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Lettre ouverte aux anciens de mon Église complémentarienne, dans un pays d’Afrique australe

Avant de se former à la relation d’aide, Véronique Nicholson a travaillé dans le secteur du développement international et a vécu en expatriation pendant 15 ans. Elle partage avec son mari une passion pour les questions de justice. 

J’écoutais le pasteur prêcher avec avidité. J’avais 16 ans et étais en plein questionnement sur mon avenir. Je me souviens encore clairement de la pensée qui m’a animée en cet instant. « Pourquoi ne pas étudier la théologie finalement, c’est passionnant ! » L’éclair s’est immédiatement éteint dans mon esprit : « A quoi bon, en tant que femme, je ne pourrais même pas prêcher ». 

J’ai grandi dans une tradition complémentarienne affirmée qui voit les hommes et les femmes comme des égaux au niveau de leur valeur mais défend des rôles distincts et une relation d’autorité des hommes sur les femmes. Pendant un certain temps, j’ai défendu cette approche avec beaucoup de conviction auprès de proches nouvellement convertis, croyant au fond que c’était ainsi que Dieu établissait les rôles entre les sexes pour notre bien, destinés à vivre en harmonie parfaite lorsque nous suivions pleinement son plan créateur.

Cependant, plus je questionnais ces passages qui laissent place à cette compréhension particulière, plus je luttais. Je me suis alors résolue de ne pas me positionner, que cela resterait incompréhensible sur terre, parce que je ne parvenais pas à faire pleinement sens de cette question à la lecture des textes bibliques et avec l’interprétation que j’en recevais. J’ai accepté que le débat ne revêtait pas d’importance car il était non essentiel pour ma croissance spirituelle. Avec le recul, je réalise qu’en reléguant la question au second plan, j’ai fait le choix de la politique de l’autruche par confort intellectuel. Je suis convaincue aujourd’hui du contraire. En effet, cette conversation est absolument nécessaire et primordiale, car ce que nous en pensons a des implications très pratiques sur la façon dont nous vivons en tant qu’hommes et femmes dans ce monde et dans l’église.

Je ne suis plus satisfaite de l’argument selon lequel nous vivrions tous harmonieusement si nous appliquions parfaitement les principes de Dieu, lorsque le débat concerne la nature même de ces principes. Ma progression a été motivée par le désir de lire les écritures honnêtement, sans chercher à y trouver les réponses que je voulais mais vraiment à découvrir le plan de Dieu véritable. La proposition égalitarienne s’est progressivement imposée comme étant absolument cohérente, reflétant au plus juste aussi ce que je comprends de la nature de Dieu. Je suis personnellement en train de redécouvrir la vérité de Dieu pour ma vie en tant que femme, ce qui est une réflexion très fraîche et libératrice. J’ai aussi été conduite à réexaminer comment le fait d’avoir grandi avec cette compréhension complémentarienne avait eu un impact sur ma vie.

Je ne vais pas développer les arguments théologiques ici. Je voudrais cependant souligner pourquoi je ne peux plus ignorer ce débat malgré sa complexité apparente sur le plan théologique.

Je suis consciente que, venant d’une culture non africaine, ma contribution peut être écartée parce que je suis prête à remettre en cause une idée très ancrée dans une société patriarcale (bien qu’il y ait quelques similitudes compte tenu de mon propre milieu d’origine familial et religieux plutôt conservateur). Cependant, ma foi remet régulièrement en question mes propres croyances culturelles parce que Jésus est venu pour changer les choses pour le mieux. Ses idées étaient à l’encontre de la pensée et de la culture dominantes de son temps, et c’est ce qui a fait de lui un leader si inspirant. Je crois que suivre radicalement Jésus signifie être ouvert à reconnaitre ce qui est culturellement acceptable dans sa vie qui pourrait ne pas refléter réellement son caractère.

