J’ai constaté, dans un premier article, le « malaise » exprimé par certains chrétiens quant à leur identité masculine, mise à mal par les revendications « féministes ». J’ai proposé, entre autres, que mieux apprécier la teneur de ces discours permettait d’éviter des réactions peu propices à l’écoute dans la compassion.
Comme promis, nous posons un regard analytique sur l’adaptation télévisée très populaire (disponible sur Netflix) d’un roman « féministe » classique :
La Servante écarlate (The Handmaid’s Tale), de Margaret Atwood[1]
Le roman publié pour la première fois en 1985 a remporté des prix littéraires, et a toujours été réédité depuis. La série télévisée de Bruce Miller, également récompensée, a été diffusée à partir d’avril 2017.
L’histoire
Un violent changement de régime a eu lieu aux États-Unis ; désormais une grande partie du pays est connu sous le nom de « Gilead ». Instaurée par une secte religieuse, il s’agit d’une république théocratique, totalitaire et hiérarchisée.
La fertilité humaine est en baisse à cause de la pollution. Une jeune mère, June Osborne, est arrachée à son mari et à sa fille pour devenir « Defred », la Servante du Commandant Fred Waterford. Sa seule destinée est de porter son enfant, qui sera élevé par l’Épouse de ce dernier. Le couple, appartenant à l’élite du nouveau régime, possède aussi deux Martha pour les travaux domestiques.
June / Defred acceptera-t-elle ce destin cruel ?
Ou trouvera-t-elle un moyen d’y échapper ?
L’analyse : une « dystopie féministe »
Ce roman est perçu comme « dystopie féministe » avec raison, car Defred en est le personnage principal, et la narratrice. Nous sommes d’emblée invités à découvrir l’horreur et la brutalité de Gilead à travers son expérience.
Cela est très choquant : « âmes sensibles s’abstenir ». La mise en scène (de la série) est faite sans violence gratuite – mais, à mon avis, cela souligne de manière plus poignante encore la souffrance infligée volontairement.
Le viol reste le viol, même lorsqu’il suit le protocole strict imaginé par les concepteurs de Gilead.
Censuré !
Le roman a souvent été censuré aux États-Unis, retirés de programmes scolaires, et interdit dans d’autres pays. Il est actuellement interdit dans les États du Texas et d’Oregon, et tout récemment en Alberta, au Canada, pays d’origine de l’auteure.
Mais pourquoi ? Puisque ce n’est qu’une fiction… Il y en a tant d’autres avec des contenus choquants et horribles – et tant d’images filmées mettant en scène des crimes violents contre les femmes. Ceux-là ne sont pas censurés…
De toute évidence, le livre est vu comme étant réellement subversif.
Tout comme 1984 et La Ferme des Animaux de George Orwell. Ces critiques des régimes totalitaires ou communistes furent interdites en Chine, en Corée du Nord, et en Russie.
Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, dont le thème inclut le contrôle par l’état de la procréation humaine, a été interdit en Irlande – pays catholique avec beaucoup de familles nombreuses – et reste interdit dans les programmes scolaires aux États-Unis.
Si un contenu jugé trop « sexuel » peut être un motif raisonnable de censure au collège, La Servante écarlate dérange pour d’autres raisons.
Le roman est perçu comme s’attaquant à deux « sources d’autorité » : l’homme vis-à-vis de la femme (le patriarcalisme), et la Bible. Pas étonnant dès lors qu’il ait été parfois si mal reçu.
Un miroir féministe donc, qui renvoie une image pitoyable de la masculinité ?
Et du christianisme ?
À censurer et éviter à tout prix ?
Pas si vite avec les jugements !
Le roman est bien plus nuancé ! D’abord, au premier niveau, c’est une fiction : pourquoi un lecteur chrétien masculin se sentirait-il lésé par le fait que Margaret Atwood dépeint un régime qui brise les familles existantes et s’empare de toutes les femmes pour en faire des esclaves au service du régime ?
Une telle situation serait bien immorale et épouvantable.
Une première barrière à la lecture serait, bien évidemment, de renoncer à le lire parce que le titre ou le sujet n’attire pas, ou crée un préjugé.
Une deuxième barrière pourrait être le fait de se sentir d’emblée accusé, en tant qu’homme, plutôt que de scruter avec plus d’attention pour discerner le message que l’auteure veut transmettre…
Un constat inquiétant
L’élaboration de ce monde fictionnel par Margaret Atwood est originale, brillante, à glacer le sang ; et cela paraît bien dans la série Netflix.
Le récit fonctionne aussi bien, à mon sens, grâce à la sensation de dépaysement – quel est ce monde ? – qui crée un espace intellectuel et émotionnel pour capter toute l’horreur de la situation, en toute sécurité.
On est blotti chez soi dans son canapé quand on réalise que cela est le reflet du monde réel. Et en effet, comme Margaret Atwood l’explique elle-même, rien ne se passe dans le livre qui ne se soit déjà passé sur notre Terre (et des choses pires sont arrivées).
L’auteure s’est inspirée de l’histoire : régimes totalitaires du 20e siècle, puritanisme américain, et les actualités des années 80 : dictature communiste de Ceausescu en Roumanie, batailles pour les droits des femmes menées aux États-Unis, impact des produits chimiques toxiques sur la fertilité humaine et l’environnement, secte catholique focalisée sur la subordination des femmes, etc. ; et elle a créé le système politique à caractère religieux de Gilead qui se trouve au cœur de son roman.
