Plaintes ?
Je suis interpellée par les plaintes, assez fréquentes désormais, des hommes chrétiens vis-à-vis d’une atteinte à leur « identité masculine », sujet d’actualité que Joëlle Sutter-Razanajohary est en train de traiter dans une série d’articles sur le blog.
Voici quelques remarques que l’on m’a adressées récemment :
« La défense des droits de femmes est faite d’une manière violente. » (un Français)
« Mon fils adolescent ne veut plus aller à l’école parce qu’il entend dire que tous les hommes sont des coupables. » (un Allemand)
« Ma femme me dit que je ne dois pas le dire après des millénaires de mauvais traitements infligés aux femmes, mais j’ai quand même le sentiment que les hommes sont les agressés aujourd’hui… » (un Étasunien)
Les perceptions de notre société occidentale « influencent-elles » l’Église ? Personne n’aime être critiqué ou dénoncé, questionné ou perdre ses privilèges.
Une certitude : les rôles changent
En effet, le rôle des femmes ayant évolué depuis plus d’un siècle, un réajustement des rôles masculins est inévitable.
J’avoue que, comme cette épouse chrétienne américaine, ces plaintes me paraissent exagérées.
98% des violences conjugales sont commises à l’encontre des femmes.
90% de victimes du trafic de sexe sont des femmes et des filles.[1]
Ce que les femmes ont subi depuis des millénaires n’est tout simplement pas « comparable » à ce qu’elles demandent de la part des hommes :
- Dialogue dans le respect
- Reconnaissance
- Justice pour des crimes commis
- Partage des responsabilités
- Collaboration réelle
« Qu’en pensez-vous ? », poursuivit mon interlocuteur étasunien. Je ne m’en suis pas aperçue toute de suite, mais sa persistance à me questionner m’a semblé être, finalement, une manœuvre pour me faire, un peu, honte.
Il est, en effet, difficile de compatir au « malaise » des hommes qui sont mis face à la réalité de la souffrance des femmes, de leurs revendications, et de leurs aspirations à une société plus juste.
Néanmoins, me suis-je dit, il s’agit de frères en Christ…
Alors, j’écoute.
C’est la réflexion de ce père chrétien allemand qui me touche. Il explique de surcroit qu’avec sa femme, ils ont intentionnellement modelé une relation de couple respectueuse, égalitaire et aimante.
Il est inquiet.
Alors si « nos » jeunes hommes sont ainsi pris dans une « guerre des sexes » qui fait des ravages dans notre monde, s’ils se sentent atteints dans leur identité et peut-être d’emblée suspects ou culpabilisés, il est urgent d’agir !
… il faut les éduquer !
… quitte à nous éduquer nous-mêmes d’abord.
Quelle réponse ?
Pour reprendre la formule, il ne faut pas être réactif, mais proactif.
Plutôt que de blâmer les « méchantes féministes » et renforcer coûte que coûte le patriarcat dans les églises, il vaudrait mieux :
- Aider les jeunes croyants à prendre conscience de ce qui motive « les féministes » en analysant leurs discours
- Dénoncer les courants hypermasculinistes qui prônent la subjugation des femmes (l’homme « alpha ») et qui, pour certains d’entre eux, justifient les agressions sexuelles (les « incels » – célibataires involontaires qui s’estiment lésés par les femmes)
Il faut aider les jeunes à développer un esprit ouvert et critique.
Quitte, je le redis, à nous éduquer nous-mêmes… car je trouve que le mot « féministe » provoque une sorte de panique ou de dégoût chez certains évangéliques qui n’a pas lieu d’être – qui peut même aller chez plusieurs à frapper « les féministes » d’anathème.
Plus encore, il faut enseigner aux jeunes hommes – tout comme nous savons très bien le faire pour les jeunes femmes – leur valeur inestimable aux yeux de Dieu et l’ancrage de leur identité en Jésus-Christ.
Tout en leur enseignant et en vivant nous-mêmes la compassion ! Oui, car des forces malsaines « en ligne » veulent leur apprendre à en vouloir aux femmes, à mépriser les filles, à se perdre dans un fossé d’hostilité entre les sexes.
Je pense très concrètement au fils d’une amie chrétienne happé par les réseaux sociaux dans un monde alternatif « alpha » où l’on prodigue des conseils pour séduire et profiter des femmes… une histoire qui a eu une suite tragique.
Éduquer d’abord nous-mêmes ?
Je propose un rapide coup d’œil, très schématique, sur le féminisme en Occident.
Dans les années 60, les activistes françaises voulaient que les femmes puissent vivre une « Maternité heureuse » : avoir droit à la contraception pour une gestion raisonnée et choisie des grossesses – et ainsi prévenir le recours à « l’avortement clandestin ».
Dans les années 70, la difficulté d’obtenir la contraception malgré la Loi Neuwirth de 1967 et la persistance des « avortements clandestins » dangereux sont – ironiquement – parmi les raisons évoquées pour réclamer la légalisation de l’IVG pour toute femme en situation « de détresse », aboutissant à La Loi Veil de 1975. (« L’avortement thérapeutique » pour raisons médicales, existait déjà).
