Devons-nous toute loyauté à ceux qui nous dirigent ? Deux héroïnes méconnues de l’Exode – et Dietrich Bonhoeffer – répondent non.
Qu’elles soient politiques ou ecclésiales, l’enseignement biblique fait généralement des chrétiens des partisans d’une certaine soumission aux autorités. Plusieurs textes nous invitent cependant à relativiser la loyauté que nous devons à ceux qui nous dirigent. C’est ainsi que l’auteur de l’Exode met comme en exergue de son livre deux personnages étonnants dont il a voulu sauvegarder les noms pour la postérité : Shiphra et Pua.
Face à la menace d’un pouvoir destructeur, ces deux femmes feront preuve d’un courage et d’une liberté intérieure qui aujourd’hui encore peuvent nous inspirer, jusque dans des choses aussi quotidiennes que la manière dont nous travaillons et servons dans ce monde au sein de situations souvent complexes. Dans leur audace, elles viennent également interroger notre compréhension de ce qu’est la vérité face au mal.
La naissance d’un peuple
L’Exode poursuit l’histoire entamée dans la Genèse : de petit clan familial, Israël devient tout un peuple. « Le pays en fut rempli » (Ex 1 : 7) Et ce peuple inquiète le pouvoir égyptien.
Les rois d’Égypte, dans le livre de l’Exode, ne sont pas nommés : malgré leur puissance, leur pouvoir – ou peut-être même à cause de cela ? – ces grands ne sont que des figures génériques, moins importants en réalité que d’autres personnages que le livre nomme. Est-ce la peur de cette insignifiance qui les mène à s’agiter ?
Après avoir dit l’extraordinaire croissance du peuple d’Israël qui, Exode 1 nous fait témoins des sordides manœuvres d’un puissant apeuré[1]. Pharaon agite la peur pour contrôler ses sujets et asservir les Israélites. Il veut assurer son pouvoir qu’il sent menacé par la présence de ce groupe non-assimilé à la société dominante.
Les corvées de construction qu’il impose aux Israélites ne suffisent cependant pas. Ils continuent à se multiplier. La volonté de contrôle contrariée se transforme alors en haine qui justifiera la plus terrible cruauté.
Les premières héroïnes de l’Exode
C’est là qu’interviennent nos deux héroïnes. Contrairement au Pharaon, elles sont nommées : Shiphra et Pua, « belle » et « splendide », selon une probable étymologie hébraïque. C’est à elles que Pharaon demande de tuer les garçons qui naîtront des femmes israélites.
Le fait que ces « sages-femmes des Israélites » ne soient que deux en a étonné plus d’un. On y a vu des responsables d’un plus grand nombre de sages-femmes, mais Shiphra et Pua semblent tout de même avoir été directement aux prises avec les accouchements. D’autres ont pensé qu’elles étaient spécifiquement impliquées parmi les Hébreux autour de la cour, peut-être dans la capitale. Ou alors il faut envisager que le nombre des Israélites était plus réduit à ce moment-là[2].
Pharaon veut s’attaquer aux Israélites de manière très directe, mais sans que cela se sache. Il n’ose pas prendre le risque d’une révolte des adultes Israélites, et préfère s’attaquer aux enfants. Le crime est énorme, mais devrait rester caché.
Imaginez un instant ce que Pharaon demande à ces femmes de faire : étouffer un nouveau-né, ou lui briser la nuque, discrètement, juste à côté de sa mère qui vient d’accoucher. Dans la monstruosité de ses pensées, Pharaon veut faire d’elles des monstres. Le roi d’Égypte n’est certainement pas le premier, et assurément pas le dernier, à ordonner de telles horreurs. L’histoire de Noël que nous venons de célébrer est aussi marquée par le massacre des enfants de Bethléem par Hérode, un autre puissant saisi de crainte (Mt 2 : 14)[3].
Mais la vie trouve son chemin. Et les sage-femmes désobéissent à l’ordre du roi.
Robots ou êtres vivants ?
« Elles laissèrent vivre les enfants » (Ex 1 : 16). Leur action commune ne dépend pas avant tout de l’obéissance à une série de règles ou de prescriptions, mais d’une vision de ce qui est juste et bon, ordonnée à leur crainte de Dieu que le texte mentionne explicitement (Ex 1 : 17). Elles ne se réfugient pas derrière un ordre qui viendrait d’en haut pour ne pas considérer les conséquences de leurs actes. Les hiérarchies de notre monde ne permettent à personne de se décharger de ses responsabilités devant Dieu et le reste de l’humanité.
