Progresser en Église

Pour un complémentarisme égalitarien

Publié par Joëlle Razanajohary le 08/03/18

Le blog ‘Servir ensemble’ cherche à revisiter le complémentarisme traditionnel pour produire un entre-deux fécond, un entre-deux visions, une entre-deux des attitudes habituelles:  le conservatisme ou la course à la nouveauté. Puisqu’il n’y a plus ni homme ni femme (Ga 3.28) mais que tout autant nous restons homme et femme, nous cherchons ici à réfléchir ensemble à tout ce qui peut favoriser la croissance de chacun, hommes et femmes.Nous vivons à l’heure des étiquettes… Notre monde est si complexe aujourd’hui que pour nous  rassurer, nous réduisons de plus en plus le champ de nos interactions à nos semblables, à ceux qui pensent comme nous, vivent comme nous, mangent comme  nous, à fortiori, croient comme nous! Les autres, tous les autres, ceux du dehors, sont devenus dangereux, étrangers, bizarres. D’ailleurs ne sont-ils pas des  « … »? Commence alors l’impitoyable valse des étiquettes que l’on appose sur le front de ceux qui n’ont rien demandé, histoire de se rassurer quant à notre propre existence et orthodoxie, bien sûr!

Dans le domaine -ultra sensible actuellement- des relations hommes-femmes, les Églises protestantes évangéliques  ne sont pas en manque d’étiquettes ! Un nombre toujours aussi important de fidèles sont pris au piège des feux contraires allumés par deux positions en apparence irréductibles et qui toutes deux se réclament de l’orthodoxie biblique : Les deux termes « égalité » et « complémentarité » sont ainsi devenus les lieux d’ardents combats entre courants opposés ; combat qui a même donné naissance à des étiquettes  nouvelles dans les milieux évangéliques, définissant les positions de chacun: Les « égalitariens » privilégient l’égalité comme leur nom l’indique, et se retrouvent principalement du côté des féministes, les  « complémentariens » privilégient la différence et se retrouvent principalement du côté de ceux qui souhaitent conserver une position traditionnelle.  Entre les deux positions le combat fait rage et les bons procédés ne sont pas toujours au rendez-vous ; puisque si je suis blanc, c’est donc forcément que tu es noir !

Commençons par rappeler les  bases de cet antagonisme :

          Les complémentariens  définissent les rôles masculins et féminins par le couple de valeurs autorité et soumission attribués unilatéralement à chacun des sexes. Ils s’appuient sur des textes comme  Genèse 2 :18 et 1 Cor 11 :3 et 8-10

          Les égalitariens définissent les rôles masculins et féminins non pas  en fonction du couple de valeurs soumission et autorité attribués à chacun des sexes, mais en fonction des dons personnels. Ils s’appuient sur des textes comme Genèse 1 :27, Galates 3 :28

En regardant de plus près et de façon réaliste leurs échauffourées réciproques, on prend rapidement conscience des raisons qui empêchent ces deux groupes de s’entendre. En effet, la plupart des protagonistes des deux groupes commettent les mêmes erreurs :

          Ils grossissent et absolutisent leurs différences !

          Ils gomment et minimisent leurs lieux d’accord !

Pour exemple :

Évidemment, puisque je suis traitée d’égalitarienne, je ne vous présenterai pas la position adverse, mais je suis persuadée qu’elle existe!  

C’est par la déclaration de Danvers élaborée par une trentaine de responsables évangéliques américains lors d’une réunion du CBMW (Council for Biblical Manhood and Wonmanhood) en décembre 1987 que j’apprends que je suis « égalitarienne ».  Tout en même temps, j’apprends que mon existence d’égalitarienne présumée  « incite à déformer ou à négliger l’heureuse harmonie, dépeinte dans les Écritures, qui doit s’établir entre l’autorité empreinte d’humilité et d’amour d’un mari racheté par la grâce et l’aide volontaire et intelligente de son épouse, elle aussi rachetée par la grâce »… Mais également que j’aurai certainement une « attitude couramment ambiguë à l’égard de la maternité, de la vocation de mère au foyer et des ministères nombreux habituellement assumés par les femmes » et que tout cela contribuerait  « à la  légitimation de relations sexuelles traditionnellement et bibliquement réprouvées et l’essor de la pornographie, qui favorisent la diffusion d’une vision perverse de la sexualité humaine; et le développement de relations incestueuses ».  