  • Tout d’abord, en défendant la position égalitarienne, je revendique toute l’étendue de la liberté que Jésus m’a donnée en tant que femme. Si la position d’autorité des hommes sur les femmes est le résultat de la chute alors cela ne s’applique plus sous la nouvelle alliance. De ce fait, je peux célébrer pleinement les différences entre les hommes et les femmes qui ne sont pas liées par un ordre hiérarchique. Dans une relation parfaitement régénérée, il n’y a pas besoin d’autorité d’une personne sur l’autre au sein du mariage. Nous pouvons organiser nos relations en fonction des dons individuels plutôt que de les déterminer en fonction du genre. Il s’agit d’une vraie collaboration sur un pied d’égalité. De plus, mon mari n’est pas plus responsable de ma progression spirituelle que je ne le suis de la sienne, ce qui est pleinement responsabilisant pour moi et libérateur pour lui. Nous sommes avant tout directement redevables vis-à-vis de Dieu. 
  • Si l’image complète de Dieu est à la fois masculine et féminine, les deux perspectives doivent être incorporées dans la direction et l’enseignement au sein de l’Église sinon elle s’en retrouve amputée. En mettant leurs dons à profit pour l’église, les femmes dotées de capacité de leadership, de sagesse et d’une aptitude à l’enseignement (pas seulement dans un cadre restreint) peuvent contribuer dans la pleine mesure de leurs capacités en y incorporant leur expérience personnelle de femme. Encore trop souvent lorsque nous avançons sur ce terrain mouvant, nous pouvons être cataloguées de « revendicatrices » ou « rebelles » ce qui est intimidant, et le statu quo est souvent plus confortable. Mais je souffre de ne pas entendre plus de femmes prêcher parce que je voudrais connaître leur point de vue avec leur perspective propre. Je souhaite que les femmes soient représentées dans le conseil des anciens car elles apportent un regard différent, bénéfique pour l’ensemble de l’Église. 
  • J’entends qu’il est parfois difficile d’identifier de nouveaux responsables dans certaines églises dont les assemblées sont composées d’une proportion plus élevée de femmes que d’hommes, alors que les hommes sont comparativement surreprésentés au niveau des fonctions de responsabilité.  Par ce fait, la possibilité d’un leadership de qualité s’en trouve affaibli. Par ailleurs, sans remettre en question la qualité de beaucoup de nos orateurs hommes, il faut reconnaitre que certains se retrouvent en position d’enseignement pour combler un manque de vocation, sans pour autant en avoir la compétence. Comment ne pas déplorer les vocations d’enseignement étouffées chez des femmes, faisant écho à ma propre expérience, et qui représentent un manque à gagner énorme pour l’Église ? 
  • Mis à part certaines positions extrêmes, les mouvements féministes ont largement contribué à une évolution positive des mentalités. Toute forme de discrimination est illégale dans les sociétés occidentales. Pourtant de manière diffuse, l’idée que certaines professions ou rôles conviennent mieux à un genre plutôt qu’à un autre persiste. La notion d’identité reste fondée sur les apparences physiques, résultat d’influences sociétales insidieuses et bien réelles. Peu importe le degré de protection que nous offrons à nos enfants et en particulier à nos filles, leur image et leur estime de soi, la nature des objectifs qu’elles se fixent sont affectés par la transmission de ces messages mensongers. La diffusion en augmentation exponentielle de la pornographie disponible pour un public de plus en plus jeune illustre et renforce cette idée de valeur intrinsèquement liée au potentiel de performance sexuelle. Par rapport à cette réalité, l’Église est justement le lieu idéal pour transmettre des valeurs contre-culturelles, en proclamant que nous ne sommes pas définis par ce que le monde dit que nous sommes et qu’il est possible de résister à ces influences
    L’Église est le lieu de prédilection pour expérimenter un modèle de vie différent basé sur une compréhension de notre identité fondée sur un autre paradigme. Le meilleur outil dont elle dispose repose sur l’exemple qu’elle peut véhiculer dans la nature des interactions au sein de la communauté et son mode d’organisation. Mais en parallèle, des messages s’adressant à nos filles et à nos femmes impliquant que « les fonctions d’autorité ne sont pas pour vous », conduisent au renforcement de croyances limitantes inconscientes quant à leur capacité et à leur vocation. Alors que plusieurs études montrent que les femmes seraient plus sujettes au syndrome de l’imposteur, ce qui affecte leur confiance en elle, au travail notamment, il est par conséquent impossible de sous-estimer l’impact de ce type de message communiqué dans les Églises qui appliquent une théologie complémentarienne. 

