Spiritualité

Un nouveau jour au bord du puits

Dans la rubrique Spiritualité, nous revisitons régulièrement le récit puissant de la rencontre entre Jésus et la femme samaritaine dans le quatrième chapitre de l’Évangile de Jean.

Ce récit fondateur se tient côte à côte de celui du chapitre précédent. La rencontre en tête-à-tête entre Jésus et Nicodème, un pharisien et dirigeant juif important, a lieu sous le couvert de la nuit. La femme samaritaine est anonyme mais rencontre Jésus en plein jour, et durant leur conversation les « secrets » de sa vie « mouvementée » sont exposés.

À ce stade, aucun changement n’est évident chez le spécialiste de la loi – mais la conversation de Jésus avec la Samaritaine transforme non seulement elle, mais encore la ville où elle habite. 

La Samaritaine a bien souvent été présentée comme une femme « pécheresse » et de « mauvaise vie » par les prédicateurs et les commentateurs – comme si elle était forcément responsable de sa situation.

Je la présente ici selon les traits de caractère qui ressortent de sa conversation avec Jésus, et selon ce que Jésus dit du divorce dans le Nouveau Testament (par exemple dans Mt 19 : 8-9), pour explorer ce qui a pu être la véritable histoire de sa vie. Je ne présente donc pas le déroulement de la conversation, et je choisis de prendre un peu de liberté.

Il me semble qu’il s’agit d’une femme étonnante !

Il fait plus chaud que jamais, en cette fin de matinée. Il ne reste qu’un fond d’eau dans la jarre.

                                                                      ∞

Je me suis réveillée de bonne heure, déjà couverte d’une fine couche de sueur. Les odeurs du repas d’hier soir, et de la nuit, stagnent dans l’air, dans mes narines. Délicatement, je me dégage du bras lourd et possessif jeté à travers mon corps, et comme d’habitude, je me hâte de monter sur le toit.

Là-haut, chaque matin, je respire à nouveau, profitant de la faible brise. Ici, nous sommes loin de la mer à l’ouest, de la grande rivière à l’est, et le soleil d’été sait être un maître intolérant. Il faut savoir profiter de la moindre fraîcheur. 

L’aube grise est déjà sans nuage et j’admire l’éclat abricot et grenadine qui précède le soleil levant. Quelle beauté ! Elle remplit mon cœur et mes yeux de larmes… 

O Dieu… pourquoi cela ne dure-t-il qu’un instant… insaisissable comme l’eau coulant entre mes doigts… si fugace… 

Mais je te le jure, Seigneur, je suis reconnaissante, car chaque matin, j’ai l’assurance que tu es là.

Je le crois, et je cueille chaque lever du soleil comme une perle à enfiler sur un long collier de perles. C’est la seule chose dans ma vie qui ne varie pas depuis mon enfance, et sur laquelle je peux compter. 

Le jour nouveau. 

Longtemps, longtemps, j’avais conservé l’espoir. Quand cela n’allait pas, à chaque déception, je m’exhortais : le soleil se lève chaque matin de chaque mois, il y a une multitude de possibilités pour que la vie démarre.

Je me consolais avec les histoires de Sara, de Rébecca, de Rachel… des femmes stériles enfin bénies. Un jour, elles se sont réveillées et au lieu de recevoir une petite perle grise, précieuse mais sans couleur, elles ont découvert une perle aux couleurs multiples, comme l’intérieur scintillant d’une coquille ramassée sur la plage lointaine.

Je porte toujours avec moi une telle coquille – celle que mon premier mari avait glissé dans ma main pour accompagner ses mots doux dans mon oreille. Cette coquille colorée, je l’ai prise pour une promesse, comme l’arc placé dans le ciel pour Noé.

Tu vois, Seigneur, je lui serais restée fidèle… si seulement il me l’avait permis…

Le jour où il m’a donné la lettre de divorce, c’était comme s’il m’avait poignardée… ma respiration a été coupée, la pièce s’est mise à tournoyer, je me suis évanouie. Dans les heures, les jours qui ont suivi mon retour honteux dans la maison de mon père, où je me suis cachée dans le coin le plus sombre, j’ai cru que mes larmes ne finiraient plus.

