toujours à la raison une place supérieure, elle refuse du fond de son être l’idée d’un Dieu qui veut l’infériorité de la femme. Elle accepte donc certains passages, et rejette trop vite les textes qui, d’après elle, ne font pas avancer la cause.  Elle n’a pas peur de dénoncer ces textes. Si elle avait vécu un siècle plus tard, peut-être se serait-elle réjouie de voir la façon dont ces « passages difficiles » ont été relus.  

En avant !

En 1896 la convention de l’Association Nationale pour les droits des femmes américaines s’est distancée de la Bible des femmes. A son avis, le premier tome risquait de créer trop d’ennemis et de reporter l’évolution politique que la convention souhaitait. Les délégués présents à cette convention ne pouvaient pas comprendre la valeur d’un projet dont les femmes – et l’Église entière – seraient les héritières plus d’un siècle plus tard. Aujourd’hui, nous sommes mieux placés pour comprendre l’importance d’un regard féminin sur les textes de la Bible et pour apprécier la vision d’Elizabeth Cady Stanton.


Ne manquez pas la recension de Joëlle Sutter-Razanajohary de l’ouvrage remarquable « Une bible des femmes » , paru en 2018 chez Labor et Fides.


Références

[1] ‘Thus, the Old Testament…proclaims the simultaneous creation of man and woman, the eternity and equality of sex;’ TWB, p 21.

[2] ‘With this recognition of the feminine element in the Godhead in the Old Testament, and this declaration of the equality of the sexes in the New, we may well wonder at the contemptible status woman occupies in the Christian Church of today’ TWB, p 21.

[3] ‘Chalmers unhesitatingly concludes that Urbane’s help to Paul must have been in things spiritual, but that Priscilla’s must have been in regard to things temporal only… There is not, however, the slightest reason for such a conclusion by Chalmers.’ TWB, p 153-4.

[4] When those who are opposed to all reforms can find no other argument, their last resort is the Bible…It has been interpreted to favour intemperance, slavery, capital punishment and the subjection of women.’ The Woman’s Bible, (TWB), réédité chez Paragon, 1985, cité par Dale Spender dans l’introduction, piii

[5] ‘We have many women abundantly endowed with capabilities to understand and revise what men have thus far written. But they are all suffering from inherited ideas of their inferiority; they do not perceive it, yet such is the true explanation of their solicitude, lest they should seem to be too self-asserting.’ TWB, p 11.

À propos revdmcotes

Mary Cotes est pasteure baptiste anglaise. Ayant fait ses études doctorales de théologie, elle a exercé un ministère dans de nombreux contextes, y compris l’aumônerie d’un hôpital psychiatrique. Autrice de Women Without Walls et Quand les femmes se mettent à l’œuvre, elle exerce un ministere itinérant. . Musicienne diplômée, elle donne également des cours de piano.

5 comments on “L’arrière-grand-mère de « Servir Ensemble » ??

  1. Yves GABEL

    A propos des arrières-grands-mères de « Servir ensemble » et des femmes dans un ministère/service/ ou engagement chrétien (pas nécessairement pastoral), il y en aurait pas mal à citer et à faire connaître.
    Elles ont toutes été remarquables et ont modifié la vision de la diaconie et aussi la société de leur époque :
    – Josephine Butler, née Grey (1828-1906), britannique
    – Mathilda Wrede (1864-1928), évangéliste protestante finlandaise
    – Harriet Beecher Stowe (1811-1896), militante abolitionniste américaine
    – Florence Nightingale (1820-1910), infirmière britannique
    – Catherine Booth, née Mumford (1829-1890), britannique, a co-fondé l’Armée du salut, avec son mari William Booth

    • revdmcotes

      Bonjour Yves, Et merci de nous rappeler les noms de toutes ces femmes merveilleuses ! J’avais pensé qu’Elizabeth Cady Stanton était particulièrement l’arrière-grand-mère du blog, dans le sens qu’elle était exégète et c’est pour cela que l’article parait dans la rubrique Textes Bibliques. Cady Stanton connaissait bien Harriet Beecher Stowe, autrice de Uncle Tom’s Cabin. Elizabeth connaissait aussi Sojourner Truth dont je parle dans mon livre Women Without Walls/ Quand les femmes se mettent a l’œuvre : ahttps://servirensemble.com/2020/09/01/quand-les-femmes-se-mettent-a-loeuvre-de-mary-cotes-lupourvous/ Merci de nous faire penser a écrire sur ces femmes chrétiennes du passé: leurs témoignages sont précieux et nous offrent des modèles importants.

  2. Yves GABEL

    Merci. Je comprends bien votre démarche. Excellent choix, en effet, que celui de Elizabeth Cady Stanton pour incarner ce parcours du travail exégétique.

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