Ce débat nous conduit à réfléchir plus globalement sur la manière dont nous partageons notre foi avec nos entourages. La communication du message de l’Évangile fait partie intégrante de ce que nous sommes en tant que chrétiens et doit être au cœur de nos relations avec les autres en dehors de l’Église. La spiritualité est dans l’air du temps. La plupart de nos contemporains, y compris dans ce pays, n’ont pas de problème avec l’idée de Dieu, et sont même prêts à reconnaitre que Jésus était une personnalité incroyable. Trop souvent, les personnes avec qui je discute me parlent de la déception qu’elles ont vécue au travers de leur expérience d’Église (toutes dénominations confondues). Elles ne rejettent pas Dieu a priori, elles rejettent l’institution ecclésiale et avec, certains de ses enseignements, ce qui conduit par extension à leur rejet de Dieu. Leur expérience est celle d’une Église qui n’est pas en prise avec les réalités de leur vie et les problématiques de leur quotidien, se sentant trop souvent jugées pour ne pas rentrer dans les bonnes cases. 

Nous devons nous accrocher à l’essence de notre foi, à la nature immuable de l’Évangile du salut et nous ne pouvons en aucune manière diluer son message pour le rendre plus « attractif » ou acceptable car il en perdrait tout son pouvoir. Cependant, en toute humilité, nous devons continuer à remettre en question notre appréciation de certaines questions sur lesquelles nous aurions pu prendre une position ferme auparavant. Notre compréhension de Dieu reste tellement limitée et nous devons constamment laisser place à la redécouverte, qui passe, entre autres, par une lecture renouvelée des textes. Si nous le faisons, nous constatons que nous sommes passés à côté de quelque chose encore plus révolutionnaire et régénérant que nous ne l’avions réalisé.

Ces déclics sont le reflet de la puissance de renouvellement du Saint-Esprit en action dans nos vies. Quant à moi, plus j’avance sur l’étude de cette question, plus je mesure à quel point la bonne nouvelle est irrésistible et transformatrice pour les femmes et les hommes. Et j’espère que cette compréhension me donnera un entrain supplémentaire pour partager avec passion le message de Christ d’une manière qui soit aimante, accueillante, respectueuse et totalement pertinente pour mes contemporains.

Véronique NICHOLSON

servirensemble.com est le fruit de différents auteurs et c'est la richesse de ce blog. Vous trouverez le nom de cet auteur à la fin de l'article. Vos contributions sont les bienvenues, contactez-nous!

3 comments on “Lettre ouverte aux anciens de mon Église complémentarienne, dans un pays d’Afrique australe

  1. Sandrine Dewandeler

    WAW. Merci beaucoup pour cet excellent texte.

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  2. M.Rose

    Bonjour,
    on dit toujours que ce problème de la place des femmes est secondaire
    par rapport aux vérités fondamentales de l’ évangile.Je n’en suis plus si sûre
    car elle concerne la moitié de l’église et du monde , la théologie sur Dieu,
    le témoignage de notre crédibilité par rapport au monde et la pertinence
    de message de Jésus………..notre croissance personnelle……….ect

    Il est donc IMPÉRATIF de réfléchir honnêtement et de remettre en question ce
    qu’on a compris jusqu’à ce jour, comme l’a fait l’auteure de cette lettre jusqu ‘ à
    avoir une pleine et ferme conviction,et se rappeler que nous ne serons pas jugées
    par rapport à notre mari ou pasteur mais pour nous même, selon notre désir
    et amour de Dieu et de la Vérité.
    Par rapport aux femmes d’autrefois, nous sommes privilégiées avec ce site et
    tous les autres moyens mis à notre disposition pour réfléchir !

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  3. Claire Poujol

    Bravo Véronique et merci pour ce très bon texte que j’applaudis des deux mains !

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