Et là je me dis… Mince…  J’ai fait tout ça, moi ?!?  Tout cela  parce que je ne respecterais plus la vision « complémentarienne » des relations hommes-femmes ?  Car puisque je suis une femme pasteur, je suis forcément égalitarienne, et forcément puisque je suis cela, je suis tout le reste également, n’est-ce pas?

Ces raisonnements lorsqu’ils sont ainsi poussés à leur extrémité (tout autant dans un camp que dans l’autre) deviennent incompréhensibles, presque toujours grotesques et caricaturaux. C’est pour cela que le blog ‘Servir Ensemble, hommes et femmes’ propose de revisiter la notion de complémentarité entre les hommes et les femmes !

Mais continuons.

A première vue, je serais effectivement une égalitarienne puisque je suis femme et pasteur… Sauf que… Je ne crois pas qu’un homme et  une femme soient interchangeables dans tous les domaines. Je crois au contraire qu’il existe des spécificités non échangeables (La force musculaire des hommes, la capacité d’engendrement des femmes sont les plus évidentes). Je ne suis donc pas vraiment égalitarienne. Serais-je alors complémentarienne?

Pas vraiment non plus ! Lorsque les complémentariens parlent des rôles, ils parlent quasi uniquement du tandem autorité -soumission: le rôle masculin étant pour eux de l’ordre de l’autorité, de la direction et le rôle féminin de l’ordre de la soumission, de l’aide. Et là, je ne suis plus d’accord non plus puisque les textes utilisés pour affirmer la soumission des femmes nous proposent également d’autres comportements qui sont aux antipodes de ce qui est prôné :

          une attitude d’abaissement de la part des hommes : en Ephésiens 5 : 25 à 32, le mari est invité à se sacrifier pour son épouse.

          une élévation des femmes qui  reçoivent l’autorité tout autant que les hommes : en 1 cor 11 : 10 (traduction littérale : la femme doit avoir une autorité sur la tête, à cause des anges) ou en 1 Cor 7 :4 où la femme reçoit l’autorité, le droit de profiter du corps de son mari. (Elle n’est donc pas et de loin,  dans l’obligation de répondre à un devoir conjugal impératif. Puisque l’autorité est conjointe, seul l’accord permet d’articuler ses deux libertés.)

Je ne suis donc ni réellement complémentarienne, ni réellement égalitarienne… Tiens, voilà quelques nuances de gris… Mais cela ne me gène pas vraiment, tant ces positions relèvent clairement de la caricature du texte biblique.

Je souhaite donc ici proposer la formule de ‘complémentarisme égalitarien’ qui me parait convenir au propos de notre blog pour des raisons majeures :

1.    Elle permet de sortir de l’extrémisme des deux positions complémentariste et égalitarienne qui chacune pour soi ne permet pas de prendre en considération toute l’amplitude du projet de Dieu pour les hommes et les femmes !

2.    Elle permet d’affirmer qu’il y a du positif et du ‘biblique’ dans chacune des deux positions :

a.    Les complémentarités psycho-physiques sont indéniables et les rejeter signifierait ne pas tenir compte du réel.

b.    L’égalité fondamentale des deux genres de l’humanité est tout aussi indéniable et doit être préservée et défendue parce qu’elle est à la fois de l’ordre ‘naturel’ Genèse 1 :27 et de l’ordre de l’œuvre de la rédemption. (Galates 3 :28 ne se limite nullement à notre entrée dans le royaume puisque le terme ‘en Christ’ maintes fois utilisé par l’apôtre recouvre la réalité de notre existence dans la rédemption.)

Cette nouvelle appellation permettrait également d’envisager quelques alternatives à la sacro-sainte hiérarchie complémentarienne, en réfléchissant à un cumul des forces de chacun dans un ensemble bien plus vaste, L’Église. Parce que les Écritures ne nous invitent ni à un monde en noir et blanc, ni à un monde en camaïeu de gris, mais bel et bien à un monde en couleurs, affirme l’apôtre Pierre en 1 Pierre 4 :10

Comme de bons intendants de la grâce multicolore  de Dieu, mettez chacun au service des autres le don que vous avez reçu’

Essayons pour l’heure un moyen terme… Essayons de rajouter un peu de rouge, de bleu et de jaune…

