Spiritualité

Affaire Pelicot (2) : Du nouveau sous le soleil !

Cet article s’inscrit dans le thème du mois de novembre que nous consacrons à la sensibilisation face aux violences sexuelles, conjugales et sexistes.


Résonance millénaire – Livre d’Esther, ch.1

J’ai comparé ici le désir de domination conjugale d’un français « moyen » à celui de Xerxès, roi de Perse en 483 av. J.-C.

Dans l’affaire Pelicot, procès très médiatisé, 83 hommes sont invités dans une chambre conjugale pour violer une épouse droguée, inerte, insultée.

Trahison totale

Dans l’affaire Xerxès, une reine est priée d’exhiber sa beauté lors d’un banquet, vraisemblablement en état de nudité.

Humiliation, mise en danger

Ces faits se déroulent dans deux contextes culturels, géographiques, et historiques très éloignés l’un de l’autre.

Pays moderne où l’égalité homme-femme est garantie par la loi.

Empire de l’antiquité où l’homme exerce de droit une autorité patriarcale.

Ces affaires ont en commun la volonté d’un homme de transformer une femme en jouet sexuel à disposition de l’égo masculin.

Perversion

Pouvoir

Accepter le statu quo ?

Qui pouvait arrêter Xerxès dans son élan ?

Moi, Xerxès !

Sa parole fait loi dans tout l’empire, même quand il est en état d’ébriété.

Vous avez vu ma splendeur, bu mon vin

Ses nobles conseillers ? Tous ivres.

Un des sept eunuques responsables du harem du roi ? Ce serait enfreindre le protocole en vigueur dans la citadelle de Suse, au risque de sa vie.

J’offre volontiers ma reine à l’admiration de vous tous

Je suis l’homme par excellence

L’alpha

La reine est à l’intérieur, dans l’ombre fraîche du palais, à l’abri des regards masculins, comme cela se doit. Elle donne un banquet pour les épouses des nobles et des notables.

Les voix fortes et les rires de ces hommes ivres, augmentant en volume de jour en jour, pénètrent par les fenêtres du palais.

Les eunuques – tous nommés, tels des accusés pour complicité – transmettent à la reine l’ordre insolite de venir défiler devant la foule. Elle vit un moment de sidération lorsqu’elle réalise ce que le roi, son mari, lui demande. Son cœur bat à cent à l’heure. Ses servantes aux yeux inquiets écarquillés accourent pour lui brosser les cheveux, la parfumer.

Chacun, chacune sait que ce n’est pas le protocole habituel. Pourtant, Xerxès est habituellement très attaché au moindre détail.

Je suis ta reine

Cette position d’honneur est éprouvante. Choisie pour sa beauté, elle a été préparée, dressée, moulée pour ce rôle. Le chapitre 2, en détaillant l’expérience d’une jeune vierge juive arrachée à sa famille et introduite dans le harem royal, éclaire rétrospectivement le protocole de l’époque.

Je me fige quand tu passes la porte
Lourd à porter, ton regard
Cette existence me pèse
Pleine de larmes
Je suis ton esclave

Et là, subitement, il y a du nouveau dans la citadelle de Suse !

Je suis Vashti et je n’en peux plus

Une onde de choc dans le royaume de Perse ! Du jamais vu – quelque chose de nouveau sous le soleil.

Tu m’appelles Vashti mais je ne veux plus

Dépersonnalisée, obligée d’échanger son vrai nom en faveur d’un nom d’origine perse.

Tu m’appelles mais je dis :

NON !

Ce jour-là, elle décide pour elle-même.

« Mais la reine Vashti refusa de venir quand les eunuques lui transmirent l’ordre du roi. Le roi fut saisi d’une grande colère, d’une fureur dévorante. » (v. 12)

La colère quand on n’obtient pas ce que l’on veut caractérise les gens pervers et narcissiques. Par la répétition, l’auteur biblique signale un réel danger. Car la reine vient de priver Xerxès d’un moment d’intense satisfaction et de gloire.

Elle vient de l’humilier… publiquement… devant tous les hommes de Suse !

