Jésus, dans le Sermon sur la montagne, donne six leçons qui commencent par : « Vous avez entendu ce qui a été dit ». Dans ces discours, Jésus suit une manière rabbinique standardisée d’exposer la Torah, les cinq premiers livres de la Bible. À première lecture, ces paroles peuvent sembler n’avoir rien à nous apprendre sur la façon dont l’Évangile influence notre compréhension de l’égalité entre hommes et femmes selon la Bible. Cependant, lorsque nous juxtaposons ces enseignements aux lois de la Torah, nous constatons que les troisième, quatrième et cinquième de ces préceptes ont des implications importantes pour l’égalité des femmes.
Le troisième précepte : le divorce
Il a aussi été dit : « Si quelqu’un divorce d’avec sa femme, il doit le lui signifier par une déclaration écrite. » Eh bien, moi, je vous dis : Celui qui divorce d’avec sa femme – sauf en cas d’immoralité sexuelle – l’expose à devenir adultère, et celui qui épouse une femme divorcée commet lui-même un adultère. (Mt 5.31-32 BS)
Dans le troisième « Vous avez encore appris qu’il a été dit », dans Matthieu 5.31-32, Jésus fait allusion à Deutéronome 24.1-4, qui est un petit recueil de lois liées au divorce et qui font une distinction entre les droits des femmes et de ceux des hommes. Il permet à un mari de divorcer de sa femme en raison de « quelque chose d’infâme » chez elle, et nous ne voyons aucune disposition parallèle pour une femme en même situation. Cette loi donne aux hommes des droits qu’elle ne donne pas aux femmes.
De plus, je propose d’envisager que, dans ses commentaires sur l’adultère et le divorce dans le Sermon sur la montagne, Jésus semble s’adresser aux hommes. Dans le précepte précédent de Matthieu 5.27-30, il assimile le désir sexuel pour « une femme » à l’acte d’adultère, indiquant qu’il pense principalement aux hommes. De même, dans ce troisième précepte, il semble que Jésus ait l’intention de s’adresser aux hommes, lorsqu’il se réfère uniquement au mari qui cherche à divorcer de sa femme, et non l’inverse. À première lecture, on pourrait penser que Jésus perpétue une approche discriminatoire du divorce qui accordait aux hommes des droits supérieurs à ceux accordés aux femmes. Ou bien nous pourrions penser que les femmes devaient simplement se dire qu’elles aussi sont concernées par ce texte. Mais je pense que nous pouvons apprendre autre chose ici.
Peu importe ce qui était de coutume de son époque, le développement de Jésus sur Deutéronome 24.1-4 limite considérablement l’accès des hommes au divorce. Aujourd’hui, nous équilibrons les droits facilitant le divorce par une plus grande égalité juridique entre les femmes et les hommes. Il pourrait donc sembler que la position de Jésus sur le divorce soit contraire aux valeurs égalitaires. Mais si Jésus voulait simplement présenter des lois moins restrictives sur le divorce tout en se basant sur Deutéronome 24, il aurait alors plaidé en faveur d’une adaptation des lois sur le divorce en accordant des droits uniquement aux hommes. La vérité est que la loi sur le divorce contenue dans Deutéronome 24, si elle est prise au pied de la lettre, laisse largement de la place à une interprétation moins restrictive – mais avantageant uniquement les hommes.
Au lieu de proposer une interprétation plus permissive, Jésus suggère une restriction au divorce sans précédent. Il est facile pour nous de ne pas voir que ce faisant, il restreint uniquement les hommes, pas les femmes. Si les contemporains de Jésus l’avaient pris au sérieux, il y aurait eu un effet égalitaire entre le droit des femmes et des hommes. Dans Exode 21.11, la Torah prévoit une disposition très limitée permettant à une femme de quitter un mari négligent. De même, Jésus suggère un scénario extrêmement limité dans lequel un mari pourrait divorcer de sa femme.
Aujourd’hui, les chrétiens qui s’interrogent sur la moralité du divorce dans leur vie consultent souvent la troisième leçon de Jésus dans Matthieu 5.31-32. Bien que les paroles de Jésus restent certainement d’actualité, nous devons reconnaître la différence entre les questions que nous posons aujourd’hui et celles d’alors, des interlocuteurs de Jésus. Aujourd’hui, je reconnais que les femmes et les hommes ont fondamentalement les mêmes droits en matière de divorce. Mais personne du temps de Jésus n’aurait pu partager ce point de vue avec moi.
