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Jezabel était-elle perverse narcissique ?

Il est tentant mais extrêmement compliqué de créer des types psychiques (dans des typologies) sur la base de personnages bibliques. Ils ne sont pas là pour parler d’eux-mêmes, et la façon dont ils nous sont présentés par les auteurs bibliques nous parle tout autant de la psychologie du rédacteur et de ses intentions que de la psychologie du personnage en question.

Et pourtant, bien souvent dans le monde évangélique, Jézabel, épouse d’Achab, est devenue un archétype dans la compréhension qu’ont beaucoup de chrétiens des phénomènes psychiques et spirituels. Cette reine méchante est présente dans 1 Rois 16-21, 2 Rois 9, et elle est même nommée en Apocalypse 2.20.

Dans l’histoire relatée par le livre des Rois, Jézabel exerce une influence déterminante sur son mari le roi Achab. Elle impose le meurtre de Naboth pour s’emparer de sa vigne (1 Rois 21). Elle excelle dans la manipulation et l’emprise, évoquant un personnage sans aucun sens de la limite. Son absence d’empathie est flagrante : son comportement face à la souffrance d’autrui (vol de propriétés, décisions unilatérales, persécution des prophètes de Dieu) révèle une indifférence profonde aux conséquences de ses actes sur les autres personnes. Elle instrumentalise le pouvoir en utilisant l’autorité royale à des fins personnelles afin de rétablir le culte à Astarté. Elle falsifie des documents au nom du roi, illustrant une logique d’instrumentalisation typique d’un fonctionnement tout-puissant. Enfin, elle inverse les mécanismes de culpabilité : après le meurtre de Naboth, elle présente l’action comme légitime, dépourvue de tout sens moral.
A ce titre, elle déploie un certain nombre de caractéristiques qui rappellent un fonctionnement proche de ce que la psychologie moderne évoque derrière la qualification de “pervers narcissique”.

Pour autant Jézabel est avant tout, dans le récit biblique, un archétype de l’idolâtrie (avec le culte de Baal et sa parèdre Astarté) et de la corruption du pouvoir théocratique, dont Dieu avait conseillé de ne pas l’instaurer. Sa dimension archétypale est d’abord religieuse et politique, alors que la perversion narcissique relève d’une analyse clinique des structures psychiques individuelles. Jézabel incarne un système de pouvoir oppresseur qui dépasse sa seule personne et les aléas de son fonctionnement psychologique.

Dans certains milieux évangéliques, l’étiquette « esprit de Jézabel » est parfois appliquée de manière genrée (visant particulièrement les femmes, souvent exclues de certaines responsabilités dont la prédication et le pastorat). La personne soupçonnée d’avoir un “esprit de Jézabel” est le plus souvent une femme qu’on accuse de stratagèmes : manipulation, séduction, rébellion, tout cela pour remettre en cause l’autorité pastorale ou les choix du conseil, et aussi la légitimité d’un patriarcat trop souvent considéré comme faisant partie du dogme chrétien.

Dans un processus de diabolisation qui devient vital pour maintenir l’ordre établi et l’autorité, l’Église qui pointe “une Jézabel” spiritualise une difficulté plurielle à gérer la toute-puissance, de part et d’autre de la relation : cette femme fragilise le système et peut avoir un désir tout-puissant face aux autorités, mais les autorités tombent dans la toute-puissance à leur tour en ne sachant pas gérer autrement que par un discours de démonisation ou de délivrance le mal-être d’une situation dont l’ecclésiologie masculiniste est peut-être à l’origine.

Au-delà du vocabulaire spirituel, certains milieux évangéliques gagneraient à interroger leurs structures d’autorité et reconnaître que derrière certaines rhétoriques spirituelles (« autorité spirituelle », « onction », « vision divine », “homme de Dieu”, etc.) peuvent se cacher des mécanismes de manipulation psychologique identifiables par les sciences humaines. Ce positionnement permettrait de sortir d’une analyse purement spiritualisante et peut protéger des abus.

L’archétype de Jézabel rappelle que les problèmes ne sont pas seulement individuels mais souvent systémiques. Il y a une Jézabel parce qu’il y a la lâcheté d’un Achab. Il ne suffit pas d’identifier et traquer des « individus toxiques » ; il faut examiner les structures ecclésiales qui permettent, légitiment ou protègent ces comportements.

Le risque d’étiquetage abusif est très dangereux ; l’usage du terme « Jézabel » peut lui-même devenir un outil de manipulation pour discréditer des voix dont les critiques pourraient finalement s’avérer légitimes, particulièrement de la part de femmes. La prudence exige de privilégier des analyses comportementales concrètes plutôt que des labels spirituels pas suffisamment élaborés.

La convergence entre la figure archétypale biblique de Jézabel et la figure archétypale du pervers narcissique souvent évoquée dans les médias nous invite à considérer d’avantage l’individu dans son système : collégialité des décisions, transparence financière, procédures de plainte indépendantes, rotation des responsabilités, redevabilité à des tiers, accompagnement externe, etc.

Les communautés protestantes traditionnelles (qui parleront volontiers des pervers narcissiques) et les communautés évangéliques (qui parleront plus souvent des Jézabels) devraient retravailler la question de l’autorité : trouver un juste équilibre entre leadership et contre-pouvoirs, distinguer entre autorité spirituelle et pouvoir institutionnel, et assumer la faillibilité des leaders comme n’étant pas un péché en soi, mais plutôt une limite belle et bonne au désir de toute-puissance.

Utiliser les outils de la psychologie pour identifier des comportements destructeurs concrets est essentiel pour éviter le piège qui consiste à spiritualiser à tout prix l’analyse. Pour autant, ceux qui pratiquent la délivrance conviendront que se réduire à une approche psychologique individuelle n’est pas suffisant. Nous le disions, il y a l’approche systémique du pouvoir en Église qui doit être abordée elle aussi. Et il y a l’approche spirituelle qui permet d’identifier des puissances mauvaises à l’œuvre chez les personnes et les groupes, nécessitant une prise de position dans la prière.


Bref, ce sont trois raccourcis qu’il serait intéressant d’éviter : la réduction psychologisante, la réduction systémique, et la réduction spiritualisante.

Aborder le problème depuis trois fronts permettra de construire des communautés ecclésiales plus saines et plus justes dans la durée. Car il a fallu trois générations de prophètes d’Elie jusqu’à Jehu pour mettre fin au règne de Jézabel.

Gilles BOUCOMONT, pasteur EPUdF Paris-Belleville
Octobre 2025

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