Quelques éléments
En particulier, la manière dont Ceausescu a fait appliquer le Decret 770 (1968) sur l’accès à l’avortement a été un épisode particulièrement sinistre : retrait de la contraception à la vente ; suivi mensuel obligatoire de chaque femme par un gynécologue ; surveillance des maternités par la police secrète ; mutation de l’éducation sexuelle scolaire en endoctrinement.
Les conséquences ont été lourdes : un nombre de naissances doublé ; recours à l’avortement clandestin en hausse ; mortalité des femmes enceintes la plus élevée en Europe ; enfants handicapés et souffrant de malnutrition. Beaucoup de ces enfants furent relégués à ces « orphelinats » révélés par des photos « choc » après la chute du régime.
La secte catholique « People of Hope » (Peuple d’Espoir) prônait la subordination des femmes, séparait les adolescents de leurs familles, arrangeait les mariages, s’opposait au mouvement de libération des femmes. Le spectre de l’endoctrinement religieux a nourri la réflexion de Margaret Atwood en introduisant un élément absent des sociétés communistes, lui permettant de jeter une lumière inquiétante sur le frémissement de la « droite religieuse » dans les anciens États esclavagistes du sud des États-Unis.
Du côté canadien, le politicien Dave Nickerson suggérait que les familles « fassent un enfant à Noël » pour renverser la baisse du taux de naissance.
Margaret Atwood collectionnait de nombreux articles de journaux[2], avec toutes ces histoires, et bien plus encore, enracinant ainsi sa fiction dans une plausibilité inconfortable…
Plausible, prescient et prophétique ?
Lorsque Donald Trump retourna à la Maison Blanche en 2020 – 35 ans après la première publication du roman – les ventes ont explosé. Le « Et si… ? » de l’investigation littéraire dystopienne semblait se réaliser…
Gilead arrive… !
Cela va s’empirer… !
La « preuve » en est, aux yeux de beaucoup, la décision de la Cour Suprême de casser le droit constitutionnel à l’avortement (jusqu’à la 24e semaine de grossesse) établi en 1973 (le fameux Roe v Wade, considéré comme une pierre d’assise pour les droits des femmes). Actuellement, 41 États ont des restrictions quant à l’avortement, dont quatorze une interdiction totale (toutefois, pas au prix de la vie de la mère). 28 États imposent des interdictions selon la durée gestationnelle (entre 6 et 20 semaines) ou la viabilité de l’enfant. Certains de ces états admettent des exceptions dans des cas de viol ou d’inceste, quand la santé maternelle ou la santé du fœtus (encore jusqu’à une certaine durée) sont menacées[3].
Merci de me comprendre : mon propos ici n’est ni de défendre l’IVG, ni de juger.[4]
Simplement de constater ce thème essentiel : qui a autorité pour prendre une telle décision ?
Est-ce la femme enceinte, l’institution médicale, ou le « gouvernement » ?
Doit-on respecter la conscience d’autrui ?
Doit-on imposer sa conviction morale ou religieuse personnelle aux autres ?
Voilà où Margaret Atwood veut en venir :
Quel degré de contrôle un état doit-il avoir sur la vie de ses citoyens et de ces citoyennes ?
Margaret Atwood ne fait pas de l’avortement un élément central de la « biopolitique » de Gilead. Cela permet une lecture apaisée, non-polarisante, autour de cette question.
L’auteure est bien plus subtile.
En réalité, dans Roe v. Wade, la Cour Suprême statuait sur la constitutionalité des lois qui faisaient de l’avortement un crime, au regard des 1er, 4e, 5e , 9e et 14e amendements garantissant le droit à la vie privée.
Le thème du roman concerne l’appropriation par l’état des fonctions reproductives des femmes conduisant à des grossesses forcées pour le bénéfice de la société :
Giléad réduit les femmes à la seule fonction reproductrice.
Cela ressort dans ce passage où June Osborne, devenue de force une mère porteuse pour les Waterford, exprime sa dépersonnalisation :
Autrefois, je voyais mon corps comme un instrument, pour le plaisir, ou un moyen de transport, ou un outil pour l’accomplissement de ma volonté… Maintenant la chair s’organise différemment. Je suis un nuage, figé autour d’un objet central, en forme de poire, qui est dur et plus réel que moi et rouge incandescent à l’intérieur de son enveloppe translucide[5].
Violée, enceinte, destinée à être séparée de l’enfant à naître, June a été torturée, privée d’autonomie et d’avenir : elle n’existe quasi plus.
Déjà mère aimante d’une fille, Hannah, qu’elle avait eu avec son mari Luke, June est, à l’instant, psychologiquement dissociée de son propre corps et de la vie qu’elle porte.
À suivre !
© Victoria Declaudure, octobre 2026
Un autre article de Servir Ensemble sur la Servante écarlate est disponible ici.
Références
[1] Margaret Atwood, The Handmaid’s Tale, Virago Press, London, 1987
[2] https://www.penguin.co.uk/discover/articles/margaret-atwood-handmaids-tale-testaments-real-life-inspiration
[3] https://www.guttmacher.org/state-policy/explore/state-policies-abortion-bans
[4] L’histoire / l’éthique du sujet est trop vaste pour l’aborder ici.
[5] I used to think of my body as an instrument, of pleasure, or a means of transportation, or an implement for the accomplishment of my will . . . Now the flesh arranges itself differently. I’m a cloud, congealed around a central object, the shape of a pear, which is hard and more real than I am and glows red within its translucent wrapping – The Handmaid’s Tale) (traduit par mes soins)


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