J’ai discerné une déception profonde dans les yeux de mes parents, j’ai vu apparaître le dégoût dans les yeux de mes frères, naître le mépris dans ceux de mes sœurs… à chaque fois qu’on lançait un regard vers moi, mes joues flambaient.

J’ai vécu ce même scénario cinq fois en tout… 

Tu es belle, me disaient mes quatre prochains maris. Trop belle pour que Dieu ne bénisse pas notre union par une descendance nombreuseNous irons au Mont Garizim offrir des sacrifices.  

Longtemps, oui, longtemps, j’ai conservé l’espoir. À chaque mariage, je m’exhortais : tu vois, le soleil se lève chaque matin, c’est un nouveau départ dans ta vie. 

Je me surprends à croire encore, chaque matin quand le soleil chasse la nuit, comme un rideau s’ouvrant sur de nouvelles possibilités. Si je tombais enfin enceinte, je deviendrais assurément une épouse légitime. Dieu a béni Noé et sa femme, ses trois fils et leurs femmes, tous les animaux en couple refugiés avec eux dans l’Arche…

Il est le Dieu qui donne la vie !

O Dieu – ne veux-tu pas m’attribuer un fils, comme celui que tu avais attribué à Eve, notre mère, même après que Tu l’aies chassé du jardin ?

Car quelle faute ai-je commise ?

Ma mère disait souvent : Tu parles tropma fille. Baisse tes yeux et arrête de poser des questions. Ton regard est trop direct.

Quand mon père et mes oncles, mes frères et mes cousins parlaient de la Torah, il fallait que je me taise… je me mordais la langue en écoutant leurs discussions passionnantes, tandis que je pétrissais le pain, préparait le repas.

Mais la fidélité des hommes, je n’y crois plus. C’est un mirage, comme quand la chaleur de l’air me fait voir des flaques d’eau inexistantes sur les chemins poussiéreux qui mènent à l’oliveraie, à l’aire de battage, au puits. 

Et je crois comprendre que les eaux du Déluge étaient les larmes des femmes répudiées. 

Bientôt, un filet d’or liquide apparaît sur les montagnes à l’est. Le jour nouveau. Le signal pour que je tende l’oreille. Là sur le toit de la maison, je suis cachée par le linge presque sec qui flotte doucement dans la brise. Je suis invisible. C’est le fin lin de ma dot, que j’ai conservée. Je le garde précieusement, car il me rappelle la valeur que l’on m’attribuait autrefois. Seul mon premier mari avait les moyens de porter des habits égalant ceux que je tenais de ma famille d’origine. 

Les voilà, fidèles au rendez-vous.

En tendant l’oreille, j’entends la voix des voisines allant au puits, profitant de cette fraîcheur matinale pour chercher de l’eau. Comme un fantôme je hante ces bribes de conversations. Je bois les détails de la vie du village : quelle dispute a été réglée, qui se marie, qui est enceinte, quel enfant est tombé malade, quel mari n’est pas raisonnable, quel mari fait des cadeaux ou dit des mots doux. Je soupire après ces échanges, les blagues, les rires. Je ferme les yeux et imagine que ces mots amicaux me sont destinés.

Comme tous les matins, cela ne dure que quelques minutes.

Sur quoi je redescends dans l’ombre de la maison pour préparer le repas pour l’homme veuf qui m’a prise chez lui. Son désir est lourd à supporter, mais cela prouve au moins que je suis encore vivante. Il m’apporte des figues fraîches, parfois même une poignée des fleurs sauvages. Je vois une certaine fierté dans ses yeux quand je l’accompagne dehors, vis-à-vis des voisins. Je veille à rester propre, à astiquer la maison, même si elle n’est guère mieux qu’une cave… Je ne rougirais pas de sa propreté si une de mes sœurs daignait me rendre visite…

Ai-je tort, O Dieu, de me croire mieux que les linges que j’utilise pour garder le sol propre… ?

Ai-je tort de croire que le soleil qui se lève chaque matin est un message d’espoir ?  Qu’un nouveau départ, cela peut arriver, après la nuit, après le déluge des larmes ?