En demandant à ce qu’elles tuent les enfants qu’elles voyaient naître, Pharaon demande à ces sages-femmes de les déshumaniser, de ne les considérer comme rien d’autre qu’une fraction d’un problème politique et démographique qui doit être réglé.
Mais lorsque nous remettons en cause l’humanité de l’autre, lorsque nous le traitons comme moins qu’humain, c’est aussi notre propre humanité que nous abîmons.
Si l’autre peut n’être qu’un numéro, une statistique, un problème à régler, qui m’assure que je ne serai pas traité ainsi à mon tour ?
Pour pouvoir agir de la manière dont Pharaon voulait que les sages-femmes agissent, il faut accepter de se transformer en robot : quelqu’un qui exécute simplement les ordres sans état d’âme, sans réfléchir. Quelqu’un qui ne se laisse plus toucher par la brutalité de ses propres agissements, et se dit simplement qu’il fait son devoir. Mais nous y perdons notre humanité. Et si nous ne sommes plus que des robots pour ceux qui nous emploient, ils n’hésiteront pas non plus à nous malmener, voire à nous envoyer à la casse[4].
Tout système oppressif repose sur des individus qui acceptent d’obéir sans réfléchir, sans considérer les conséquences morales de leurs actes sur eux-mêmes et d’autres individus. D’époque en époque, des grands se déchargent de leur sale besogne sur des petits qui leur obéissent, ou ne le font pas. Ensemble, Shiphra et Pua refusent d’être les petits rouages d’une machine à détruire les humains, à tuer.
Mais leur fallait-il pour cela mentir ? C’est une autre question que pose leur histoire.
Trouver la vérité face au mal
Lorsque Pharaon convoque les sages-femmes pour leur demander des comptes face à l’échec de son plan, leur réponse est simple : « C’est que les femmes des Hébreux ne sont pas comme les Egyptiennes. Elles sont vigoureuses et accouchent avant l’arrivée de la sage-femme. » (Ex 1 : 19)
Si l’on est surpris par l’absence de réaction du roi d’Égypte – cette parole provocatrice vient-elle le conforter dans ses angoisses ? – il semble assez clair que les sages-femmes lui mentent. Le texte nous dit bien qu’elles ont intentionnellement désobéi et laissé vivre les enfants. Que penser alors de ce mensonge dont l’Écriture – au contraire de certains commentateurs – ne semble guère leur tenir rigueur ?
L’exception ne fait pas la règle. Le souci biblique de la vérité exclut de prendre appui sur ce cas pour en banaliser la distorsion. Mais il faut noter que l’on est là dans un cas de grande nécessité. La réponse de Shiphra et Pua ne sert pas juste à sauver leur tête, leur carrière ou leur réputation. C’est tout une communauté qu’elles tentent de protéger d’un péril très concret ! Peut-on imaginer que le recours au mal qu’est le mensonge verbal soit préférable au « mensonge » abominable que représente le fait de ranger la vie humaine au rang du négligeable ?
C’est ce vers quoi paraît cheminer le théologien allemand Dietrich Bonhoeffer dans son essai inachevé intitulé « Que signifie dire la vérité ? » [5]. Le pasteur bien connu pour son opposition au régime nazi met en garde contre « une notion de la vérité formelle et cynique », de type kantienne, qui ne prendrait pas en compte l’ensemble de la réalité d’une situation ou d’une relation. S’il perçoit les risques de la formule, il en appelle à une « vérité vivante ». « Le mensonge est donc la négation, la destruction consciente et intentionnelle de la réalité telle qu’elle a été créée par Dieu et qu’elle subsiste en lui », avance-t-il.
Selon cette définition, il y a bien plus de mensonge en Pharaon qu’en Shiphra et Pua. Leur audace dit bien la vérité sur l’échec absolu auquel sont voués les plans du roi d’Égypte.
Qu’on leur donne tort ou raison, leur histoire nous rappelle assurément que la vie est complexe. Personne ne sort indemne de telles confrontations avec le mal. Même dans ce que nous pourrions faire de meilleur, dans nos plus grands pas de foi, nous continuons à avoir besoin de la grâce de Dieu, un Dieu qui connaît notre situation, et veut nous conduire malgré tout.
C’est ce Dieu-là qui entre en scène à la fin de l’histoire de Shiphra et Pua. Non pas pour ergoter sur ce qu’elles ont dit au Pharaon, mais pour les bénir, elles et leurs familles. Bien des exemples historiques – à commencer par la destinée tragique de Bonhoeffer lui-même – nous rappellent que la résistance aux puissants n’est pas sans risque. Mais Dieu épargnera toutefois aux sage-femmes le courroux du roi d’Égypte. Le texte veut certainement donner là un signe des bons desseins de l’Éternel pour son peuple.