J’écris ces lignes avec compassion, sans jeter la pierre à qui que ce soit.
Il n’est pas étonnant que ces bouleversements importants heurtent une société majoritairement catholique avec une structure familiale traditionnelle, et trouble les milieux protestants évangéliques.
Les raisons pour cet activisme, et les motivations des premières luttes féministes – justice, reconnaissance, droit de vote – semblent tombées dans l’oubli. La perception du mouvement féministe qui persiste dans nos milieux reste le MLF des années 60/70, considéré d’abord sous l’angle d’une « libération sexuelle » (confondu avec mai 68.)
Les années 80 virent les femmes aller au travail dans des tailleurs aux épaules carrées aux allures masculines– selon les représentations de l’époque – puis les années 90 virent, en réponse, l’apparition du ‘New Man’ chic et pro-féministe (en Grande-Bretagne, en tout cas). Homme hétérosexuel et sensible, il apprenait à prendre soin de ses enfants – transformant et valorisant durablement le rôle du père – et même à participer aux tâches ménagères. L’idéal était le partage dans le couple. Les femmes croyaient que le paradis des relations saines arriverait sur terre…
Dans l’église anglaise, l’appellation « new man » pouvait résonner positivement avec l’homme nouveau d’Éphésiens 2.15 et 4.24, et Colossiens 3.10.[2] Je possède un livre de cette époque – ‘My Life for My Wife’ (Ma Vie pour Mon Épouse), témoignage d’une prise de conscience suivie d’une mise en pratique concrète de Ephésiens 5.
Mais assez rapidement, le ‘New Lad’ (nouveau gars) venait bousculer le ‘New Man’ pour tenter de réinvestir le terrain, le dénonçant comme une version « efféminée » de la « vraie masculinité ».
D’après le sociologue britannique Rosalind Gill, ce moment marquait une étape nouvelle.
Pour la première fois, on discute de la définition de la « masculinité, jusque-là norme et mesure invisible de l’expérience humaine.
On peut sans doute trouver dans cette confrontation les origines de l’homme « alpha » et de l’inquiétant phénomène des « incels ».
Plus récemment, le mouvement ‘Me Too’ dénonce les abus sexuels pratiqués par des hommes puissants et privilégiés qui de ce fait semblaient inattaquables.
Le malaise
Je me pose la question : Est-ce que c’est de cela que parle le fils de mon interlocuteur allemand ? Les jeunes gens captent-ils une sensation de « culpabilité masculine généralisée » ?
‘Me Too’ signifie ‘moi aussi’ et met l’accent sur les victimes de violences sexuelles qui sont encouragées à parler et rechercher la justice. Côté français, ‘Balance ton porc’ faisait directement honte à l’agresseur – et, finalement, le déshumanisait.
Ajoutons à cela l’effroi suscité par l’affaire Pélicot : comment cela se fait-il que tant d’hommes « ordinaires » puissent commettre des viols aussi abjects sur le corps d’une dame endormie ?
Le miroir tenu par les femmes et les féministes ne renvoie pas actuellement une belle image de la masculinité !
Mais plutôt une image déplorable.
Chacun doit oser se regarder en face.
Mais en tant que chrétiens, nous le faisons avec et sous le regard d’un Père aimant qui éclaire.
Restaurons l’image
Comme j’ai répondu à ce père : « c’est le chaos au dehors – et sur les réseaux sociaux – à nous de nous ressaisir et de proposer un message et un modèle positif ! »
Tout ce que Dieu a créé est « très bon », y compris la masculinité et la féminité, qui ne sont pas deux pôles opposés. Quelqu’un a-t-il dit que les deux sexes venaient de Vénus et de Mars ? Que les deux sexes seraient des extraterrestres l’un pour l’autre ? Non, nous sommes des humains de la Terre crées par un Dieu d’amour, mâle et femelle, à son image.
À l’image de Jésus dans son ministère terrestre, soyons capables d’écouter les femmes, et d’analyser les discours féministes, avec compassion, compréhension, honnêteté et discernement. C’est ainsi que nous pourrions devenir des faiseurs de paix dans un monde déchu – et aider les jeunes gens à identifier les mensonges diviseurs sans se laisser déstabiliser par de dangereux courants, ou pire, emportés par eux.
Jésus-Christ est notre refuge et notre modèle :
28 Venez à moi, vous tous qui peinez sous la charge ; moi, je vous donnerai le repos. 29 Prenez sur vous mon joug et laissez-vous instruire par moi, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos. 30 Car mon joug est bon, et ma charge légère. Matthieu 11.28-30
17 Or le Seigneur, c’est l’Esprit ; et là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté. 18 Nous tous qui, le visage dévoilé, contemplons comme dans un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transfigurés en cette même image, de gloire en gloire ; telle est l’œuvre du Seigneur, qui est l’Esprit. 2 Corinthiens 3.17-18
[Nous poserons prochainement un regard analytique sur l’adaptation télévisée très populaire d’un roman « féministe » classique.]