À l’époque de Jésus, le divorce était contrôlé presque exclusivement par les hommes. S’il est vrai que Deutéronome 24.1-4 et Exode 21.11 offrent certaines protections aux femmes, ces protections ne s’appliquent qu’après le divorce. En d’autres termes, la Torah n’autorise pas explicitement une femme à recourir au divorce comme moyen d’échapper à un mari violent, négligent ou infidèle – ce qui est l’une des raisons pour lesquelles beaucoup d’entre nous croient aujourd’hui que l’accès au divorce est nécessaire pour la sécurité et le bien-être des femmes.
Lorsque nous comprenons que Jésus s’adresse principalement aux hommes dans Matthieu 5.27-32, nous voyons qu’il ne fournit pas de nouveau modèle de loi sur le divorce, mais, au contraire, expose l’insuffisance des questions posées par son public. Celui-ci veut savoir jusqu’où il peut aller sans transgresser de lois, ce qui est autorisé et ce qui ne l’est plus. Mais Jésus se concentre sur quelque chose de beaucoup plus fondamental.
La bonne question, dit Jésus, n’est pas : « jusqu’où puis-je pousser les frontières ? Quelles sont mes limites ? » mais : « quel est le but de ma sexualité, de mon mariage et de mes autres relations humaines ? Et comment puis-je vivre en harmonie avec cet objectif ? » C’est une question tant pour les hommes que les femmes, mariés ou non !
Ceci dit, nous devrions éviter de trop privatiser les paroles de Jésus, de ces « vous avez entendu ». Ces paroles n’ont pas seulement une valeur individuelle, privée. Elles ont aussi des implications publiques. Et ainsi ces implications touchent directement au statut des femmes dans le mariage. Aussi contre-intuitif que cela puisse paraître, en suggérant une approche très restrictive du divorce pour les maris, Jésus va vers une compréhension du mariage dans laquelle les maris et les femmes sont sur un pied d’égalité.
Le quatrième précepte : les serments
Vous avez encore appris qu’il a été dit à nos ancêtres : Tu ne rompras pas ton serment ; ce que tu as promis par serment devant le Seigneur, tu l’accompliras. Eh bien, moi je vous dis de ne pas faire de serment du tout… Dites simplement « oui » si c’est oui, « non » si c’est non. Tous les serments qu’on y ajoute viennent du diable. (Mt 5.33-34, 37, BS)
Au début de cette quatrième leçon, Jésus semble faire allusion à trois passages de la Torah : à Lévitique 19.12, Deutéronome 23.21 et à Nombres 30.2. Tout comme les Dix Commandements Lévitique 19.12 et Deutéronome 23.21 sont de simples commandements ne décrivant aucune conséquence à la désobéissance. Cependant, Nombres 30.1-16 est un recueil détaillé de lois décrivant les responsabilités légales des personnes qui prononcent des serments. Ce qui saute tout de suite aux yeux est la manière très divergente de laquelle les femmes et les hommes sont traités.
Résumons les différences :
- Le serment prononcé par un homme, une veuve ou une femme divorcée (et célibataire) est contraignant, sans exception[1].
- Le serment d’une femme mariée n’est contraignant que si son mari l’autorise à le faire.
- Le serment d’une femme célibataire qui ne s’est jamais mariée n’est contraignant que si son père l’autorise.
- En d’autres termes, les serments des femmes mariées et de celles qui ne se sont jamais mariées ne sont considérés comme contraignants que s’ils sont validés par leurs figures d’autorité masculines.
Mais, en Matthieu 5.33-37, Jésus interdit de prononcer des serments. Son approche de la question de la formulation des serments devient donc immédiatement pertinente par rapport à la question de l’égalité biblique des femmes. Notez que Jésus ne commande pas simplement à ses disciples de toujours dire la vérité. Il leur dit aussi de s’abstenir de faire des serments, peu importe lesquels ! Ce qui était autrefois une loi subordonnant la responsabilité de la femme à celle de l’homme – qu’il s’agisse d’un père ou d’un mari – est remplacé par le commandement de Jésus qui est non seulement de toujours dire la vérité, mais aussi de s’abstenir de tout serment. Désormais, la distinction entre le poids relativement plus important du serment d’un homme par rapport à celui d’une femme disparaît. Jésus veut que ses auditeurs abandonnent complètement l’usage des serments. Au lieu de cela, il leur ordonne de dire la vérité et de toujours tenir leurs promesses. Par implication logique, nous pourrions ajouter « que vous soyez un homme ou une femme ».
Beaucoup d’entre nous ont entendu des enseignements sur l’importance pour une femme d’avoir une « couverture » masculine. Les lois de Nombres 30.1-16 peuvent être utilisées pour soutenir cela[2].
Cependant, en revanche, nous ne pouvons pas utiliser les commentaires de Jésus sur les serments et consignés dans Matthieu 5 pour soutenir cette idée. Au lieu de cela, Jésus semble enseigner que toute personne a, devant Dieu, le devoir de dire la vérité et de tenir ses promesses.