                                                                             ∞

Il fait plus chaud que jamais, en cette fin de matinée. Je dois chercher de l’eau, y aller seule, sans amie. Les femmes du village ne veulent pas s’associer à moi. Pour elles, je suis maudite, comme la terre était maudite par Dieu après la Chute. 

J’ai chaud, et malgré moi, je me sens sale. Le chemin passe entre les vignes et les oliviers, puis traverse un terrain rocheux, sableux, vers le puits de Jacob, notre ancêtre. La jarre vide sur ma tête donne un peu d’ombre. J’ai soif. Il faut continuer à marcher. Le puits ancien est très profond. Le seau est lourd. Il faut persévérer pour le remonter. Mes mains autrefois douces sont durcies par la corde. Je sens une perle de sueur sur ma lèvre supérieure.

Et je n’y résiste pas. Ce premier seau d’eau, que j’ai puisé par la seule force de mes bras, sera pour moi seule !

J’y bois longuement… 

Merci, O Dieu, cette eau est remarquable, fraîche ! Elle désaltère mon corps assoiffé. De quelle montagne ruisselle-t-elle, purifiée par sa traversée du rocher poreux ? Vient-elle de la neige pure qui tombe en hiver sur les hauteurs ?

Cette eau bienfaisante dégouline le long de mon cou. J’y trempe mes mains, mes avant-bras, j’y plonge ma tête, mes cheveux… 

Et maintenant, je dois faire les frais de cette impétuosité, recommencer à puiser, ressentir la douleur des muscles dans mes bras, mes épaules, remplir la jarre pour les besoins de la maisonnée, sentir son poids écraser mon épine, comme s’il voulait me presser sous terre.

Je dois ressembler à un rat à moitié noyé, mais il n’y a personne pour me voir ainsi. Mes voisins, mes voisines, tous font la sieste, se protègent de la chaleur de midi, de la dureté du soleil à son zénith. 

Je remets sur la tête le linge mouillé qui me gardera au frais et protégera quelque peu mes yeux de cette lumière éblouissante …

Je me penche vers la jarre, prête à la hisser sur ma hanche, mon épaule.

 « Donne-moi à boire. » 

Je sursaute comme un rat apeuré. La voix masculine qui me parle est empreinte de douceur. Je cligne des yeux, et j’aperçois, en contre-jour, une figure assise, simplement, au bord du puits.

Son accent m’indique qu’il s’agit d’un Juif.

Pourquoi s’adresse-il à moi, une femme samaritaine ? Ne craint-il pas de se contaminer en buvant l’eau de ma main ? Que fait-il ici à Sychar en Samarie ? Je ne pense pas que ce soit un homme comme les autres.

Qui est-il ?

O Dieu… est-ce aujourd’hui le jour que j’attends depuis si longtemps ?

Le jour d’un nouveau départ ?

Victoria Declaudure a été membre de l'équipe pastorale de l'Eglise Vie Nouvelle (Saumur) pendant 17 ans avant de rejoindre celle de l'Eglise Evangélique d'Angers. Titulaire d'un master en théologie, elle est l'auteur de plusieurs articles ainsi que du mook 'Pionnières du XXième siècle, le ministère oublié des femmes pentecôtistes françaises 1932-48'

1 comment on “Un nouveau jour au bord du puits

  1. Rose-Marie Erb

    Merci pour cet excellent essai de tenir compte de la situation sociale et juridique de cette femme de Samarie. Au lieu de la discriminer et préjuger d’emblée « mauvaise » femme « fautive » alors qu’on ne tient pas compte de son incapacité juridique de femme.
    Non, jamais la haute lutte du féminisme n’était passée par chez elle.
    Non, il ne s’agitait pas d’une Parisienne de 2024 qui depuis … 3 générations, tout de même, peut demander le divorce, un n° de sécurité sociale, un chéquier, un domicile à soi, etc…
    Jésus, lui, connaissait son contexte dominé par le machisme ambiant et lui dédie son plus long entretien retenu dans le Nouveau Testament.

    Il est temps de « réhabiliter » la Samaritaine, de lui faire nos excuses et en exégèse lui préserver son contexte social contemporain qui votait et décidait pour elle. Pensons seulement aux conditions de nos soeurs en Afghanistan…!

    RME

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