À l’époque des questions de genre, du masculinisme, et de la place des femmes dans l’Église, les béguinages offrent un éclairage historique fascinant. Au Moyen Âge, des femmes ont inventé une voie inédite : une vie spirituelle intense, vécue en communauté et ancrée dans le monde, sans se soumettre à l’autorité maritale, à la tutelle monastique ou à la hiérarchie cléricale masculine. Ce modèle avant-gardiste d’autonomie féminine, fondé sur la solidarité, l’indépendance économique par le travail et la liberté de conscience, résonne de manière singulière auprès de toutes celles qui cherchent aujourd’hui à concilier engagement spirituel, sororité et émancipation.
Survol historique
Le mouvement béguinal a vu le jour au XIIe siècle dans le nord de l’Europe, avec des premières manifestations communautaires attestées à Liège dès 1173 ainsi que dans le nord de la France. Au cours du XIIIe siècle, le mouvement s’est rapidement propagé vers d’autres régions européennes. L’essor institutionnel des béguinages a bénéficié de l’impulsion majeure d’Élisabeth de Hongrie qui, à partir de 1227, s’impliqua activement pour soulager la misère des femmes seules en s’appuyant d’abord sur les hôpitaux avant que les communautés ne deviennent pleinement indépendantes. Cette dynamique déboucha sur une première reconnaissance du pape Grégoire IX en 1233, qui autorisa les rassemblements de béguines sous la direction d’une supérieure.
Dès leurs débuts, les béguinages étaient spécifiquement destinés aux femmes laïques, qu’elles soient célibataires ou veuves. Contrairement aux ordres monastiques féminins traditionnels ou aux institutions de chanoinesses séculières qui étaient principalement réservés aux élites fortunées, les béguinages se sont caractérisés par une accessibilité sociale remarquable. Ils accueillaient des femmes issues de tous les milieux socio-économiques, réunies par une même aspiration à la vie spirituelle et à l’autodétermination. Il semblerait qu’un double désir motivait les femmes à rejoindre les béguinages : celui de vivre pleinement leur foi (une grande vague de ferveur religieuse déferlait sur l’Europe au début du 13e siècle), mais aussi sans doute d’échapper à la tutelle masculine du père ou du mari.
Un fonctionnement atypique
Le fonctionnement quotidien des béguinages reposait sur un équilibre original entre vie communautaire et préservation de la liberté individuelle. Les béguines ne prononçaient pas de vœux monastiques perpétuels ou solennels, mais seulement des engagements informels et temporaires de chasteté et d’obéissance. Elles conservaient ainsi la liberté de quitter la communauté, de se marier ou de reprendre possession de leurs biens. L’absence de vœu de pauvreté impliquait que chaque membre restait propriétaire de ses ressources et assumait la responsabilité financière de son logement et de sa subsistance. L’indépendance économique s’obtenait par le travail autonome, particulièrement dans le secteur textile, l’enseignement, les soins aux malades ou encore grâce au soutien d’un mécène, par exemple en échange de prières.
Sur le plan de l’organisation interne, le béguinage formait une entité autogérée dirigée par une responsable élue, parfois assistée d’un conseil d’anciennes. Cette gouvernance féminine gérait les finances et la discipline.
Du point de vue spatial et architectural, le béguinage s’organisait comme un véritable village dans la ville, regroupant de petites maisons individuelles autour d’une cour, d’un jardin commun, d’une chapelle et d’infrastructures collectives telles que la boulangerie ou la lingerie.
Au sein du paysage religieux médiéval, la position des béguinages était éminemment singulière et parfois inconfortable. Occupant un statut à part, à la fois laïque et religieux, les béguines échappaient à la tutelle d’une règle monastique approuvée, ainsi qu’au décret papal Periculoso de 1298 qui imposait la clôture stricte à toutes les religieuses.
Pour accompagner leur quête spirituelle, elles se sont progressivement rapprochées des ordres mendiants, principalement les Dominicains et les Franciscains, qui s’installaient à proximité pour assurer la prédication et la confession. Néanmoins, leur autonomie financière, leur indépendance juridique et leur liberté d’enseignement théologique ont suscité une vive méfiance de la part de la hiérarchie cléricale. Accusées de pratiquer un monachisme non sanctionné et de véhiculer des doctrines incontrôlées, les béguines furent ciblées par l’Inquisition et condamnées lors du concile de Vienne en 1312. Pour échapper à la proscription et conserver leurs logements, de nombreuses communautés choisirent d’adhérer au Tiers-Ordre franciscain ou dominicain. Le mouvement fut toutefois rapidement réhabilité grâce à la protection de certains nobles et des papes Jean XXII puis Clément VI.
Des théologiennes cultivées
L’expérience béguinale a également constitué un terreau exceptionnel pour le développement d’une haute culture spirituelle et littéraire exprimée dans la langue du peuple, plusieurs centaines d’années avant la Réforme.
La figure de Marguerite Porete illustre la profondeur et la liberté de cette pensée théologique autonome ; son ouvrage le Miroir des simples âmes témoigne d’une mystique audacieuse qui lui valut d’être poursuivie pour hérésie et brûlée à Paris en 1310. Plus largement, la documentation historique montre que de nombreuses béguines maîtrisaient l’écriture, possédaient des bibliothèques et entretenaient des échanges intellectuels soutenus avec les lettrés de leur temps, contestant en acte le monopole masculin sur la réflexion théologique.
Enfin, j’ai aussi eu la surprise de retrouver des béguines dans ma tradition d’église : Margaretha Sattler, martyre anabaptiste et épouse de Michael Sattler, était elle aussi béguine avant son mariage.

Héritage
Aujourd’hui, le concept de béguinage a connu des destins contrastés selon les pays. En Suisse, les communautés historiques de béguines ont disparu lors de la Réforme protestante dans les cantons réformés, tandis que dans les régions catholiques, les règles de clôture du concile de Trente ont assimilé les dernières structures. L’héritage suisse y est donc essentiellement patrimonial et historique, bien que le modèle séculaire d’habitat communautaire continue d’alimenter les réflexions sur la vie collective.
En France, le béguinage vit une véritable renaissance à travers le développement de l’habitat inclusif et solidaire, souvent qualifié de « béguinage retraite ». S’inspirant des valeurs historiques de bienveillance, de proximité et de solidarité, des bailleurs sociaux, des collectivités territoriales et des acteurs de l’économie sociale et solidaire conçoivent des résidences adaptées aux seniors à revenus modestes.
Mais c’est en Belgique et aux Pays-Bas que les béguinages ont laissé la marque la plus forte. Plusieurs sont visitables, comme à Bruges (en couverture) et à Amsterdam (ci-dessus). Un petit détour lors de vos prochaines vacances ?
Références :
Le mouvement béguinal, Pour connaitre les béguines et les béguinages de hier et d’aujourd’hui : https://beguines.info/
Béguines et bégards, Dictionnaire historique de la Suisse, https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/011529/2004-04-27/
Moran, Sarah Joan. Unconventual Women in the Habsburg Low Countries, 1585–1794. Routledge, 2026.


Merci ! J’en ai appris un peu plus sur ce modèle d’habitat que je connais et qui m’inspire pour notre association intergénérationnelle d’habitat participatif chrétien « Jusqu’au bout de la vie ».
Bravo pour ce beau projet ! Je vous souhaite de pouvoir le mener à bien !