Le cinquième précepte : la justice
Vous avez appris qu’il a été dit : œil pour œil, dent pour dent. Eh bien, moi je vous dis : Ne résistez pas à celui qui vous veut du mal ; au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. Si quelqu’un veut te faire un procès pour avoir ta chemise, ne l’empêche pas de prendre aussi ton manteau. (Mt 5.38-40 BS)[3]
La manière de Jésus de traiter du principe « œil pour œil » dans sa cinquième leçon mérite un développement approfondi. Mais pour l’instant, concentrons-nous sur le verset 40, où Jésus dit : « Si quelqu’un veut te faire un procès pour avoir ta chemise, ne l’empêche pas de prendre aussi ton manteau. »
Encore une fois, à la première lecture de ce passage rien ne semble répondre à nos questions sur l’enseignement de Jésus sur les questions de l’égalité entre les hommes et les femmes. Cependant, des preuves historiques suggèrent que, à l’époque de Jésus, les femmes ne pouvaient guère participer aux procédures judiciaires, tant dans le contexte juif que romain[4]. Cela signifiait qu’une femme était tributaire des témoignages d’hommes proches d’elles pour se justifier si elle était accusée, à raison ou à tort, d’un acte répréhensible.
Par conséquent, lorsque Jésus recommande une approche différente à l’égard de ceux qui cherchent à utiliser les procédures légales comme moyen d’oppression, il place en fait les femmes et les hommes sur le même niveau. Certains d’entre nous préféreraient peut-être voir Jésus plaider ouvertement en faveur de l’égalité des droits des femmes. Mais, au lieu de cela, il appelle à l’humiliation volontaire de ses disciples masculins.
En fait, il leur est ordonné de rejoindre les femmes dans leur situation de vulnérabilité.
Alors que les femmes ne disposaient pas des mêmes ressources juridiques que les hommes, les femmes et les hommes avaient, tous deux, les moyens pour tendre l’autre joue, renoncer à leur manteau et faire un effort supplémentaire.
Le pouvoir que Jésus offre aux femmes et aux hommes est leur propre humiliation.
Une telle humiliation sert de jugement des oppresseurs. Comme Pierre l’écrira plus tard : « veillez à garder votre conscience pure. Ainsi, ceux qui disent du mal de votre bonne conduite, qui découle de votre union à Christ, auront à rougir de leurs calomnies » (1 Pi 3.16). En fait, il y a un sens dans lequel le refus d’un homme d’exploiter ses propres prérogatives juridiques, et de se limiter ainsi à l’utilisation des seules ressources dont disposent les femmes qui l’entourent, peut servir de signe de l’humiliation du Christ (voir Phil 2.5-13).
Cet article est tiré de « Jesus and Women », le numéro d’hiver 2022 de Mutuality magazine. Lire le numéro complet ici.
Traduction Matthias Radloff
Références
[1] Nous pourrions déduire de Nombres 30.3 que le serment d’une femme célibataire vivant seule et qui ne s’est jamais mariée serait également contraignant indépendamment de la permission d’un homme. Mais une femme avec un tel statut aurait été très rare.
[2] Et certainement l’ont été surtout dans le monde anglophone. Remarque du traducteur.
[3] Correction du traducteur : la BS met « manteau » au lieu de « vêtement ».
[4] Voir Ilan Fuchs, « Women’s Testimony in Jewish Law: A Historical Survey », Hebrew Union College Annual, Vol. 82, n°3, 2011-12, pp 119-159.


Bonjour,
une première remarque est que quand on parle d’égalité homme-femme
on ne parle pas tous de la même chose.
D’autre part, si Jésus ne parle pas directement d’égalité homme-femme,
cette étude très intéressante nous montre qu’on peut connaitre sa pensée,
et qu’elle est innovante par rapport au premier testament.
De plus, elle est même UNIQUE car il apporte un principe nouveau,
la soumission mutuelle, « l’humiliation » qui n’existe pas même dans les féminismes de notre époque.
C’est le même raisonnement de Jésus que Paul (un autre rabbin) applique quand il demande aux femmes de continuer à se soumettre, mais aux hommes de se sacrifier, de renoncer à leurs privilèges
et de se soumettre à leur tour et cela à cause de leur situation particulière à cette époque.
Homme ou femme, Il est impossible d’aimer sans se soumettre et se sacrifier. Christ nous a donner l’exemple de l’Amour parfait, lui qui est mort pour nous et s’est abaissé jusqu’à laver les pieds de ses disciples.
MERCI pour cette étude approfondie et très instructive.