Cet article s’inscrit dans le thème du mois de novembre que nous consacrons à la sensibilisation face aux violences sexuelles, conjugales et sexistes.
« J’ai constaté qu’un grand nombre de femmes ont vécu des abus sexuels, y compris dans le milieu chrétien. J’ai vu combien la honte, la culpabilité et la peur ont paralysé ces femmes, les empêchant d’entrer dans un processus de restauration, de guérison et de liberté avec Dieu. J’ai été étonnée de constater que ces problématiques ne sont que très peu abordées dans les Églises. Ainsi, ne serait-il pas possible que nous, chrétiennes et chrétiens, commencions à donner de l’espoir aux survivant·es d’abus ? Il s’agirait de leur proposer une aide spécifique et adaptée, de leur permettre d’entamer un processus de restauration, guérison du corps, de l’âme et de l’esprit. »[1]
Tout a commencé avec Margarita Fugger-Heesen.
Psychologue, danseuse et responsable du ministère « Simra-Dance », elle se passionne pour le sujet de la féminité selon le cœur de Dieu et désire voir les femmes vivre des restaurations profondes dans leur féminité, leur corps, leur âme et leur esprit.
Soutenir la reconstruction des survivant·es de violences sexuelles dans le milieu chrétien
Lors de ses consultations en cabinet, de ses stages, cours et enseignements, Margarita constate une grande souffrance dans la vie de nombreuses femmes qu’elle accompagne. Cette souffrance, liée aux violences sexuelles, est souvent dissimulée par un lourd manteau de honte, de peur et de culpabilité. Elle remarque aussi que beaucoup de ces femmes, qui ont été agressées sexuellement, sont en proie à un sentiment d’impuissance qui les paralyse et les empêchent d’entrer dans un processus de reconstruction.
Cet « état des lieux » la pousse à faire des recherches sur ce sujet : elle découvre alors qu’en Suisse, une femme sur cinq (Amnesty International Suisse) et un homme sur six subit des violences sexuelles au cours de sa vie (ESPAS) ; et dans huit cas sur dix, par quelqu’un qu’ils·elles connaissent. Face à ces chiffres glaçants, elle prend alors conscience de la dimension systémique des violences sexuelles.
En visionnant des documentaires et reportages sur cette problématique, elle s’aperçoit que les médias placent souvent l’accent sur l’immense souffrance des victimes, sans laisser entrevoir d’espoir, ni parler de « l’après ». Cette approche peut conduire les spectateurs·ices à détourner le regard, tant il leur est insoutenable d’être confronté·es à cette « marée de douleur ». Ainsi, le tabou déjà très présent se voit renforcé.
À ces différents constats s’ajoute une autre dimension : celle de l’Église. En effet, Margarita s’étonne de son silence assourdissant – sachant qu’elle n’est (malheureusement) pas épargnée par ce fléau. Elle comprend enfin que le milieu chrétien est souvent peu équipé pour venir en aide de façon bienveillante et adaptée aux personnes victimes de violences sexuelles commises en son sein.
Un rêve naît alors en elle, celui d’une Église qui ferait figure d’exemple en s’opposant fermement à toute forme de violences sexuelles, en accueillant la souffrance des victimes, comme Jésus le ferait, et en les accompagnant dans leur processus de reconstruction. Mais comment y parvenir ?
Briser le silence
L’idée lui vient de réaliser un film – qui serait, à la fois, un vecteur d’espoir pour les victimes de violences sexuelles, mais aussi un outil de sensibilisation et de prévention pour les églises et les œuvres chrétiennes qui accueillent de nombreux·ses survivant·es. Sentant le feu vert de Dieu, elle propose à une amie vidéaste, Estelle Romano, de co-réaliser ce film avec elle : l’aventure commence…
Le film est construit autour du témoignage de deux femmes et d’un homme ayant subi des violences sexuelles (Yaëlle Frei, Liliane Favarger et Paul W. Young, auteur du bestseller « La cabane »), qui relatent leurs expériences traumatiques et leur processus de reconstruction avec l’aide de Dieu – ces histoires de vie sont éclairées par les interventions d’une psychologue-psychothérapeute, Sarika Pilet, travaillant auprès de victimes de violences sexuelles. Un court métrage de danse de la troupe « Simra-Dance » et d’un procédé de Kintsugi, inséré comme fil conducteur et métaphore, vient illustrer le chemin de guérison intérieure des protagonistes.
« Nous désirons que ce film touche des personnes qui ont vécu des violences sexuelles, afin de leur apporter une nouvelle espérance et un espoir de vie, [qu’elles] puissent trouver la force de se lever pour commencer leur processus de restauration intérieure. »[2]
Alors que le film commence à prendre forme, deux questions travaillent Margarita : « Comment venir en aide aux personnes qui, après le visionnage, souhaiteraient entamer un processus de reconstruction ? » et « Comment former les églises et les œuvres chrétiennes pour qu’elles deviennent des lieux ressources pour les victimes de violences sexuelles ? ». En effet, il n’existe pas, en Suisse romande, de plateforme chrétienne centralisant les ressources en matière d’accompagnement des personnes victimes de violences sexuelles.
Alors commence la gestation de l’association « Dignity ».