          Le modèle que Jésus offre au monde dans sa propre personne, associe des valeurs considérées comme masculines (force, initiative et impulsion) à des valeurs considérées comme féminines (douceur, accueil et soin) là où le complémentarisme fusionne et confonds la notion de  masculin avec celle d’hommes, la notion de féminin avec celle de femmes et que l’égalitarisme, lui,  tend à gommer toutes les différences. Mais Jésus  va plus loin et propose l’ensemble de ces valeurs comme lieu de vie et de réalisation à tous ceux qu’il invite à le suivre, qu’ils soient hommes ou femmes. Ce modèle porte le doux nom de disciple ! Ainsi, l’apôtre Paul reprendra à son compte plus tard l’image de la femme souffrant des douleurs de l’accouchement en faveur de l’église des Galates (Gal 4 :19) mais il invitera également tous ses auditeurs  corinthiens, hommes et femmes, à ‘être virils’ (1Cor. 16 :13), ce que la plupart des traductions rendent par ‘soyez courageux’ là ou le texte grec mentionne clairement les caractéristiques masculines (andrizomai= devenir homme)

          De même dans les textes bibliques du Nouveau testament, des catégories autres que ‘hommes et femmes’ deviennent pertinentes et créent des zones de créativité: La communauté reçoit des dons sous forme d’êtres humains, apôtres, prophètes, évangélistes, pasteurs et docteurs, dons eux-mêmes  posés sur chacun de ceux à qui ‘la grâce a été donnée selon la mesure du don de Christ’. Dans Ephésiens 4 : 7 à 11, les référents, « chacun » et « homme » dans le sens humain, plaident pour une mise en œuvre communautaire des dons à travers l’universalité de l’attribution, mise en œuvre communautaire qu’il nous reste à inventer.

En conclusion, que de possibilités qui restent à explorer, à décrire et quel joyeux barbouillage ! Des équipes mixtes, des binômes, ou encore la participation de tous les membres de la communauté aux processus décisionnels. Voilà des moyens termes productifs et porteurs de pacification dans les relations et qui sont déjà expérimentés dans quelques familles d’églises.

Mais il faudra également arriver un jour à dépasser ce moyen terme et aider les Églises à se poser franchement la question du pourquoi de leur rejet de tant de Déborah, de Yaël, de Judith, de Tamar en leur sein ; de l’empêchement  de servir, vécus par tant de femmes porteuses de messages, de dons divins, qu’elles soient des Priscille, des Junias et des Phoebé d’aujourd’hui…

Ni féministe, ni patriarcal, ce nouveau chemin d’un ‘complémentarisme égalitarien’ permettrait peut-être de sortir du clivage stérile noir/blanc engendré par des bataille de versets et aboutirait  à la constitution d’un nouveau prisme de couleurs bien plus conforme au cœur de Dieu.  Se pourrait-il que les Églises protestantes évangéliques aient aujourd’hui à nouveau une chance de faire entendre une autre voix… une autre voie?

 

 

 

10 comments on “Pour un complémentarisme égalitarien

  1. Jonathan HANLEY

    Merci pour cet article Joëlle, que j’ai lu avec intérêt. J’aime les vérités que tu y décris, ainsi que l’esprit d’humour et de réalisme dont tu fais preuve. Les propos de ton avant-dernier paragraphe me serrent le coeur chaque fois que j’y pense. Petit bémol pour moi – l’opposition entre féminisme et patriarcat que tu exprimes en ouverture du dernier paragraphe (« Ni féministe, ni patriarcal, … ») Il me semble que le féminisme est trop divers, et trop bienvenu dans de nombreux domaines, pour être érigé en « contraire » du patriarcat.

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    • Tout à fait d’accord avec toi en ce qui concerne la grande diversité des féminismes. Cependant, il me semble que cette diversité n’est pas encore véritablement prise en compte dans nos milieux évangéliques dans lesquels cette opposition existe par contre assez fréquemment! C’est dans ce sens-là que je joue avec cette expression en ni-ni, expression que j’ai longtemps pensé choisir comme titre de l’article avant de privilégier celui actuel.