© Victoria Déclaudure, mai 2026
Références
[1] https://www.un.org/en/peace-and-security/understanding-human-trafficking.
[2] Cependant, la revue américaine New Man des années 90 fut la publication du mouvement Promise Keepers, qui insistait sur « l’homme chef de la maison ».


Merci beaucoup pour tout cet apport…
Je suis d’une génération, mais surtout d’une famille où notre père a beaucoup respecté son épouse et les enfants, garçon ou fille…
J’ai vu depuis quelques années que le mot ‘féministe’ irrite, non seulement certains hommes, mais aussi des femmes qui ne se retrouvent pas dans un mouvement qui semble vouloir renvoyer le balancier dans l’autre sens, c’est à dire ne pas prendre en compte la réalité masculine… alors je ne dis pas que je suis ‘féministe’, mais ‘féminisante’… je ne sais si cela change réellement quelque chose, mais au moins cela heurte moins…
Ensuite pour les chrétiens et chrétiennes que nous sommes, il y a le Chap 7 de la 1ère lettre aux Corinthiens de Paul : « Que le mari remplisse son devoir d’époux envers sa femme, et de même la femme envers son mari.
04 Ce n’est pas la femme qui dispose de son propre corps, c’est son mari ; et de même, ce n’est pas le mari qui dispose de son propre corps, c’est sa femme.
05 Ne vous refusez pas l’un à l’autre, si ce n’est d’un commun accord et temporairement, pour prendre le temps de prier et pour vous retrouver ensuite ; autrement, Satan vous tenterait, profitant de votre incapacité à vous maîtriser.
Il y a une réelle égalité dans les rapports entre les époux, l’un et l’autre sont dans le respect du corps de l’autre.
Dans la lettre aux Éphèsiens, qui n’est sans doute pas de Paul, il faut aller jusqu’au bout de la phrase ce que certains hommes oublient… 25 Vous, les hommes, aimez votre femme à l’exemple du Christ : il a aimé l’Église, il s’est livré lui-même pour elle,
Merci encore et bonne continuation dans l’attente de le l’Esprit de Pentecôte
Sr Catherine Grasswill
Merci Sr Catherine
C’est vrai que trop souvent on ne cite que la moitié de ces passages, créent ainsi un déséquilibre alors que l’auteur biblique insiste justement sur la mutualité entre les époux
Je crois qu’il est temps de mieux définir le « féminisme » vis-à-vis de la foi chrétienne – avec les collègues du blog nous aimons parler de « féminisme de réconciliation ». Nous souhaitons que les hommes et les femmes puissent s’épanouir en tant qu’individus au sein de relations apaisés.
Bonjour Sr Catherine,
permettez que je réagisse à votre commentaire judicieux de 1 Cor.7,1à 7, exemple parfait pour moi de L’AUTORITE PARTAGEE dans le couple
(et plus large car mon mari c’est d’abord mon frère). Invariablement, on vous réplique qu’il ne s’agit que du corps. Surprise !
La sexualité chez les chrétiens resterait donc au niveau de l’animalité ?
Poutant 1 Co 6.16 nous dit que celui qui s’attache à la prostituée ne fait qu’une seule chair avec elle (« bassar »en hébreu a un sens plus large que le corps).
La protituée comme le client sont dans l’illusion de croire que le corps peut être
un outil de travail ou de jouissance sans échanges et répercussion sur l’être tout entier !
J’en conclus, que l’autorité est valable pour tous les aspects de la personne
(physique, sentiments, esprit) quand il s’agit des êtres humains (la femme aussi !)
Bonjour à tous et à toutes,
je veux bien avoir de la compassion pour mes frères et soeurs en Christ qui soutiennent
la soumission unilatérale entre hommes et femmes, ou seulement dans le foyer pour certains.
Si c’est à cause de l’ignorance alors qu’on s’instruise !
Si c’est à cause de l’égo, il doit mourir qu’on se le dise !
S’ils souffrent, qu’ils se remettent en question car nous aussi nous souffrons de voir tant de gâchis !
Il est de bon ton aujourd’hui de ne culpabiliser personne. Nous sommes tous des victimes !
Poutant « seule la Vérité nous rendra libres » dit l’évangile et donc s’appliquer à la rechercher.
Pardonnez moi d’être étonnée de toutes ces plaintes, car quel chrétien aujourd’hui défendrait les esclavagistes quand ils vous disent qu’ils ont été des bons maîtres ? (beaucoup de pratiques sont équivalentes pour les femmes et en premier l’impossible liberté de disposer et de choisir sa vie.) L’Amour de Dieu étant libre et gratuit, on ne peut obliger personne à changer d’avis,
seulement compter sur le Saint-Esprit qui travaille les consciences.