Pour reprendre cette phrase phare des médias à propos de l’affaire Pelicot :

la honte change de camp !

L’auteur biblique insiste sur l’humiliation par une femme des grands de l’empire Perse, ce peuple ennemi qui a subjugué les nations, déporté des populations, y compris le peuple d’Israël.

« Le roi s’entretint avec les sages qui avaient la connaissance des temps [ …]  Karshena, Shétar, Admata, Tarsis, Mérès, Marsena, Memoukân, les sept princes perses et mèdes, familiers du roi, qui occupaient la première place dans le royaume. Selon la loi, que doit-on faire à la reine Vashti qui n’a pas exécuté l’ordre du roi Xerxès … ? » (vv. 13-15)

L’auteur s’en réjouit, les nomme un à un.  

Elle vient d’humilier… publiquement… tous les hommes de Suse… !

Même la peur change de camp !

« La faute de la reine Vashti n’atteint pas seulement le roi, mais aussi tous les princes et tous les peuples dans toutes les provinces du roi Xerxès. […] Maintenant, les princesses perses et mèdes qui auront appris le refus de la reine tiendront le même langage à tous les princes du roi, d’où mépris et colère ! » (vv. 16-17)

C’est la panique !

Ils risquent… le mépris de leurs épouses…

une crise de la masculinité…

Ces princes-conseillers cherchent une stratégie pour contrer cette onde de choc sociale qui fera trembler jusqu’aux lointaines limites de l’empire. Ce grand danger « féministe » nouveau sous le soleil :

les femmes veulent être traitées comme des personnes à part entière !

Pour protéger leur orgueil fragile, ils décident de déposer la reine Vashti et en choisir une nouvelle. Ainsi :

« … dans tout son royaume – et il est vaste ! – toutes les femmes honoreront leur mari, du plus grand au plus petit … » (v. 20)

Une icône féministe ?

Le refus de la reine de s’exposer en public apparaît comme un acte subversif envers l’ordre social patriarcal. Sa détermination face à la déshumanisation fait penser à Gisèle Pelicot refusant de porter « la honte » de ce qui lui a été fait en secret, réclamant même que les vidéos de ses viols ignobles sous soumission chimique soient diffusées en public.

Même si les circonstances sont totalement différentes, toutes deux s’efforcent de faire respecter leur autonomie, leur personne, leur droit au consentement.

Si on qualifie Gisèle Pelicot « d’icône féministe », ne pourrait-on pas en faire autant pour la reine Vashti ?

Ce serait un langage bien anachronique, bien entendu, pourtant on y discerne les mêmes éléments, le même défi au patriarcat.

« le roi […] envoya des lettres dans toutes les provinces royales, à chaque province dans son écriture, à chaque peuple dans sa langue, pour que tout homme soit maître chez lui et qu’il parle sa langue maternelle. » (v. 21)

Il agit pour avertir une révolution sociale en affermissant le patriarcat. La dimension sociale et politique de l’Affaire Xerxès est bien soulignée par la concession faite aux hommes déportés : le droit de parler leur langue maternelle dans leur propre « empire ».

Que signifie l’affaire Pelicot ?

Que les médias évoquent un « procès de tous les hommes » peut se comprendre devant l’horreur des faits, et par le fait que les 51 accusés – filmés en train de violer la victime – ressemblent au voisin.

Mais ce n’est pas juste envers les hommes pour qui le viol est un acte odieux et qui n’hésitent pas à le condamner avec fermeté.

Les violeurs de Mazan n’ont pas traqué leur victime dans une sombre allée à minuit… mais ils ont investi un site « facilitateur d’ […]actes de pédocriminalité, de proxénétisme, de prostitution, de viols, de vente de stupéfiants, de guet-apens, voire d’homicides ».[1] Pas si banal, espérons-le.

Les médias s’interrogent sur le patriarcat. Cela fait sens, car il s’agit d’un système qui construit et influence les attitudes et les croyances.

Cela ressort par les excuses abjectes de certains accusés, que « le mari avait donné la permission ».

Plus subtiles que les actes, les croyances et les attitudes peuvent conduire à banaliser ou minimiser le viol, à blâmer la victime.