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      • Claire Poujol

        Bravo et merci Joelle de cet article fort fouillé et dense. Bonjour Jonathan ! Pour une piste concernant l’avant dernier paragraphe, je verrais assez bien la PEUR de la part des hommes vis a vis des femmes. S’ ils n’avaient pas peur, ils laisseraient une place aux femmes. bon, c’est juste une hypothèse…

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  2. Merci pour ce texte. Cherchant à actuellement comprendre l’enseignement de la Bible, je suis moi aussi extrêmement gêné par les étiquettes qui m’attribuent des conclusions qui ne me conviennent pas. Le sujet a-t-il été étudié une fois pour toute ou reste-t-il de la place pour réfléchir ?

    J’apprécie tout particulièrement l’ouverture de la fin de ton billet -lorsque tu ajoutes de la couleur. Voilà effectivement du grain à moudre pour s’ouvrir à une autre façon de comprendre la complémentarité dans le corps du Christ.

    Une petite remarque : tu cites le verset Genèse 2:28… qui n’existe pas ! Il doit y avoir une faute de frappe.

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  3. Nathalie Samso

    Bonjour,

    Je suis honorée et contente de connaître aujourd’hui votre blog, et je trouve les articles intéressants et fidèles à ce que je pense, c’est-à-dire le « servir ensemble » harmonieux sous le regard de Dieu. J’ai eu aussi le privilège de parler au téléphone avec Marie-Noëlle YODER le 12 février dernier.

    J’ai vécu un peu au Québec, et ce partenariat et côte-à-côte homme – femme est dans bien des endroits vécus.

    Aujourd’hui, je me prépare à entrer en Master de sociologie des religions et j’ai à cœur de traiter le sujet suivant, bien entendu qui est encore à définir, mais voici mon focus : la femme en place d’autorité dans le ministère d’église et les moyens qu’elle a développés pour combiner vie privée et vie professionnelle.

    Béatrice de Degasquet, sociologue a traité le sujet, cela fait maintenant 10 ans, mais si j’ai bien compris sans entrer dans le détail. J’aimerai avec la grâce de Dieu approfondir le sujet, il s’agira alors de s’appuyer sur la sociologie des religions et la sociologie du travail.

    Je vous écris également, car j’ai proposé mes services avec mon mari pour rejoindre l’équipe de la librairie de notre église (Église de l’ÉPIS, Strasbourg), et je voudrais que vous me disiez quelles femmes pasteurs ou théologiennes ont écrit, je pourrai ainsi prendre connaissance de ces ouvrages et les proposer à la vente à la librairie. Je voudrais qu’il y ait un équilibre entre les auteurs masculins et féminins. Je note d’ores et déjà « les femmes dans le ministère de Jésus : de l’ombre à la lumière » de Marie-Françoise Hanquez-Maincent.

    J’attends de vos nouvelles et je vous remercie, je suis vraiment enchantée et heureuse de vous lire.

    Avec mes très « sœurelles » pensées.

    Nathalie Samso

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    • Marie-Noëlle

      Bonjour Nathalie, les publications de livres et d’articles sont encore largement masculines mais il y aujourd’hui davantage d’auteures que par le passé. J’ai pensé à toi en voyant cet ouvrage: « Elsie Gibson, Femmes et ministères dans l’Église, trad. de l’américain par Yvette Rickards, préf. de Yves Congar, 1971 » L’as-tu déjà eu entre les mains? Il ouvrirait sûrement quelques pistes pour ta recherche! « Soeurelles » pensées à toi aussi 😉

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  4. Ping : Qui nous roulera la pierre, Joëlle Sutter-Razanajohary – Servir Ensemble

  5. Pierre-Yves CHAUSSIN

    Merci Joëlle pour ce rappel que nous ne sommes pas obligés de nous laisser enfermer sous l’étiquette « complémentarien », « égalitarien », ou je ne sais quelle autre dont le contour nous échappe et ne correspond pas forcément à ce que l’on pense ou à ce que l’on vit.
    Et surtout, comme tu l’as bien décrit, aux yeux de Dieu nous sommes nous pas à la fois égaux ET complémentaires.

    Du coup je réalise que l’étiquette « égalitarien » que l’on m’a collée (et qui je dois le reconnaitre, me plaisait bien), ne me correspond pas puisque je crois aussi en la complémentarité. Non pas en une complémentarité liée au genre, mais en une complémentarité des personnalités, des expériences et des dons que le Seigneur a accordés à chacun afin que nous les mettions au service des autres.

    Du coup, la prochaine fois qu’un poseur d’étiquette me demandera laquelle il doit me coller dessus, je lui dirai, les deux car je suis « complémentariste égalitarien » !

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