Ultimement, c’est bien lui, le personnage principal de l’Exode – et la révélation de son nom y occupe une place centrale – qui fera toute la différence entre ceux qui voudraient s’approprier la loyauté ultime de leurs semblables, et ceux qui savent que celle-ci appartient à Dieu. À quelque échelle que ce soit, des générations de croyants feront à leur tour face à des pouvoirs abusifs. Dès son premier chapitre, l’auteur du récit de la libération d’Israël a voulu perpétuer pour eux les noms de ces deux résistantes dont l’audace et la détermination commune contribuèrent à laisser triompher la vie : Shiphra et Pua[6].
Références
[1] La crainte exprimée par Pharaon au verset 10 a quelque chose de surprenant : pourquoi imaginer que le peuple quitte le pays après avoir combattu aux côtés des ennemis, plutôt que de craindre qu’il ne prenne le pouvoir ? Ce Pharaon aurait-il entendu parler de la promesse faite à Israël qu’il s’installerait en Canaan, ou de la demande de Joseph que ses os soient un jour portés hors d’Égypte ? (Gn 50.24-25)
[2] Un commentaire estime que deux sages-femmes auraient à l’époque pu pourvoir aux besoins d’une population d’environ 8000 personnes (Davies, G. I. A Critical and Exegetical Commentary on Exodus 1–18, International Critical Commentary. Londres; New York; Oxford; New Delhi; Sydney, T&T Clark, 2020.) Mais on se demande alors comment une population de 8000 personnes aurait à ce point pu inquiéter un Pharaon régnant sur une population estimée à quelques millions de personnes. Si l’on s’en tient littéralement aux chiffres de l’Exode, on parle d’environ 600000 hommes au moment de la sortie d’Egypte (Ex 12.37), plus de 80 ans après cet épisode. En imaginant que la population double à chaque génération de 20 ans, cela ferait tout de même environ 40000 hommes, et presque autant de couples potentiels à l’époque de Shiphra et Pua. Les « milliers » d’Exode 12.37 pourraient toutefois aussi se référer à de plus petites unités.
[3] Pour une interpellante méditation de cette épisode, je signale le texte de Vinoth Ramachandra, « Souvenons-nous des bébés assassinés de Bethléem », publié le 23 décembre 2022 par Christianity Today : https://fr.christianitytoday.com/2022/12/bethleem-herode-massacre-lamentations-inegalites-fr/
[4] Pour quelques réflexions à ce sujet, je signale l’article de Bonnie Kristian, « Ne vous conformez pas aux habitudes de l’IA », publié le 26 septembre 2023 par Christianity Today : https://fr.christianitytoday.com/2023/09/ia-journalisme-robot-travail-machine-ethique-fr/
[5] Dietrich Bonhoeffer, « Que signifie dire la vérité ? », dans Dietrich Bonhoeffer, Éthique, Genève, Labor et Fides, 1965, p. 308-316 (citations p. 311 et 314).
[6] Notons que, dans le livre de l’Exode, elles seront suivies de bon nombre d’autres femmes qui joueront notamment un rôle crucial dans le parcours de Moïse : Yokébed, Myriam, Séphora ou encore la fille de Pharaon que la tradition l’a assimilée à Bitia, « fille de Pharaon » et épouse de Méred, mentionnée en 1 Chroniques 4.18, qui aurait donc suivi le peuple hébreu dans son Exode. Cette dernière a donné lieu à bon nombre de récits dans la tradition rabbinique (voir p. ex. https://www.jewishencyclopedia.com/articles/3341-bithiah). Sous le nom d’Assia, elle apparaît comme épouse de Pharaon dans la tradition islamique.
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Cet article est disponible en anglais (en version quelque peu modifiée) sur le blog de Christianity Today.


Bonjour,
merci pour cet article qui pose un problème face à tous les commandements de Dieu
comme tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne mentiras pas….etc.
Appliquer directement ces principes est dangereux et cela demande chaque fois du discernement.
Dire toute la vérité à quelqu’un peut-être aussi une arme pour le tuer.
Les sages-femmes ont eu raison de mentir pour sauver le peuple d’Israël et ont aussi pris un risque.
Leur argument était peu crédible et Pharaon aurait pu ne pas les croire. A-t-il vraiment cru ?
Oui, il est clair pour moi qu’on ne peut obéir aveuglément à toute autorité abusive.
Il faut trouver le moyen de résister avec sagesse et intelligence avec le secours de l’Esprit-Saint.
Il y a des cas exceptionnels ou limites.
Pour se défendre, Israël (comme toutes le Nations) a eu des espions.(un professionnel du mensonge!)