Avec passion et enthousiasme, Margarita se met à la recherche de personnes avec qui faire équipe. Au fil des mois, Dieu répond à la prière de son cœur et met sur sa route des femmes, de différents horizons, animées par la même vision. Alors que de nouvelles collaboratrices rejoignent les rangs de l’association, vient le temps de dessiner les priorités et objectifs de « Dignity ».
Dignité et guérison
La vision se décline en trois axes :
- Devenir une ressource d’espoir, de bienveillance, d’ouverture et de sécurité ;
- Veiller à ce que la dignité de chaque personne soit restaurée ;
- Participer à lever le tabou sur le sujet des violences sexuelles afin que les agresseurs·ses aient moins d’emprise sur les victimes – ou potentielles victimes – et que l’on voit une baisse sensible de l’incidence des violences sexuelles.
La mission, elle, est double :
- Orienter les personnes ayant subi des violences sexuelles vers une source d’aide en cohérence avec leurs besoins afin qu’elles puissent entrer dans un processus de reconstruction ;
- Travailler à la sensibilisation et à la prévention auprès des églises et œuvres chrétiennes et collaborer avec elles pour réduire l’incidence des violences sexuelles dans ce milieu.
Concrètement, comment cela se passe-t-il ?
- Pour ce qui est de l’orientation vers des sources d’aide : les concerné·es se rendent sur le site Internet (www.dignity.ch), cliquent sur l’onglet « Besoin d’aide », prennent contact via une adresse mail et sont ensuite redirigé·es vers des personnes formées dans le suivi des victimes de violences sexuelles qui adhèrent à la vision et aux valeurs de l’association : des psychologues, des art-thérapeutes, des centres de relation d’aide – qui représentent la majeure partie des partenaires actuels – etc.
- Pour ce qui est de la sensibilisation et prévention : cela passe par la création d’outils de sensibilisation et de prévention adaptés au milieu chrétien (à titre d’exemple, un livret pédagogique accompagnant le film est en train d’être créé), ainsi que par l’organisation d’événements stimulant la réflexion autour des violences sexuelles.
L’association est construite sur des valeurs et une éthique chrétiennes. Comme le souligne Margarita : « La foi est le canal que Dieu a choisi pour nous laisser libres de l’inviter à nous rejoindre, là où personne d’autre ne peut le faire. La foi est une clé pour ouvrir la porte du miraculeux où l’Esprit de Dieu restaure, apaise et console. La foi n’est pas garante de guérison, mais de restauration. Dieu désire cheminer avec nous. »
Si l’association voit officiellement le jour le 29 juin 2023, à la Sarraz, c’est le 8 juin 2024, lors de l’avant-première du film « Dignity : de l’ombre à la lumière » qu’elle est rendue publique. Cet événement, qui a lieu au cinéma du Pathé-Flon à Lausanne, attire plus de 400 personnes des quatre coins de la Suisse romande. La projection du film, réalisé par Margarita et Estelle, est accompagnée d’une présentation de l’association, d’une table ronde avec les intervenant·es du film et de danses de la troupe « Simra-Dance ». Cette soirée est le coup d’envoi du film, mais aussi l’opportunité de dire aux chrétien·nes de Suisse romande que l’association Dignity existe et qu’elle n’attend plus qu’à collaborer avec les Églises et œuvres chrétiennes de toutes dénominations pour qu’un changement de culture s’opère dans la gestion des situations de violences sexuelles.
Depuis l’avant-première, le film a été projeté dans deux autres cinémas, à Vevey et à Aigle (la dernière projection de l’année est prévue à Neuchâtel, le 22 novembre, et d’autres sont déjà programmées pour 2025). À chaque projection, des centaines de personnes ont été au rendez-vous, certaines ayant subi des violences sexuelles et d’autres souhaitant avoir des outils pour mieux accompagner les concerné·es. Grâce à ces différentes projections et à la visibilité gagnée par l’association Dignity, une vingtaine de personnes a déjà pu être dirigée vers une source d’aide. Plusieurs femmes ont même réalisé qu’elles avaient subi des violences sexuelles en visionnant le film.
L’accueil positif du film et les demandes régulières de collaboration des églises et œuvres chrétiennes semblent témoigner d’une volonté grandissante des chrétien·nes à créer des espaces de discussion autour du sujet des violences sexuelles et à se former dans ce domaine. Cette ouverture progressive n’est pas que le fait de Dignity, elle s’inscrit dans un mouvement plus large, avec notamment l’élaboration et le lancement, par le Réseau Évangélique Suisse (RES), en 2022, d’une charte, intitulée « Ensemble contre les comportements transgressifs », visant à prévenir l’exploitation sexuelle et les abus de pouvoir dans les églises et les œuvres chrétiennes.
En conclusion, il est vrai que l’ampleur des violences sexuelles peut donner le vertige, mais une clé réside dans le fait de venir d’abord en aide aux personnes qui se trouvent dans nos familles et nos églises. Comme le dit si bien Mère Teresa : « L’amour commence par prendre soin des plus proches, ceux de la maison. »
Pour en savoir plus : www.dignity.ch
Auteure : Lisa Noa Zbinden
Photo : Rhamely sur Unsplash
Références
[1] Margarita Fugger-Heesen, psychologue, danseuse, fondatrice de l’association Dignity et co-réalisatrice du documentaire « Dignity : de l’ombre à la lumière »
[2] Margarita Fugger-Heesen