Les femmes aussi peuvent participer du patriarcat : plusieurs épouses et partenaires défendent leur conjoint accusé dans l’affaire Pelicot.

Que dit la Bible ?

Historiquement, les commentateurs bibliques ont eu tendance à critiquer Vashti pour sa désobéissance à son époux (et à louer Esther pour son apparente « soumission »). Cela est simpliste.

L’auteur du livre d’Esther se saisit de l’exemple de Vashti pour ridiculiser l’empire dominateur fragilisé par les femmes et tremblant devant elles. Sans vouloir introduire un point de vue « féministe » anachronique, sous la plume de l’auteur biblique, nous découvrons une femme courageuse et juste. Grâce à elle, le trône sera libéré pour Esther, qui sauvera son peuple d’un génocide.

Ainsi, Vashti participe au plan de Dieu et se défend contre ce que l’on appelle aujourd’hui « une masculinité toxique », dépourvu de maîtrise de soi et de sagesse.

Le texte biblique de Genèse 3 pointe de manière explicite la réalité de la domination masculine en l’attribuant au péché.

Le(s) crime(s) de Dominique Pelicot ont été découvert lorsqu’il est pris filmant sous la jupe d’une femme au supermarché – un geste absolument minable (et, finalement, ridicule).

Devant l’affaire Pelicot, avec ses nombreux accusés, dont au moins un s’est qualifié « d’abruti »,

devant le courage et la dignité de la victime, qui prend sur elle pour que l’on en finisse avec la culture du viol,

on se pose la question suivante :

à qui, véritablement, le péché a-t-il dérobé son humanité ?


Référence

[1].« La fermeture judiciaire du site COCO.GG : un exemple qui fera date » , Myriam Quéméner, le 8 juillet 2024 à 16:32 https://www.leclubdesjuristes.com/justice/la-fermeture-judiciaire-du-site-coco-gg-un-exemple-qui-fera-date-6516/

© Victoria Declaudure, novembre 2024

Victoria Declaudure a été membre de l'équipe pastorale de l'Eglise Vie Nouvelle (Saumur) pendant 17 ans avant de rejoindre celle de l'Eglise Evangélique d'Angers. Titulaire d'un master en théologie, elle est l'auteur de plusieurs articles ainsi que du mook 'Pionnières du XXième siècle, le ministère oublié des femmes pentecôtistes françaises 1932-48'

2 comments on “Affaire Pelicot (2) : Du nouveau sous le soleil !

  1. M.Rose

    Bonjour,
    magnifique plaidoyer !
    « Il n’y a rien de nouveau sous le soleil et il y a du nouveau sous le soleil !!! »
    C’est un balancement incessant dans l’histoire des droits des femmes.
    Depuis la sortie du jardin d’Éden , il y a toujours eu des femmes pour se rebeller
    contre leur sort, des icônes, mais suivi de la réaction.
    Aujourd’hui même, alors que cette cause avance dans le monde, on voit des choses étonnantes : une régression incroyable en Afghanistan, des fillettes au voile intégral chez les fondamentalistes juifs,
    le retour exclusif à la maternité chez des sectes catholiques, de la puissante « virilité ». Dans le pays le puissant du monde, la revanche des misogynes, du » mâle triomphant » est éclatante et des chrétiens (hallucinant!) soutiennent un homme aux mœurs grossières et affichant sans complexe son mépris des femmes !
    « Pour en finir avec la culture du viol  » ? C’est ce qu’il faut viser et combattre bien sûr, mais seul le retour du Christ mettra fin à toutes les injustices, rien n’est définitivement acquis.
    Et il faudra encore beaucoup de femmes comme vous pour manier la plume avec art
    pour toucher les consciences enténébrées.
    MERCI

    • Victoria Declaudure

      Bonsoir, M.Rose, et merci pour votre commentaire

      ( … Je partage votre étonnement concernant cet engouement « hallucinant »… Il a traité sa rivale politique de ‘personne avec un QI bas’ !? mais c’est loin d’être sa pire remarque. J’ai vu qu’il a été incapable d’évoquer le moindre verset de la Bible lors d’un entretien… )

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